michaël haneke
))) bouli lanners, cinéaste
 

Voici sans doute une des toutes premières interviews de Bouli Lanners en tant que réalisateur, même si son visage barbu et goguenard hantait déjà le cinéma depuis une dizaine d’années. Il venait de se faire remarquer avec Les convoyeurs attendent de Benoît Mariage présenté à Cannes et plus tard grâce à Aaltra et Avida (et le Louise Michel à venir) de Gustave de Kervern et Benoit Delépine jusqu’à dernièrement Astérix aux Jeux Olympiques (dont il vaut mieux ne pas nommer les réalisateurs -par pure charité…).

La rencontre date de décembre 1999 à l’occasion de sa participation au Festival de courts métrages de Vendôme, où Travellinckx, son premier court métrage, fit se gondoler les salles de rires. Hilarant travelling (dit avec l’accent belge…) à travers l’âme belge et ses décors désolés dans un noir et blanc jarmuschien. Travellinckx vous bouleverse tout en malmenant vos zygomatiques…

La rencontre qui s’imposait fut à l’image du film car je dois avouer que l’interview fut bien difficile à mener tant Bouli Lanners n’arrêtait pas de me faire rire…

 
Qui êtes-vous Bouli Lanners ?
Je suis une espèce d’autodidacte belge. Je touche un peu à tout car en Belgique on est obligé : je peins, la peinture m’a amené il y a une quinzaine d’années au cinéma en tant que décorateur et accessoiriste. Par hasard j’ai fait l’acteur (entre autres dans Les convoyeurs attendent de Benoît Mariage) puis j’en suis arrivé à réaliser, car les rôles qu’on me donnait n’étaient pas toujours intéressants !

Quelle est la part d’influence documentaire, tendance Strip-tease, dans votre travail ?
Je m’en suis aperçu après coup. Ce n’était pas délibéré, mais j’ai baigné dedans depuis plus de 10 ans. Quant au documentaire, c’est vrai que le cinéma belge n’existe pas depuis longtemps…

Quelles furent vos influences avouées ?

Le fait d’adopter la forme d’un documentaire vient de raisons essentiellement techniques qui m’étaient imposées. Le film a été tourné en pellicule Kodak Super8 Tri X 200 asa (par la suite gonflée en 35 mm), le son n’était donc pas synchrone, on a dû faire quelque chose de très simple avec une caméra existante ce qui permettait de juste rajouter une voix… Sinon, mes influences viennent du cinéma indépendant américain ou le cinéma social anglais. Les premiers Wenders, les films sur l’errance, Alice dans les villes… Harmony Korine, Jim Jarmusch mais je ne pense pas que cela influence ce que je fais car je reste fondamentalement et terriblement belge.

On ne peut s’empêcher de penser à C’est arrivé près de chez vous

La caméra subjective et le noir et blanc nous ont été imposés par la technique… La couleur, c’était beaucoup trop cher… Mais je suis un copain de Benoît, et forcement on doit s’influencer de manière inconsciente.

On sent que le film a été réalisé par une bande de copains…

En effet, on était cinq. Comme on avait pas de sous, j’ai demandé à toutes mes amis de mettre l’équivalent de 150 francs français et au final on a eu 150 producteurs ! Sur la base des images, on a eu une aide de la Communauté française de Belgique pour le gonfler en 35mm. Mais le succès du film reste inespéré ! On était partis à cinq… Maintenant le film est distribué aux USA, on a fait tous les festivals dans le monde, au Sundance, à Chicago, à Clermont, au Fipa, à Bilbao… Il a été acheté partout : Canal +, Arte… Cette reconnaissance internationale nous a permis de terminer le deuxième film, un court métrage d’une trentaine de minutes tourné en Super16 noir et blanc qui sera fini en mars 2001.

Y aura-t-il votre formidable acteur, Didier Toupy ?
Oui il joue dedans. Vous savez, on est pas nombreux… La Belgique c’est pas grand et la Belgique francophone c’est vraiment petit. C’est un milieu très familial. Quand je travaillais au premier montage de Travellinckx, toute l’équipe des Convoyeurs est venue voir le work in progress…

D’où vient le ton de vôtre film, coincé entre loufoquerie et nostalgie .
Au départ quand j’écris un film je suis terriblement triste, car j’aime parler de choses qui me touchent. Et au gré des réécritures, je redécale. C’est ce décalage qui fait que la pilule passe. C’est d’ailleurs une façon de fonctionner très belge.

Vous êtes bien conscient de ne pas améliorer l’image du belge ?
J’y tiens bien ! Didier a une détresse particulièrement belge.
La Belgique est un pays folklorique en surface mais si on gratte bien on découvre des mystères horribles… Je ne veux pas participer à redorer le blason belge tant que l’on a pas résolu les vrais problèmes. Et cela, je m’y emploierai corps et âme.


Propos recueillis par Nachiketas Wignesan