)))agnès merlet , cinéaste
 

29 juillet 1994. Rencontre avec Agnès Merlet. Discussion autour du Fils du requin, son premier film en prise directe avec la réalité, qui évite de tomber dans les excès d'un cinéma didactique. Elle filme l'enfance à l'état sauvage, comme dans un conte moderne où l'adulte n'aurait simplement plus droit de cité.

 

D'où vient votre désir de cinéma ?
J'ai été élevée dans une ferme un peu isolée du monde et je n'imaginais pas faire une carrière dans le cinéma. Et puis, j'ai été aux Beaux-Arts d'Orléans où il y avait un département cinéma. Là, j'ai commencé à faire des petits films expérimentaux puis j'ai eu envie de continuer avec des fictions, des courts métrages.Le professeur parisien m'a conseillé de passer l'Idhec et je suis venue à Paris pour ça.

Quels étaient les thèmes de ces premiers courts métrages ?
Surtout des thèmes autour de la peinture. J'ai fait un court métrage (La guerre des pâtes, ndlr) sur un mouvement artistique inspiré d'un livre qui s'appelle La cuisine futuriste. C'était un manifeste de cuisine écrit par Marinetti. A l'époque, Mussolini voulait abolir les pâtes en Italie parce que cela rendait les gens mous. Mais je n'étais pas du tout d'accord avec eux. Donc, La guerre des pâtes est devenu la satire d'un film de propagande culinaire qui se passait pendant la guerre et dans lequel on expliquait aux soldats comment manger pour être plus combatif et plus agressif. C'était assez drôle. Ensuite, j'ai fait un court métrage (Poussière d'étoiles, ndlr) sur l'histoire d'un lycéen, Martin, qui se fait renvoyer de son lycée. Mais en attendant que ses parents viennent le chercher, il doit rester au pensionnat. Son copain de dortoir lui demande d'écrire sa rédaction pendant que lui, fait le mur pour sortir avec une nana, qui est en fait la petit amie de Martin. Il apprend donc la trahison et en même temps, il reste avec le devoir à faire. C'est déjà un film autour du désir d'écrire.

Vous retenez quoi de l'école du court métrage ?
Le meilleur moyen d'apprendre le cinéma, c'est de tourner. Le court métrage, c'est une recherche à part entière; on est complètement libre. Certains font ça plutôt comme une carte de visite, un petit film bien propre, très conventionnel. C'est dommage.

Est-ce que vous avez ressenti beaucoup plus de contraintes en passant au long métrage ?
Avec un premier long métrage, on n'a vraiment rien à perdre, donc il faut y aller à fond. Si on se plante au niveau des entrées, c'est souvent pardonné parce que c'est le premier film. Il faut plutôt être novateur et fort. Le fils du requin était très difficile à tourner. Un tournage en extérieur, en hiver et sous la pluie, plein de décors différents, des cascades, des enfants, pas de vedettes... A priori, c'était ce qu'il y a de plus difficile. Pourtant, quand je l'ai écrit, je me suis dit: «Pour un premier film, il faut un petit truc simple, pas cher...» et je croyais que je faisais ça !

Qu'est-ce qui est vraiment à la base du Fils du requin ?
J'avais travaillé sur l'enfance et le désir de devenir écrivain dans Poussière d'étoiles, et j'avais envie de continuer dans cette voie. J'étais en train d'écrire un scénario de long métrage autour de ce thème quand j'ai lu un fait divers dans Libération concernant deux enfants dans le nord de la France qui étaient passés de foyers en foyers avant de vivre à l'état sauvage pendant deux ans. J'ai été immédiatement fascinée par leur histoire, à la fois par leur cruauté et leur tendresse. Ils étaient très mignons, ils faisaient des choses adorables, c'étaient des petits Robin des Bois; et d'un autre côté, par moments, ils partaient dans des actes hyper violents.

Mais à la base du scénario, il y a donc un gamin qui veut devenir écrivain ?
Je lis beaucoup. Les livres sont très importants pour moi. C'est un endroit où je me ressource. Peut-être qu'à la place de faire du cinéma, j'aurais voulu devenir écrivain. J'y viendrai peut-être un jour ?

Après la parution de l'article dans Libération, quelles ont été les principales étapes dans l'écriture du scénario ?
j'ai écrit assez rapidement une première version. Parallèlement, j'ai mené une enquête assez précise. J'ai rencontré ceux qui avaient connu les enfants, les protagonistes de l'histoire. Par hasard, j'ai rencontré l'aîné des deux frères, réfugié chez une vieille femme. Il m'a raconté qu'il voulait devenir vendeur, ce que j'ai gardé dans le film. Il était loin du garçon agressif, brutal et violent décrit dans la presse. Cette rencontre a été très importante pour la suite du scénario. La plupart des scènes du film sont vraies et m'ont été racontées pendant mon enquête. au cours de laquelle j'ai découvert d'autres histoires d'enfants vivant dans la rue, entendu d'autres récits d'actes de petite délinquance. Pendant le casting, qui m'a conduite dans les foyers, dans les DDASS, j'interviewais des gamins, je leur faisais raconter leur enfance, ce qu'ils ressentaient. Beaucoup de choses ont été également reprises de ces rencontres. Sans cette réalité, le film ne correspondrait à rien.

Parallèlement, votre film possède une dimension féerique propre à l'enfance. Le livre dans lequel se ressource constamment Martin paraît indestructible.
C'est quelque part un refuge, un monde où il se retranche. Ce livre, c'est Les chants de Maldoror (1) de Lautréamont. Il décrit un univers obscur dans lequel Martin aime se réfugier, c'est son univers de référence. Quand il y a quelque chose de trop agressif dans la réalité, il a un mécanisme de défense qui fait que les images de rêves lui arrivent devant les yeux. Elles l'enlèvent de la réalité et l'aident à vivre.

Et à chaque fois qu'il revient à cette réalité, il est comme régénéré.
C'est une force.La grande force de Martin, ce n'est peut-être pas assez explicite dans le film, c'est justement ce désir de devenir écrivain. Et quelque part, tout ce qu'il vit, le renforce, va l'amener à devenir un grand écrivain. Je pense que l'écriture le sauvera.

Et Simon ?
A mon avis, Simon aura plus de mal à s'en sortir parce que justement, il n'a pas d'imaginaire. Il est complètement dans la réalité et se raccroche à son frère. Il n'a pas d'autres repères. Ce sera plus difficile pour lui. Je crois que Martin commence à entrer dans le monde des adultes, alors que Simon n'est pas encore prêt.

Dans leur parcours, la plage représente un point limite. Pour vous, ils prennent le bateau, restent à terre, se séparent ?
L'ouverture du film vers la mer symbolise à la fois l'ouverture et l'enfermement. Le littoral, c'est l'endroit où on a le sentiment d'être soi-même, mais c'est aussi la barrière qu'on ne peut franchir. Pour moi, ils prennent le bateau. Prendre le bateau, s'embarquer, appartiennent un peu à la mythologie de l'écrivain.

A quel moment avez-vous décidé d'intégrer à votre film les plans de vues sous-marines ?
L 'histoire des poissons est venue petit à petit. Un copain m'avait raconté qu'un spécialiste travaillait sur le cheminement des poissons rouges. Ils ne font pas de virages en courbe mais à angle droit. Martin a une vision du monde assez particulière. Il s'intéresse à des choses que personne n'est capable de comprendre, comme le déplacement des poissons. Puis l'idée s'est développée et a fini par symboliser le tracé de vie de Martin et Simon.
Il y a aussi le fait que les poissons sont souvent évoqués chez Lautréamont et participent donc à l'imaginaire de Martin.

Comment avez-vous trouvé ces enfants pour jouer Martin et Simon ?
Le casting a duré six mois. Je cherchais des enfants de 12 à 14 ans. Comme le film se passait dans le Nord,on a écumé toute la région.Pas simplement le Nord, mais tout ce qui était au nord de la Seine. Je les avais repérés dans un collège à Roubaix. Ils avaient tous les deux 12 ans et correspondaient au rôle de Simon. Je voulais que Martin soit plus vieux, qu'il ait 14 ans. Donc, j'ai continué mes recherches pendant cinq mois jusqu'à faire des castings en banlieue parisienne. Et je me suis rendu compte qu'un gamin de 14 ans ne fonctionnait pas pour le rôle de Martin, parce qu'à cet âge-là, il n'était plus tout à fait un enfant.
Ce qui m'a séduit chez eux, c'était leur enthousiasme et leur innocence par rapport au cinéma. On faisait des essais tous les samedis. Ils avaient toujours le même enthousiasme, alors que les autres avaient une première fois la super pêche et n'avaient plus envie, le samedi d'après. Et puis, le fait qu'ils se connaissaient très bien, qu 'ils soient copains, était quand même un avantage. Ils habitaient à 100 mètres l'un de l'autre et étaient dans la même classe. Le rapport de complicité était déjà créé. Ça ne les gênait pas de se prendre dans les bras, de s'embrasser. Quand je demandais à d'autres gamins, ils se renfermaient, me disant: «Hé! On n'est pas des pédés ! ».

Ce couple fait penser à celui des Valseuses, version pré-adolescente . Il semble y avoir une grande part de réalité dans la violence que dégagent ces enfants ?
La difficulté du casting a été de trouver des enfants qui soient proches des rôles. J'avais fait des essais avec des petits comédiens parisiens, mais ça ne marchait pas du tout parce qu'on voyait qu'ils n'avaient pas soufferts. Ils étaient trop policés. Je voulais des enfants des foyers DDASS. Finalement, j'ai pris des enfants qui n'étaient pas d'un foyer mais qui étaient des fils d'ouvriers. Ils avaient beaucoup de problèmes de scolarité. Celui qui joue Simon était violent. Il a vécu une expérience similaire à celle du film. Abandonné par sa mère à quatre ans, c'est un enfant qui a horreur des femmes (ça n'a pas toujours été évident, d'ailleurs). Ces enfants côtoyaient beaucoup de violence: dans leur CES, ils étaient parmi les plus sages et pourtant ils foutaient des coups de boule aux profs. Donc, la violence du film leur était familière.

Ils étaient capable de faire plusieurs prises avec cette même violence ?
Oui, oui. Et à la fin des prises, ils allaient jouer au foot et ils avaient tout oublié. Ils vivaient vraiment l'émotion de la scène au moment précis.

S'ils ont vu le film, cette image d'eux-mêmes ne les a pas choqués ?
Je sais que le tournage leur a fait beaucoup de bien. Leurs parents avaient beaucoup de mal avec eux.Ils devaient être renvoyés du collège pour faire un CAP ou quelque chose comme ça. Et en fait, ils ont réintégré la scolarité avec une bonne moyenne. Les profs sont venus me remercier. Le tournage, c'est une discipline très dure : les répétitions, refaire plusieurs fois les mêmes prises, les horaires de tournage et leur place dans le film leur a permis de se sentir responsables. Et puis pour eux, avoir fait un film, c'est avoir accompli quelque chose de bien dans leur vie.

Y-a-t-il eu des improvisations sur le tournage ?
Il y en a très peu. La scène du psychiatre, par exemple, est une improvisation et quelques autres petites scènes. Mais je les écoutais en dehors des prises et je leur volais des expressions ou des situations que j'intégrais dans le film. Mais en général, ils n'aimaient pas sortir du texte. Ils le lisaient une fois et le ressortaient par coeur.
Il fallait les mettre dans une certaine émotion pour chaque scène, mais je ne leur parlais pas vraiment des personnages parce que ça ne les intéressait pas. Avant le tournage, on a travaillé assez longtemps sur les scènes et j'ai tenu compte de leurs remarques pour modifier le scénario. Mais sur le tournage, on ne répétait pas, il fallait de la spontanéité.

Il y a peu de films en France qui cherchent cette fibre chez l'enfant, qui arrivent à canaliser une violence inhérente à l'enfance.
C'est vrai que l'enfance est souvent considérée comme un moment nostalgique où tout était beau et merveilleux. Souvent, les réalisateurs ont tendance à raconter leur propre enfance.

Vous semblez en être assez détachée, au contraire.
J'ai voulu raconter le film du point de vue des enfants et leur cruauté est très forte.
A force de voir tous ces gamins dans les foyers DDASS, dans les lycées et de les écouter parler, je me suis mise dans leur état d'esprit et j'ai intégré leur langage.

Vous n'avez pas choisi de raconter l'histoire de deux filles. Est-ce à cause du fait divers originel qui concernait deux garçons ?
Je me suis posé la question. Mais ce n'était pas possible. Je crois que deux gamines qui traînent comme ça dans la rue, ça fait tout de suite penser à autre chose...

Vous pensez que le cinéma peut avoir un rôle subversif, dérangeant ?
Il devrait, en tout cas. Le problème, c'est qu'une grande partie du public n'aime pas ça et préfère ne pas se poser de questions. Je sais qu'il y a plein de gens qui ne voulaient pas voir mon film parce qu'effectivement, ça pouvait les déranger. Surtout des gens qui avaient des enfants et qui ne pouvaient pas imaginer que cela existe.
Quand on parle des gamins dans les rues, on a l'impression que ça se passe au Brésil, en Russie, et que chez nous, ils sont tous beaux et sages. En France, il y a des enfants qui vivent à l'état sauvage et on n'en sait rien. Sans avoir vraiment un discours, je voulais montrer comment ça se passe pour ces gamins qui n'arrivent pas à s'adapter à des foyers. Au bout de quatre renvois, on les met à la rue et il n'y a absolument rien. Aucune structure pour les adopter avant la prison. Ca les pousse d'autant plus à l'isolement et à une certaine violence. Souvent, pour s'en débarrasser, on leur colle un dossier psychiatrique sur le dos et ils atterrissent à l'hôpital psychiatrique, comme pour Martin, et là, ils ne sont pas près d'en sortir. On m'a fait le reproche que, dans le film, les enfants ne tendaient pas la main aux adultes alors que les adultes n'arrêtaient pas de leur tendre la main. Je crois que le discours des adultes est à sens unique. S'il y a des gens qui viennent leur donner à manger, c'est par rapport à leur culpabilité personnelle.
Quand j'ai fait l'enquête, dans cette petite ville, ce qui m'a étonné, c'est que tout le monde savait que ces gamins vivaient depuis deux ans à l'état sauvage. Chaque fois, ces gens me disaient: «ils étaient mignons, j'allais leur donner des sandwichs». Et ils avaient l'impression d'avoir fait quelque chose d'incroyable! Mais ils leur tenaient un discours d'exclus.

Pour votre prochain film, vous avez l'intention de...
… filmer des enfants ?

Non... de continuer à travailler sur le désir d'être écrivain ? C'est-à-dire de penser un peu la suite que peut avoir Le fils du requin ?
Peut-être que je ferai un film qui, effectivement, en sera la suite. Mais pas dans l'immédiat. La suite, c'est peut--être Les Valseuses (rires). Le scénario que j'écris actuellement est sur une femme peintre de 16 ans qui se fait violer par son professeur de perspective. Ca se passe au XVIIIème siècle en Italie et c'est l'histoire de la première femme peintre, Artémisia Gentileschi.

 

Propos recueillis par Thomas Guiet et Laurent Devanne .

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(1) voir extrait des Chants de Maldoror de Lautréamont en Annexes.