michaël haneke
))) avi mograbi, cinéaste
 

« Je soutiens sans ambiguïté l'existence de l'État d'Israël, mais j'estime qu'il ne doit plus être un État juif, mais un État pour tous ses citoyens à égalité »

… voilà dix ans que ce cinéaste israélien, indiscipliné et atypique (Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Arik Sharon date de 1996) tente de démonter avec ses petits moyens de documentariste, son impertinence et son humour corrosif, le mur d'ignorance qui sépare israéliens et palestiniens. Son cinquième film, Pour un seul de mes deux yeux poursuit cette quête don quichotesque et le questionnement même de cette quête. Sans aucun idéalisme, ni esprit partisan, il réalise un cinéma à la première personne, engagé (à l'image de certains films de Moretti) et interroge l'actualité brûlante de son pays sous la forme intimiste d'un carnet de route ou plutôt de "check point", filmant ces zones de haute tension que sont les barrages militaires entre Israël et la Palestine et analysant tel un sismographe, l'état de la fissure qui sépare les deux peuples. Son film est le terrain neutre d'un dialogue téléphonique avec son ami Palestinien dont le pessimisme sur l'avenir de son pays est établi. Filmer devient le seul geste possible de résistance et de réponse à son ami. En se penchant sur les contradictions de deux mythes de la culture juive et hébraïque (Massada et Samson) il pointe la bêtise d'une société soit-disant moderne qui cultive l’hérédité de la violence et l'héroïsme du kamikaze. De la difficulté de filmer l'ennemi de l'intérieur.

De passage à Paris en novembre 2005 pour la sortie de son film, nous avons rencontré Avi Mograbi dans les petits bureaux rue du Temple de Makna Presse dont il faut saluer, en passant, le formidable travail de défense et de valorisation d'un cinéma indépendant exigeant et de grande qualité. Cet électron libre de la forme documentaire s'est prêté avec beaucoup de sérieux à nos questions portant sur l'originalité de son approche et sur sa vision personnelle de ce conflit qui déchire son pays depuis plus d'un demi-siècle...


 

Vous avez toujours été quelqu’un d’engagé. Quand avez-vous eu l’envie de prendre la caméra pour parler de la société israélienne ?
Je ne me souviens pas bien du moment exact. C’est très simple, dès mon premier film en 1989, Déportation, un court-métrage de fiction de 10 minutes, je parlais déjà de la société israélienne… je montrais l’expulsion de trois personnages, sans dialogues. Rien n’est identifié, on ne sait pas si ce sont des Israéliens ou des Yougoslaves. Ca a un côté universel… Ma première expérience cinématographique se nourrissait déjà de la politique et de société israélienne.

Je voulais faire des films sur ma vie. Je travaillais dans le cinéma que ma famille possédait à Tel Aviv, le "Cinéma Mograbi", le premier cinéma sonore du Moyen Orient, ouvert en 1930. J’ai grandi dans ce cinéma, je voulais faire des films… Mon père pensait que ce n’était pas une bonne idée car on en vit difficilement. Il avait raison… Je n’ai jamais étudié le cinéma mais j’ai tout de même fait des films… très différents de ce dont je rêvais… je pensais devenir un réalisateur hollywoodien, ce que je ne suis pas !


Quels furent vos modèles ?
J’ai vu des milliers de films quand j’étais gamin… Imaginez,, j’étais avec mon père, dans une salle de projection privée pour en faire la sélection, bien longtemps avant la vidéo ou les dvds… Des films dans leur intégralité en 35mm, en continu, 10 heures par jour… J’ai vu beaucoup de navets… Et c’est pour cela que mes films sont comme ils sont…


Est-ce la seule raison qui vous a incité à ne pas faire de cinéma de fiction ?
Non… Les choses suivent leur cours naturel, ce n’était ni décidé et ni planifié. J’ai commencé à faire des films et j’ai aimé cela. Filmer des choses autour de moi qui m’étaient inconnues me fascinait plus que d’inventer des histoires. Il faut une certaine dose d’imagination, alors que dans le documentaire vous êtes confrontés à l’inconnu.


Quand vous avez réalisé votre premier film, Déportation, étiez vous influencés par la démarche de certains documentaristes ?
Non ! Déportation n’est pas un documentaire mais juste une petite fiction. S’il y a eu une influence ce serait celle de Bresson et en particulier Un condamné à mort s’est échappé. Nous l’avions étudié pour le préparer. Je ne peux pas vous citer de réalisateurs qui m’auraient influencé au point de transparaître dans mes films… J’aime beaucoup le travail de Chantal Akerman même s’il n’a rien à voir avec le mien… C’est une réalisatrice qui me touche vraiment… Je suis aussi très sensible au travail de Francis Ford Coppola, mais là encore nous sommes tellement éloignés l’un de l’autre ! Je suis également influencé par Jacques Tati qui me fascine et dont j’adore le personnage à l’intelligence si naïve… Mais pourtant vous n’en trouverez pas une trace dans mes films.


Contrairement à d’autres documentaires, vous ne filmez pas l’actualité. Dans le conflit palestino-israélien, vous filmez des choses qui sont à côté – le quotidien. Comment choisissez-vous ce que vous filmez ?

Et bien je ne suis pas sûr que je filme « à côté ». Parce que d’abord je ne sais pas ce que c’est que de filmer directement le conflit. Je ne sais pas où est le conflit. Est-ce là où les gens se tirent dessus ? Ou peut-être le conflit est là où les gens se regardent des deux côtés de la barrière. C’est vraiment très difficile de dire où se trouve vraiment le conflit. Cela dit, pour moi il est difficile de filmer le conflit là où les gens se tirent dessus, car je suis très sensible. Je ne suis pas un photographe de guerre, c’est un mode de vie, pas une méthode ; et je suis réellement quelqu’un de très peureux. Je n’oserais jamais me trouver là où il y a les affrontements, s’il y a des coups de feu. Mais quand on filme dans un check point, on y trouve beaucoup de frictions, et c’est peut-être dans ces frictions que réside le vrai conflit. C’est là où l’on voit naître les nouvelles générations de la haine. Elle est visible à l’œil nu. C’est là aussi où l’on voit naître la nouvelle génération de kamikazes. C’est là où se trouve le conflit ; mais parfois il peut être chez vous. Pas besoin de voir des soldats ou des Palestiniens. Soudain on peut tout comprendre grâce à un coup de téléphone.


Vous dites que vous êtes peureux. Pourtant, on vous voit dans vos films dans des situations périlleuses : la caméra n’est-elle pas pour vous une sorte de bouclier ?

C’est une vue très romantique de voir la caméra comme un bouclier. Bien entendu grâce à elle, je fais des choses que je ne ferais jamais dans la vie normale ; je ne m’aventurerais pas dans certains endroits dans la vie normale sans cette caméra. Mais pour moi, la caméra ne crée pas un halo romantique qui me permettrait de m’élever à un niveau qui n’est pas le mien. Fondamentalement, je fais des films sur des sujets qui me concernent personnellement. Je ne fais pas des films sur des sujets dits « importants ». Donc, la caméra me permet juste d’étudier intimement ces sujets qui me tiennent à cœur.


Quand on voit vos films, on ne sait pas exactement quel en sera le sujet. Vous semblez vous en apercevoir au fur et à mesure, un peu comme on écrit un journal intime. Avez-vous réalisé Pour un seul de mes deux yeux comme une réponse à votre ami Palestinien qu’on entend au téléphone dans le film ?
Je n’ y voyais pas une réponse à mon ami Palestinien. Le film est né de ma volonté d’étudier plus profondément la culture de la mort chez les Israéliens, que l’on oppose facilement à la culture de la mort dans l’Islam, dont on avait largement discuté à la suite du 11 septembre. C’est très beau de regarder la culture de l’autre ; mais parfois il faut s’intéresser à la sienne. Aussi les mythes fondamentaux de Massada et de Samson me sont venus très vite. Quand j’ai débuté le film, je ne le voyais pas du tout de cette manière ; au départ j’avais beaucoup d’idées de fiction, comme dans mes films précédents ; par exemple, je ne voulais plus parler directement à la caméra ; pendant 18 mois j’ai laissé pousser mes cheveux pour jouer le rôle de Samson, pour à la fin du film enregistrer un message vidéo de suicide comme les kamikazes ; mais finalement j’y ai renoncé car c’était trop comique pour un film si tragique : ça aurait été de mauvais goût.

Au fur et à mesure de la réalisation du documentaire, les très belles idées de fiction ont disparu. Elles n’avaient plus rien à faire dans ce film, qui est le plus documentaire de tous ceux que j’ai réalisés. J’y ai effacé toute trace de fiction. C’est pour ça que j’aime faire des documentaires : on commence dans une direction, et pendant la réalisation on découvre toutes sortes de choses sur le sujet, et on comprend mieux le film en le faisant. Alors que dans la fiction, c’est différent.


Vos films semblent se nourrir de vos remises en question permanentes quant à la pertinence de votre réalisation mais également des difficultés matérielles et relationnelles que vous rencontrez ?

C’est surtout vrai dans les anciens films que dans le dernier. Les trois premiers sont à la fois des documentaires et leurs making of. Dans ces films, je me pose à voix haute des questions sur leur réalisation, les problèmes qui surgissent... Je trouvais cela particulièrement amusant … Dans le dernier film, c’est moins présent, parce que je ne raconte pas l’histoire à la caméra. Toutes mes hésitations et difficultés sont peut-être compréhensibles par le spectateur mais je n’en parle jamais ; alors que dans mes films précédents, je ne m’en privais pas. Mais pendant mes nombreuses conversations téléphoniques avec mon ami palestinien, on réussit à comprendre d’où viennent les idées de mon film et tout ce qui peut me perturber.


Dans tous vos films apparaît la question de l’Histoire d’Israël. Pose-t-on mal la question de son histoire moderne ?
En effet, dans au moins deux de mes films je parle directement de questions historiques, ou plutôt des interprétations de problèmes historiques. Le problème principal de l’Histoire, c’est son interprétation, l’histoire est construite de choses pertinentes, et d’autres beaucoup moins. Nous savons tous que l’Histoire est racontée par quelqu’un et non pas par elle-même ; ce quelqu’un doit collecter les faits, les synthétiser, les analyser, ou les traiter, et enfin les présenter. Et en fait, c’est comme faire du cinéma.

C’est pourquoi deux personnes différentes peuvent avoir leur point de vue propre sur un même moment de l’Histoire. C’est le sujet même de Happy Birthday Mr. Mograbi. Les israéliens célèbrent la naissance d’Israël ; et les Palestiniens évoquent le même événement, comme la "Grande Catastrophe Palestinienne" et non pas comme la naissance d’Israël. Chacun interprète l’Histoire à sa manière. Ce n’est pas une question de subjectivité mais de point de vue. Si vous regardez Pour un seul de mes deux yeux, les Israéliens voient Samson comme un héros, alors qu’ils voient les kamikazes Palestiniens comme des assassins, qui commettent des crimes contre l’humanité ; et pourtant Samson et les kamikazes ont commis les mêmes crimes. C’est une évaluation morale : pour eux Samson faisait quelque chose de bon, et les criminels sont mauvais, car ils font quelque chose de moralement répréhensibles. Mais ils commettent exactement la même chose, c’est une question d’interprétation, pas toujours morale, mais politique, historique, sociale : c’est donc intéressant pour moi parce que je cherche à savoir ce qui construit ma société et ce qui compose notre culture et notre héritage. Dans mon dernier film, je regarde notre histoire antique, et dans Happy Birthday, je m’intéressais à une histoire beaucoup plus récente. C’est plus son interprétation que l’Histoire elle-même qui m’intéresse.


Pensez-vous que vos films ont un rôle pédagogique et pourraient être d’une certaine façon montrés dans les écoles afin de pointer les contradictions de l’Histoire, montrer à quel point elle est subjective, qu’elle est toujours racontée d’un certain point de vue et qu’il n’en existe pas de vision objective ?
Quand vous dîtes que mes films pourraient avoir une utilité pédagogique, c’est exactement l’inverse de ce que je souhaiterais ! Mes films peuvent donner à réfléchir. Mais utilisés dans un contexte pédagogique, ils deviendraient les objets qu’ils dénoncent. Si des jeunes spectateurs devaient voir mes films, j’espère qu’ils pourront les faire douter de leurs convictions, mais ne pas leur en imposer. Mon but est de mettre l’accent sur la fragilité de nos convictions et de dire que nos aînés ne détiennent pas forcément la vérité. Il faut grandir pour admettre qu’ils ne savent pas tout et qu’ils ne comprennent pas tout. Faut-il repenser toute l’Histoire et recommencer à zéro ? Si mes films invitaient de jeunes spectateurs à faire cette démarche, j’en serai comblé. Mais ils sont rarement montrés à l’école en Israël, à cause de leur contenu politique polémique. Les proviseurs n’aiment pas prendre de risques et donc n’invitent jamais la controverse chez eux.


Comme beaucoup de réalisateurs polémiques, vous faites des films uniquement vus par des spectateurs en accord avec vos idées, et je pense que vous le savez. Que tentez-vous de dire à ces gens et vers quoi les menez-vous ?
C’est l’éternel problème : prêcher les convertis. Mais je ne suis peut-être pas un prêcheur. Je ne crois pas que le cinéma puisse changer la réalité. Mais je crois à la nécessité pour l’individu de pouvoir exprimer ses idées et pas simplement en politique, mais dans divers domaines, et pourquoi pas l’esthétique ! Et c’est pourquoi je fais des films. Quand j’ai commencé à faire des films, c’était nourri de volonté et de colère. Et je me disais : grâce à ce film, je vais changer le monde. Psychologiquement, c’est bien de commencer un film sur ces prémisses, mais ça s’arrête là. Si les films changeaient réellement le monde, on vivrait dans un univers à la Schwarzenegger : et vous ne voudriez pas y vivre.

Pensez-bien que ces films américains violents sont bien plus efficaces que les autres. Vous êtes physiquement touchés par eux dans la salle de cinéma, vous êtes submergés. Le monde doit y être sauvé et les méchants doivent être tués tout de suite : il n’y a pas à discuter ! Donc heureusement, aucun film ne peut changer le monde. Il est trop complexe ! Mon film n’est qu’une énième contribution à la pensée universelle. Et il pourra peut-être soulever une idée. Je ne peux imaginer que mon film soit autre chose que cela. Si je rêvais de faire plus, je serais rentré en politique. Car en politique, vous avez prise sur les événements, même si parfois on travaille sans résultats. C’est en politique qu’on voit les changements les plus concrets. Au cinéma, on trouve seulement beaucoup de pensée, d’émotions…


Votre film est vraiment désespérant. Votre interlocuteur dit que la situation qu’il vit dans les territoires occupés, c’est une pénétration de la mort (prova to death). On rentre dans un film très très noir : les mots qu’on retrouve le plus souvent sont suicide et mort : il n’y a aucun espoir. Au début, on a une scène d’auto hypnose où de jeunes juifs tentent de s’inculquer le passé qui serait le même que le présent qu’il vive.
Si vous me demandez quel sera le futur, je vous répondrai qu’il sera semblable à ce qu’on vit actuellement, peut-être plus rude encore. Si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est qu’on ne peut jamais l’anticiper. Si vous pensez à l’Afrique du Sud, personne n’aurait pu deviner il y a 20 ans ce qui est advenu aujourd’hui. Des personnes très impliquées, qui pouvaient penser que l’Apartheid finirait 10 ans plus tard auraient été pris pour des fous. Dans 20 ans, le Moyen Orient va énormément changer, je l’espère dans le bon sens.

Quand j’observe la situation actuelle, je vois 2 solutions : celle d’un Etat unique, et celle de deux Etats indépendants. Il est presque impossible de parler de la première solution et de la mettre en pratique, car elle est soutenue par très peu de sympathisants des deux bords. La deuxième solution est la plus communément acceptée mais elle exige un sacrifice douloureux : le démantèlement de toutes les colonies en territoires occupés, y compris dans Jérusalem Est : cela concerne 400.000 personnes. Ce qui me paraît peu réalisable. Il suffit que vous vous rendiez dans les colonies principales, et vous comprendrez pourquoi. Dans l’éventualité d’un Etat unique la question ne se poserait plus pour ces colonies : les habitants des territoires occupés auraient les mêmes droits que ceux d’Israël. Politiquement, cela changerait tout. Mais aujourd’hui, ce serait inimaginable, mais l’inimaginable peut se réaliser. Peu d’espoir pour vous maintenant, mais l’espoir, ou la curiosité fait vivre.


Il y a d’autant moins d’espoir pour le futur qu’une scène dans une classe d’école montre des enfants qui ont le même discours que leurs parents sur le passé d’Israël. Aussi on imagine mal cet Etat commun se concrétiser avant au moins une génération.
Oui, mais c’est ainsi que fonctionnent les enfants ; ils imitent leurs parents jusqu’à un certain âge, en particulier à l’âge qu’ils ont dans le film, c’est-à-dire 10 ans. Cet endoctrinement explose à l’adolescence lorsque les enfants commencent à expérimenter l’alcool, le sexe, la cigarette : ils se questionnent également sur le monde. C’est un bouleversement enthousiasmant.

Notre enseignement de l’Histoire aux enfants est mécanique : nous répétons ce qu’on nous a enseigné. Le contexte des kamikazes m’a renvoyé à notre propre héritage, le mythe de Samson ; d’un côté nous considérons que les kamikazes commettent des crimes contre l’humanité, ce qui est vrai, et de l’autre côté nous admirons et chérissons Samson, qui a fait la même chose qu’eux. C’est ma contribution pour pousser les israéliens à réévaluer notre héritage commun.


Ce pessimisme explique-t-il que vous vous soyez mis plus en retrait contrairement à vos précédents films ? Vous êtes plus spectateur et en même temps plus impuissant.
Dans Août, j’avais poussé à l’extrême l’utilisation de mon image, de la fiction et de l’humour. J’avais décidé de ne plus procéder de la sorte, ne plus raconter l’histoire face caméra. Evidemment, dans mon dernier film, je recommence à me filmer, sauf que c’est un autre qui raconte l’histoire au téléphone : je ne fais que relayer sa voix. Je m’exprime un peu, mais seulement pour le relancer. En revanche, je suis présent derrière la caméra : quand la caméra tremble, c’est moi. Ce ne pas qu’un défaut, c’est devenu mon style. C’est une façon de m’exprimer qui complète ma voix qu’on entend off également.

Ce qui manque ici c’est l’humour : vu le sujet, c’était hors de propos. Dans mes films précédents, l’humour naissait du travail documentaire, ce qui m’autorisait d’être drôle dans les parties fictionnelles. C’est ma méthode de travail : d’abord filmer les scènes documentaires et créer à partir de là des scènes de fiction pour le montage final. Pour ce film, pendant que je tournais mes scènes de documentaires, j’ai renoncé aux diverses idées de fictions me venaient à l’esprit ; par exemple, j’avais imaginé que des archéologues trouvaient sur le site de Massada une cassette vidéo vieille de 2000 ans où l’on verrait les survivants du suicide collectif témoigner à la caméra du massacre. Comme une bouteille à la mer…Le matériel documentaire m’a dicté une finalité à tonalité tragique.


On a le sentiment en regardant le film que tout ce que vous filmez est figé : d’un côté les ruines, de l’autre les scènes d’attentes autour de la barrière qui traverse les territoires occupés.
Ce n’était pas mon intention : j’ai tourné de façon intuitive, concentré sur mon projet de documentaire historique sur Massada et Samson : un documentaire historique classique aurait proposé un narrateur, des images d’archives, des scientifiques, et surtout des reconstitutions avec acteurs, costumes, décors comme si le réalisateur nous montrait vraiment ce qui s’était passé. Mon film est aussi un documentaire historique : mais au lieu de reconstitution, j’ai utilisé des images des territoires occupés, pour proposer une autre version de l’Histoire. Les Histoires de Massada et de Samson me renvoyaient sans arrêt à la situation contemporaine : c’était incroyable. J’avais visité le site enfant ; mais je n’avais pas réalisé que le mur construit pour assiéger Massada était porteur d’un message pour les générations futures : l’Histoire se répétait. Ce sentiment d’attente est trop abstrait pour être pensé au préalable ; je n’avais qu’une idée en tête : accumuler un maximum d’images concrètes afin d’illustrer le film.


À la fin du film, vous vous emportez contre les soldats. On peut comprendre votre colère exutoire du fait de la tension permanente dans le film. Mais pourquoi avoir inclus cet instant ?
Je dois d’abord préciser que le film n’a pas été tourné dans l’ordre chronologique. Après la dernière conversation téléphonique avec mon ami palestinien, lorsqu’il ne voyait plus de différence entre la vie et la mort, j’ai senti qu’il fallait que je sorte de mon rôle d’observateur passif. D’où cette scène : je ne pouvais pas faire ouvrir la barrière mais je me devais de réagir d’une manière ou d’une autre, que ma colère fasse douter les soldats de leurs actes, qu’ils se souviennent que leurs grands-parents avaient vécu la même chose il n’y pas si longtemps, qu’ils sont des juifs avec l’Histoire qu’on connaît. Sinon, j’aurais laissé mon ami mourir sans réagir. Heureusement il a conservé sa joie de vivre malgré deux mois de couvre-feu.

C’était important à plus d’un titre que je m’adresse aux soldats comme un père à ses enfants : je fais la même chose avec les miens. Ca arrive quand on ne tolère plus ce niveau de bêtise de gens doués d’intelligence dont on espère évidemment plus, car ce ne sont pas des animaux : et on ne parle pas aux animaux. Je crie pour les réveiller. Le public israélien, qui aurait préféré ne pas voir cette scène, était systématiquement partagé : d’un côté ceux qui approuvaient, soulagés de la tension, de l’autre ceux qui pensaient qu’on ne doit pas crier contre nos soldats qui sont aussi nos enfants.


Que vous interdisez-vous de filmer ? Quelles sont vos limites ?
Je ne sais pas. Cette scène est ma réaction la plus extrême. A la question posée systématiquement aux photographes de guerre, entre porter assistance à un blessé ou le photographier, celui-ci répond le plus souvent, je le photographie, car les secours s’en occuperont. Mon idéal serait à la fois de lui porter secours, même si je risque de lui faire plus de mal que de bien, et de le filmer. Pour moi il n’y a pas de dichotomie entre ces deux actions : je ne peux pas me contenter d’être juste un observateur. Je me dois de participer avec ma caméra. Je me l’autorise car ce que filme fait partie de ma vie. À l’inverse, je n’irai jamais filmer des querelles chez mes voisins. J’interviens dans des situations qui me touchent en tant que citoyen, ou activiste: je ne vois pas la différence.


Pensez-vous que votre film puisse être le lien, l’héritage le plus sûr qu’on puisse léguer aux générations futures ?
Je ne pense pas en termes de legs. Ce n’est que du Avi Mograbi. Je ne me sous-estime pas. Mais je donne juste une vision personnelle parmi tant d’autres. Je serais très heureux qu’elle puisse servir…mais de là à dire que c’est un héritage… Ce n’est qu’un film. …




Propos recueillis par Nachiketas Wignesan, Raki Gnaba et Laurent Devanne
le 25 novembre 2005.
Traduit de l'anglais par Nachiketas Wignesan.
Nous remercions Chloé Lorenzi, attachée de presse du film d'avoir permis cette rencontre.