Un
homme sans l’occident
c’est d’abord le titre d’un roman français
de Diego Brosset. Un livre considéré comme la bible
des méharistes - Étaient ainsi nommés les militaires
qui servaient en Afrique et qui utilisaient le méhari (un dromadaire
domestique) comme monture - Ca nous ramène donc à l’histoire
des colonies françaises au début du XXème siècle
quand l’Occident cherchait à coloniser les tribus nomades
du Sahara.
Le personnage central de ce roman est Alifa, un jeune homme du désert
qui, adopté par des chasseurs deviendra un guide réputé.
C’est donc aussi l’histoire d’un homme qui grandit
dans le désert, qui apprend le désert et s’en
sert pour échapper à la colonisation.
Mais Depardon ne fait pas une adaptation classique avec des personnages
à qui il arrive toute une série de péripéties.
Depardon est d’abord un documentariste et ce qui l'intéresse,
c’est le réel. Et il n'oublie pas qu'adapter un livre,
c’est prendre le risque d’enfermer le réel dans
un scénario. Lui, au contraire, s'immisce dans les interstices
du récit. Dans le creux de la dune. Il filme le désert,
la matière du désert, le sable, le vent, la lumière,
les animaux, mais aussi l’espace, le temps et le silence. Et
la relation des hommes avec le désert. Un homme sans l’occident
signifie un monde sans le bruit et la fureur de l’occident,
sans sa modernité, sa haute technologie, son matérialisme.
C’est donc surtout un film spirituel et méditatif.
Mais c’est aussi ce qu’on pourrait reprocher à
ce film. De s’enfermer dans un rapport trop contemplatif au
désert. Par exemple, dans la façon qu’il a de
filmer les touaregs. Il les regarde mais ne leur donne pas la parole.
Il ne sous-titre pas leur dialogues, et de ce fait, ils sont comme
désincarnés et nous apparaissent comme des icônes.
Il y a 2 alternances dans la filmographie de Depardon. D’une
part, les films de la "parole" comme Délits flagrants,
Paris et plus récemment Profils paysans.
Et puis, les films plus "visuels" comme NY NY,
La captive du désert. Un homme sans l'occident
est de ceux-là. C’est le film d’un Depardon photographe,
avec une composition du cadre très étudiée. En
noir et blanc, ciel et terre se confondent. Le désert est comme
une page blanche pour un cinéaste.
En même temps, autre chose attire Depardon vers le désert
:ses origines paysannes !
Dans La ferme du Garet, un ouvrage consacré à
sa ferme familiale de Villefranche-Sur-Saône dans laquelle il
a grandi, il répond son père, fermier, qui ne comprend
pas ce que son fils va faire en Afrique :
« Comme mon père m’avait alors demandé ce
qui me pousserait à retourner en Afrique, je lui avais parlé
des Toubous, ces éleveurs de chameaux du Sahara. Il me semblait
que le travail des Toubous était assez proche des préoccupations
de mon père. Combien de fois l’avais-je vu s’inquiéter
pour un genou de taureau ou de vache ! Cette comparaison avait paru
le rassurer. Il y a dans l’élevage un côté
universel : ses préoccupations, sa fragilité, son instabilité…
Cela génère, sans doute à travers les pays, des
similitudes de caractère chez les hommes ».
On retrouve dans Un homme sans l’occident ce même
rapport intime de l’homme avec les animaux :en ouverture du
film, deux hommes sont perdus dans le désert, ils sont assoiffés,
ils n’ont plus d’eau et vont se servir de la salive du
chameau comme ultime breuvage. C'est grâce à cet animal
que le jeune Alifa sera sauvé...
Il n'y a pas de hiérarchie dans le désert. Les animaux
sont filmés comme les hommes et le désert n’est
pas un décor mais un personnage du film.
Un homme sans l'occident est un film paysan au sens le plus noble
du terme.
Laurent Devanne