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D'où
vient votre désir de cinéma ?
J'ai été élevée dans une ferme un peu isolée
du monde et je n'imaginais pas faire une carrière dans le cinéma.
Et puis, j'ai été aux Beaux-Arts d'Orléans où
il y avait un département cinéma. Là, j'ai commencé
à faire des petits films expérimentaux puis j'ai eu envie
de continuer avec des fictions, des courts métrages.Le professeur
parisien m'a conseillé de passer l'Idhec et je suis venue à
Paris pour ça.
Quels étaient
les thèmes de ces premiers courts métrages ?
Surtout des thèmes autour de la peinture. J'ai fait un court
métrage (La guerre des pâtes, ndlr) sur un mouvement
artistique inspiré d'un livre qui s'appelle La cuisine futuriste.
C'était un manifeste de cuisine écrit par Marinetti. A
l'époque, Mussolini voulait abolir les pâtes en Italie
parce que cela rendait les gens mous. Mais je n'étais pas du
tout d'accord avec eux. Donc, La guerre des pâtes est
devenu la satire d'un film de propagande culinaire qui se passait pendant
la guerre et dans lequel on expliquait aux soldats comment manger pour
être plus combatif et plus agressif. C'était assez drôle.
Ensuite, j'ai fait un court métrage (Poussière d'étoiles,
ndlr) sur l'histoire d'un lycéen, Martin, qui se fait renvoyer
de son lycée. Mais en attendant que ses parents viennent le chercher,
il doit rester au pensionnat. Son copain de dortoir lui demande d'écrire
sa rédaction pendant que lui, fait le mur pour sortir avec une
nana, qui est en fait la petit amie de Martin. Il apprend donc la trahison
et en même temps, il reste avec le devoir à faire. C'est
déjà un film autour du désir d'écrire.
Vous retenez
quoi de l'école du court métrage ?
Le meilleur moyen d'apprendre le cinéma, c'est de tourner. Le
court métrage, c'est une recherche à part entière;
on est complètement libre. Certains font ça plutôt
comme une carte de visite, un petit film bien propre, très conventionnel.
C'est dommage.
Est-ce
que vous avez ressenti beaucoup plus de contraintes en passant au long
métrage ?
Avec un premier long métrage, on n'a vraiment rien à perdre,
donc il faut y aller à fond. Si on se plante au niveau des entrées,
c'est souvent pardonné parce que c'est le premier film. Il faut
plutôt être novateur et fort. Le fils du requin
était très difficile à tourner. Un tournage en
extérieur, en hiver et sous la pluie, plein de décors
différents, des cascades, des enfants, pas de vedettes... A priori,
c'était ce qu'il y a de plus difficile. Pourtant, quand je l'ai
écrit, je me suis dit: «Pour un premier film, il faut un
petit truc simple, pas cher...» et je croyais que je faisais ça
!
Qu'est-ce
qui est vraiment à la base du Fils du requin ?
J'avais travaillé sur l'enfance et le désir de devenir
écrivain dans Poussière d'étoiles, et
j'avais envie de continuer dans cette voie. J'étais en train
d'écrire un scénario de long métrage autour de
ce thème quand j'ai lu un fait divers dans Libération
concernant deux enfants dans le nord de la France qui étaient
passés de foyers en foyers avant de vivre à l'état
sauvage pendant deux ans. J'ai été immédiatement
fascinée par leur histoire, à la fois par leur cruauté
et leur tendresse. Ils étaient très mignons, ils faisaient
des choses adorables, c'étaient des petits Robin des Bois; et
d'un autre côté, par moments, ils partaient dans des actes
hyper violents.
Mais à
la base du scénario, il y a donc un gamin qui veut devenir écrivain
?
Je lis beaucoup. Les livres sont très importants pour moi. C'est
un endroit où je me ressource. Peut-être qu'à la
place de faire du cinéma, j'aurais voulu devenir écrivain.
J'y viendrai peut-être un jour ?
Après
la parution de l'article dans Libération, quelles ont
été les principales étapes dans l'écriture
du scénario ?
j'ai écrit assez rapidement une première version. Parallèlement,
j'ai mené une enquête assez précise. J'ai rencontré
ceux qui avaient connu les enfants, les protagonistes de l'histoire.
Par hasard, j'ai rencontré l'aîné des deux frères,
réfugié chez une vieille femme. Il m'a raconté
qu'il voulait devenir vendeur, ce que j'ai gardé dans le film.
Il était loin du garçon agressif, brutal et violent décrit
dans la presse. Cette rencontre a été très importante
pour la suite du scénario. La plupart des scènes du film
sont vraies et m'ont été racontées pendant mon
enquête. au cours de laquelle j'ai découvert d'autres histoires
d'enfants vivant dans la rue, entendu d'autres récits d'actes
de petite délinquance. Pendant le casting, qui m'a conduite dans
les foyers, dans les DDASS, j'interviewais des gamins, je leur faisais
raconter leur enfance, ce qu'ils ressentaient. Beaucoup de choses ont
été également reprises de ces rencontres. Sans
cette réalité, le film ne correspondrait à rien.
Parallèlement,
votre film possède une dimension féerique propre à
l'enfance. Le livre dans lequel se ressource constamment Martin paraît
indestructible.
C'est quelque part un refuge, un monde où il se retranche. Ce
livre, c'est Les chants de Maldoror (1)
de Lautréamont. Il décrit un univers obscur dans lequel
Martin aime se réfugier, c'est son univers de référence.
Quand il y a quelque chose de trop agressif dans la réalité,
il a un mécanisme de défense qui fait que les images de
rêves lui arrivent devant les yeux. Elles l'enlèvent de
la réalité et l'aident à vivre.
Et à
chaque fois qu'il revient à cette réalité, il est
comme régénéré.
C'est une force.La grande force de Martin, ce n'est peut-être
pas assez explicite dans le film, c'est justement ce désir de
devenir écrivain. Et quelque part, tout ce qu'il vit, le renforce,
va l'amener à devenir un grand écrivain. Je pense que
l'écriture le sauvera.
Et Simon
?
A mon avis, Simon aura plus de mal à s'en sortir parce que justement,
il n'a pas d'imaginaire. Il est complètement dans la réalité
et se raccroche à son frère. Il n'a pas d'autres repères.
Ce sera plus difficile pour lui. Je crois que Martin commence à
entrer dans le monde des adultes, alors que Simon n'est pas encore prêt.
Dans leur
parcours, la plage représente un point limite. Pour vous, ils
prennent le bateau, restent à terre, se séparent ?
L'ouverture du film vers la mer symbolise à la fois l'ouverture
et l'enfermement. Le littoral, c'est l'endroit où on a le sentiment
d'être soi-même, mais c'est aussi la barrière qu'on
ne peut franchir. Pour moi, ils prennent le bateau. Prendre le bateau,
s'embarquer, appartiennent un peu à la mythologie de l'écrivain.
A quel
moment avez-vous décidé d'intégrer à votre
film les plans de vues sous-marines ?
L 'histoire des poissons est venue petit à petit. Un copain m'avait
raconté qu'un spécialiste travaillait sur le cheminement
des poissons rouges. Ils ne font pas de virages en courbe mais à
angle droit. Martin a une vision du monde assez particulière.
Il s'intéresse à des choses que personne n'est capable
de comprendre, comme le déplacement des poissons. Puis l'idée
s'est développée et a fini par symboliser le tracé
de vie de Martin et Simon.Il
y a aussi le fait que les poissons sont souvent évoqués
chez Lautréamont et participent donc à l'imaginaire de
Martin.
Comment
avez-vous trouvé ces enfants pour jouer Martin et Simon ?
Le casting a duré six mois. Je cherchais des enfants de 12 à
14 ans. Comme le film se passait dans le Nord,on a écumé
toute la région.Pas simplement le Nord, mais tout ce qui était
au nord de la Seine. Je les avais repérés dans un collège
à Roubaix. Ils avaient tous les deux 12 ans et correspondaient
au rôle de Simon. Je voulais que Martin soit plus vieux, qu'il
ait 14 ans. Donc, j'ai continué mes recherches pendant cinq mois
jusqu'à faire des castings en banlieue parisienne. Et je me suis
rendu compte qu'un gamin de 14 ans ne fonctionnait pas pour le rôle
de Martin, parce qu'à cet âge-là, il n'était
plus tout à fait un enfant.
Ce qui m'a séduit chez eux, c'était leur enthousiasme
et leur innocence par rapport au cinéma. On faisait des essais
tous les samedis. Ils avaient toujours le même enthousiasme, alors
que les autres avaient une première fois la super pêche
et n'avaient plus envie, le samedi d'après. Et puis, le fait
qu'ils se connaissaient très bien, qu 'ils soient copains, était
quand même un avantage. Ils habitaient à 100 mètres
l'un de l'autre et étaient dans la même classe. Le rapport
de complicité était déjà créé.
Ça ne les gênait pas de se prendre dans les bras, de s'embrasser.
Quand je demandais à d'autres gamins, ils se renfermaient, me
disant: «Hé! On n'est pas des pédés ! ».
Ce couple
fait penser à celui des Valseuses, version pré-adolescente
. Il semble y avoir une grande part de réalité dans la
violence que dégagent ces enfants ?
La difficulté du casting a été de trouver des enfants
qui soient proches des rôles. J'avais fait des essais avec des
petits comédiens parisiens, mais ça ne marchait pas du
tout parce qu'on voyait qu'ils n'avaient pas soufferts. Ils étaient
trop policés. Je voulais des enfants des foyers DDASS. Finalement,
j'ai pris des enfants qui n'étaient pas d'un foyer mais qui étaient
des fils d'ouvriers. Ils avaient beaucoup de problèmes de scolarité.
Celui qui joue Simon était violent. Il a vécu une expérience
similaire à celle du film. Abandonné par sa mère
à quatre ans, c'est un enfant qui a horreur des femmes (ça
n'a pas toujours été évident, d'ailleurs). Ces
enfants côtoyaient beaucoup de violence: dans leur CES, ils étaient
parmi les plus sages et pourtant ils foutaient des coups de boule aux
profs. Donc, la violence du film leur était familière.
Ils étaient
capable de faire plusieurs prises avec cette même violence ?
Oui, oui. Et à la fin des prises, ils allaient jouer au foot
et ils avaient tout oublié. Ils vivaient vraiment l'émotion
de la scène au moment précis.
S'ils ont
vu le film, cette image d'eux-mêmes ne les a pas choqués
?
Je sais que le tournage leur a fait beaucoup de bien. Leurs parents
avaient beaucoup de mal avec eux.Ils devaient être renvoyés
du collège pour faire un CAP ou quelque chose comme ça.
Et en fait, ils ont réintégré la scolarité
avec une bonne moyenne. Les profs sont venus me remercier. Le tournage,
c'est une discipline très dure : les répétitions,
refaire plusieurs fois les mêmes prises, les horaires de tournage
et leur place dans le film leur a permis de se sentir responsables.
Et puis pour eux, avoir fait un film, c'est avoir accompli quelque chose
de bien dans leur vie.
Y-a-t-il
eu des improvisations sur le tournage ?
Il y en a très peu. La scène du psychiatre, par exemple,
est une improvisation et quelques autres petites scènes. Mais
je les écoutais en dehors des prises et je leur volais des expressions
ou des situations que j'intégrais dans le film. Mais en général,
ils n'aimaient pas sortir du texte. Ils le lisaient une fois et le ressortaient
par coeur.
Il fallait les mettre dans une certaine émotion pour chaque scène,
mais je ne leur parlais pas vraiment des personnages parce que ça
ne les intéressait pas. Avant le tournage, on a travaillé
assez longtemps sur les scènes et j'ai tenu compte de leurs remarques
pour modifier le scénario. Mais sur le tournage, on ne répétait
pas, il fallait de la spontanéité.
Il y a
peu de films en France qui cherchent cette fibre chez l'enfant, qui
arrivent à canaliser une violence inhérente à l'enfance.
C'est vrai que l'enfance est souvent considérée comme
un moment nostalgique où tout était beau et merveilleux.
Souvent, les réalisateurs ont tendance à raconter leur
propre enfance.
Vous semblez
en être assez détachée, au contraire.
J'ai voulu raconter le film du point de vue des enfants et leur cruauté
est très forte.
A force de voir tous ces gamins dans les foyers DDASS, dans les lycées
et de les écouter parler, je me suis mise dans leur état
d'esprit et j'ai intégré leur langage.
Vous n'avez
pas choisi de raconter l'histoire de deux filles. Est-ce à cause
du fait divers originel qui concernait deux garçons ?
Je me suis posé la question. Mais ce n'était pas possible.
Je crois que deux gamines qui traînent comme ça dans la
rue, ça fait tout de suite penser à autre chose...
Vous pensez
que le cinéma peut avoir un rôle subversif, dérangeant
?
Il devrait, en tout cas. Le problème, c'est qu'une grande partie
du public n'aime pas ça et préfère ne pas se poser
de questions. Je sais qu'il y a plein de gens qui ne voulaient pas voir
mon film parce qu'effectivement, ça pouvait les déranger.
Surtout des gens qui avaient des enfants et qui ne pouvaient pas imaginer
que cela existe.
Quand on parle des gamins dans les rues, on a l'impression que ça
se passe au Brésil, en Russie, et que chez nous, ils sont tous
beaux et sages. En France, il y a des enfants qui vivent à l'état
sauvage et on n'en sait rien. Sans avoir vraiment un discours, je voulais
montrer comment ça se passe pour ces gamins qui n'arrivent pas
à s'adapter à des foyers. Au bout de quatre renvois, on
les met à la rue et il n'y a absolument rien. Aucune structure
pour les adopter avant la prison. Ca les pousse d'autant plus à
l'isolement et à une certaine violence. Souvent, pour s'en débarrasser,
on leur colle un dossier psychiatrique sur le dos et ils atterrissent
à l'hôpital psychiatrique, comme pour Martin, et là,
ils ne sont pas près d'en sortir. On m'a fait le reproche que,
dans le film, les enfants ne tendaient pas la main aux adultes alors
que les adultes n'arrêtaient pas de leur tendre la main. Je crois
que le discours des adultes est à sens unique. S'il y a des gens
qui viennent leur donner à manger, c'est par rapport à
leur culpabilité personnelle.
Quand j'ai fait l'enquête, dans cette petite ville, ce qui m'a
étonné, c'est que tout le monde savait que ces gamins
vivaient depuis deux ans à l'état sauvage. Chaque fois,
ces gens me disaient: «ils étaient mignons, j'allais leur
donner des sandwichs». Et ils avaient l'impression d'avoir fait
quelque chose d'incroyable! Mais ils leur tenaient un discours d'exclus.
Pour votre
prochain film, vous avez l'intention de...
… filmer des enfants ?
Non...
de continuer à travailler sur le désir d'être écrivain
? C'est-à-dire de penser un peu la suite que peut avoir Le
fils du requin ?
Peut-être que je ferai un film qui, effectivement, en sera la
suite. Mais pas dans l'immédiat. La suite, c'est peut--être
Les Valseuses (rires). Le scénario que j'écris
actuellement est sur une femme peintre de 16 ans qui se fait violer
par son professeur de perspective. Ca se passe au XVIIIème siècle
en Italie et c'est l'histoire de la première femme peintre, Artémisia
Gentileschi.
Propos recueillis
par Thomas Guiet et Laurent Devanne .
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(1) voir extrait
des Chants de Maldoror de Lautréamont en Annexes. |