Tout
commence par un jeu de mots dans un cabinet de dentiste. Richard Copans
a mal aux dents. Il va même certainement les perdre parce que
ses racines ne tiennent plus dans leurs alvéoles. Cette douloureuse
nouvelle est l’occasion pour lui d’enquêter sur
d’autres racines, familiales. Cette pirouette linguistique inscrit
le film sous le signe des mots, des noms. D’ailleurs, deux textes
sont à l’origine de ce projet, écrits en 1996
par Copans: Histoire(s) de famille(s) et Histoire(s)
de Racine(s) (1) que l’on peut lire
comme le commencement d’un journal intime qui deviendrait cinématographique
par la suite.
Pour expliquer sa façon de filmer, il emploie le terme de cueillette
: il s'agit de « recueillir ce qu'il reste de ses racines ».
Cueillette, glanage. L’univers d’Agnès Varda n’est
pas si loin. Avec ce même désir de voir ce qui se cache
derrière les mots et d'en extraire des images. Aussi parce
que Racines fonctionne par ricochets. De bureau d'immigration
en bureau d'état-civil, de Picardie en Amérique, en
passant par la Lituanie, Richard Copans suit son nom de famille à
la trace et remonte les couches concentriques de son histoire familiale.
Une histoire d’immigrants juifs de Kovno partis vers le Nouveau
Monde. Sur sa route, il croise un ouvrier à la retraite, un
généalogiste cévenol, un professeur de yiddish,
un violoniste lituanien. D’une généalogiste américaine
qui enquête sur les esclaves venus d'Afrique à un lointain
cousin américain qui collectionne tout ce qui porte le nom
"Copans", le cinéaste élargit sa réflexion
de ceux qui ne portent pas de nom à ceux qui en font une marque
de fabrique.
À mesure que le film avance, on s’aperçoit que
ce travail de généalogiste, cette exploration du passé
n'est qu'un prétexte à filmer le présent. Sur
le rythme lancinant de la contrebasse de Barre Philips, Copans improvise
avec sa caméra et filme le réel qui l’entoure,
les rails, les vagues, le ciel et puis les mots, devenus matière
lorsqu’ils sont gravés sur une pierre tombale. Ce qui
compte, c'est le voyage. C'est la rencontre de l'Autre, qu'il soit
picard, lituanien ou américain. L’air de rien, Racines
devient une ode au métissage, à l'image de cet arbre
généalogique imaginaire que son père avait dessiné
en 1945 et que Copans découvre pendant le montage de son film.
Son père avait imaginé un arbre généalogique
jusqu'en 2045. Il avait inventé les prénoms de ses futurs
petits-enfants et arrière arrière petits-enfants et
la nationalité de chacun, constitués d’un savant
mélange de 5 à 6 nationalités : slavo-américano-franco-cambodgio-argentino…etc.
"With Robert Kramer" est le dernier mot du film. Sous le
nom Copans, il y avait donc celui de Kramer (2).
Comme un frère de cinéma … peut-être sa
famille la plus importante ?
Laurent Devanne