En une trentaine d'années,
(depuis Une vraie jeune fille en 1976), Catherine Breillat
a réalisé 10 films, écrit quelques romans et
est devenue "une spécialiste de l'érotisme".
Sans doute que cette formule à l'emporte-pièce lui ferait
dresser les cheveux sur la tête, mais elle est sans conteste
l'une des cinéastes qui a le plus mûrit la question de
la représentation du sexe au cinéma.
10 films qu'elle a baptisée elle-même du nom de "Décalogue".
Derrière ce terme ambitieux se cachent les obsessions secrètes
de son cinéma: la recherche d'une cohérence, d'une correspondance
entre ses films; le retour à une vision première, originelle
des rapports humains; la volonté d'élever la représentaton
du sexe à un niveau spirituel et moral.
Dernier
opus de ce décalogue: Anatomie de l'enfer, adaptation
cinématographique de son roman Pornocratie (lui-même
inspiré d'un roman de Marguerite Duras, La maladie de la
mort).
L'intrigue est sommaire : Une femme paye un homme pour la regarder
par là où elle n'est pas regardable.
L'homme est joué par Rocco Siffredi. La femme par Amira Casar.
Un homme et une femme dans une chambre au bord de la mer. Lieu unique,
temps unique, on est presque dans l'espace-temps du théâtre.
Dépouillé à l'extrême, peu de couleurs,
du blanc, du rouge et la couleur de la peau, omniprésente;
le film a quelque chose de japonisant. Sans doute une volonté
consciente de se rapprocher de L'empire des sens de Nagisa
Oshima dont elle dit qu'il est "le plus beau film du monde".
Avec Anatomie de l'enfer, Catherine Breillat ne signe pas
là son meilleur film mais sans conteste le plus radical. Elle
va encore plus loin que dans Romance. Le film est plus littéraire
aussi.
On y retrouve son questionnement principal: comment filmer le sexe
sans être pornographique ? La pornographie qui est tout le contraire
de son cinéma. Elle dit que le porno ne fait que filmer des
viols, la femme y est un objet et non pas un sujet. Quand elle, elle
filme le sexe, elle parle de sentiments, de frustration, de désir.
De même que le peintre Gustave Courbet peignait un sexe de femme
en gros plan, Catherine Breillat filme L'origine du monde.
Car cet homme et cette femme qu'elle met dans une chambre ont quelque
chose du premier homme et de la première femme.
Et tout son film va être de sacraliser leur relation sexuelle.
Car pour Breillat, le sexe et l'amour ont un rapport direct au sacré.
Elle a donc recourt à la peinture - elle cadre ses plans comme
un peintre et son modèle, Amira Casar, semble droit sortie
d'une peinture de Goya (on pense à la Maja nue) -
et au symbolique avec des scènes évoquant des situations
bibliques ou mythologiques. Et c'est un peu là, la limite de
son cinéma. Transformer le trivial en sacré est un travail
de funambule. Certaines scènes ne fonctionnent pas à
l'écran et ont tendance à dévaloriser le reste
du film. On pense notamment à cette séquence quelque
peu grotesque où le manche d'une fourche est enfoncé
dans le vagin de la femme. Ce passage qui se veut symbolique (Catherine
Breillat évoque Neptune) reste platement au premier degré
et donne à lire les intentions d'une mise en scène parfois
trop théorique.
Malgré tout, Catherine Breillat reste sans doute l'une des
cinéastes les plus intéressantes car chacun de ses films
est une prise de risque totale. Selon la formule de l'écrivain
Céline, elle "met sa peau sur la table". Elle repousse
les limites du cinéma, de ce que l'on a l'habitude de voir,
de ce que l'on supporte de voir. Je ne pense pas qu'il faille y voir
de la provocation, mais la volonté de bousculer nos codes éthiques
et esthétiques.
Laurent Devanne
•)))
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l'entretien avec Catherine Breillat