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"Tu ne peux pas emprunter
le sentier, avant d’être toi-même devenu le Sentier
».
Ces
trois hommes (Amine, Jérôme et Papy) qui conduisent un
convoi humanitaire jusqu’en Arménie, sont le meilleur
reflet de cette parole mystérieuse de Gautama Bouddha*. En
effet, leur vie passée ressemble à cette longue route
cabossée qu’ils parcourent inlassablement, obstinément
à travers l’Allemagne, la Pologne, l’Ukraine, la
Russie et la Géorgie. Et le voyage est pour eux une sorte d’apaisement.
Amine, qui est passé par la ‘ défonce ’,
nous dit même que la route lui rappelle les bonnes sensations
de la drogue.
Le convoi ne fait pas un éloge ému de l’engagement
humanitaire. Il n’y pas de glorification. Ces hommes sont fiers,
bien sûr et trouvent une certaine dignité dans ces missions,
mais l’humanitaire n’est finalement qu’un but. Il
y a surtout le chemin qui y mène. Des milliers de kilomètres
seuls au volant d’un 38 tonnes. Un chemin intérieur où
s’exprime ce singulier plaisir de la solitude accompagné
du silence d’une Russie déserte et désertée.
Mais face à ces insolites paysages, le réalisateur refuse
de succomber à la tentation de longs plans contemplatifs. Son
film est plutôt un ensemble de sensations furtives et denses.
Comme celles du danger. Au fur et à mesure que l’on s’approche
de la destination finale, le quotidien rassurant du début est
lentement miné par une tension qui s’installe: la présence
de la guerre. On entend des bombes. On croise des hommes armés.
On traverse des villages décimés.
« C’est un peu le salaire de la peur ! » lance Jérôme.
Et curieusement, cette inquiétude est désamorcée
par des moments drôles et inopinés: une traversée
du Caucase qui s’avère... cocasse où les camions
s’embourbent et où les douaniers découvrent, émerveillés
comme des gosses, la technologie Renault.
Patrice Chagnard réussit là un film impressionniste,
sans discours, plaçant le spectateur sur le siège avant,
juste à côté du conducteur, entre les appels radio,
la route qui défile dans les rétroviseurs et un poste
à cassettes qui nous renvoie une musique nostalgique.
*
extraite du Chant des pistes de Bruce Chatwin.
Laurent Devanne
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