Avec
À l’aventure, Jean-Claude Brisseau semble poser
la dernière pierre d’une réflexion audacieuse
en trois étapes sur le mystère de la sexualité
féminine et sur la problématique de sa représentation
à l’écran. D’abord dans Choses secrètes
(2002), Sandrine et Nathalie, on s’en souvient, s’affranchissaient
du conformisme bien-pensant et misaient sur leurs charmes pour gravir
l’échelle sociale. Après une phase d’apprentissage
où elles s’exerçaient à repousser leurs
limites, les deux jeunes femmes mettaient en pratique leur savoir-faire
au sein d’une grande entreprise. Mais le contrôle de leur
ascension fulgurante leur échappait lorsqu’elles se trouvaient
confrontées à la figure sadienne du directeur. Loin
de céder à un érotisme facile, les séquences
de « sexe explicite » tenaient lieu d’épreuves
dont l’issue, qu’elle fût bonne ou mauvaise, avait
des répercussions importantes sur le parcours initiatique des
héroïnes.

Malgré le manque de moyens, elles manifestaient en plus une
esthétique raffinée, où tout concourait à
préserver la grâce des corps, ne fût-ce que la
distance conservée entre la caméra et les comédiennes,
à l’opposé des gros plans caractéristiques
du genre pornographique. Puis dans Les
Anges exterminateurs (2006), un cinéaste en quête,
justement, de la beauté de la jouissance, soumettait de jeunes
comédiennes à des essais de plus en plus osés.
En dépit des menaces, il poursuivait ses recherches jusqu’à
perdre lui aussi le contrôle de la situation et à en
faire largement les frais. De la même façon que Catherine
Breillat revenait sur le tournage d’À ma sœur
! (2000) avec Sex is comedy (2001), Brisseau jugeait
nécessaire d’éclairer les difficultés rencontrées
pendant la réalisation de Choses secrètes.
Non seulement poursuivait-il le travail narratif et esthétique
amorcé par son film précédent, mais plaçait-il
en plus les enjeux de la représentation au cœur du récit
par le biais de la mise en abyme. Il renforçait en outre l’élément
surnaturel déjà présent dans le reste de sa filmographie,
afin d’appuyer la dimension mystique de la sexualité.
Qu’en est-il alors d’À l’aventure ?
L’intrigue reprend le modèle de la quête initiatique:
lasse du quotidien routinier que lui imposent le travail et la vie
en couple, Sandrine (Carole Brana, sublime) quitte tout du jour au
lendemain pour tenter de recouvrer la liberté. Sa rencontre,
à la fois intellectuelle et sexuelle, avec Greg (Arnaud Binard),
un jeune psychiatre, lui apparaît comme le premier pas vers
l’émancipation. Mais son désir de liberté
atteint rapidement des limites que d’autres n’hésitent
pas à franchir. À ce titre, Sophie, une amie de Greg,
trouve du plaisir dans le masochisme. Afin de dissiper les doutes
de Sandrine, elle lui propose d’assister à une séance,
au cours de laquelle elle parvient à l’orgasme après
avoir reçu de violents coups de ceinture. Quant à Mina,
rencontrée pendant la séance, elle s’avère
extrêmement réceptive à l’hypnose pratiquée
par Greg, jusqu’à être transportée dans
de véritables extases mystiques. De part sa structure et ses
thèmes, il serait aisé de tisser des liens entre le
film et ses deux prédécesseurs. À l’aventure
présente même un aspect synthétique parfois déroutant
et que Brisseau définit lui-même comme un mélange
improbable, « par exemple mêler dans un dialogue Einstein
et le sexe, ou l’interrogation sur le sens de la vie et la quête
mystique, ou encore le désir et la grâce »
(1) . Les scènes visuelles
et « pratiques » de masturbation, de sado-masochisme ou
d’hypnose, alternent ainsi avec des scènes plus volontiers
verbales et « théoriques », où les personnages
s’interrogent et adoptent un ton presque professoral (Greg,
mais également le physicien reconverti en chauffeur de taxi).
C’est que, à la suite des Anges exterminateurs,
le film s’est mis à réfléchir à
voix haute sur les questions que ses propres images soulèvent.
Au final, bien qu’il multiplie les grands écarts, À
l’aventure exerce une certaine fascination et vient conclure
une trilogie passionnante, pour le moins insolite dans le paysage
cinématographique français.
Stéphane Tralongo

notes
(1) extrait du dossier de presse