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Arnaud Desplechin
y lie, comme dans l'Antiquité, théâtre et divin.
Comme dans un texte sacré, il semble y semer une multitude
de symboles. Toutefois, Un conte de Noël, quel que soit
le labyrinthe dans lequel il nous entraîne ou la possible allégorie
qu'il renferme, offre un récit complexe et touchant où
les relations entre personnages de même sang en constituent
toute la substance. Entre fin et possible renouveau, une famille,
éclatée géographiquement et sentimentalement,
dont les membres sont tous jouets du destin, se retrouve à
Noël avec leurs conflits, leur tendresse et leur anxiété
autour de la maladie mortelle de la mère.
Des racines du mal
Dès les premières images, la photo noir et blanc d'un
petit garçon précède le plan d'un enterrement.
Joseph, le premier des enfants de Junon (Catherine Deneuve) et d'Abel
Vuillard (Jean-Paul Roussillon), est mort à sept ans d'une
maladie génétique grave.

Devant sa tombe, Abel déclare : « Mon fils est devenu
mon fondateur. Mon fils a fait de moi son fils et j'en éprouve
une joie immense ». Puis, originalement, un petit théâtre
d'ombres chinoises reprend l'histoire de la famille Vuillard. La maladie
de Joseph nécessite une greffe de moelle osseuse, sa sœur
Elisabeth n'est pas compatible. Le couple conçoit un troisième
enfant dans l'espoir de sauver le premier. Henri naît, mais
ne peut lui porter secours. Même Ivan (Melvil Poupaud), le quatrième
enfant à naître, ne referme pas tout à fait la
plaie ouverte par la perte du premier-né. Joseph en terre vient
ainsi non seulement constituer les racines des douloureuses relations
à venir mais aussi en quelque sorte déterminer le sort
de la famille entière. Elisabeth (Anne Consigny) explique à
son psychanalyste qu'elle ne parvient pas à faire le deuil
d'une personne qu'elle a si peu connue. Est-ce là la véritable
raison pour laquelle elle ne peut supporter Henri (Mathieu Amalric),
« inutile » pour son frère aîné, et
qu'elle bannit suite à une affaire d'argent ? Le temps a passé
et c'est au tour de Junon d'avoir besoin d'une greffe pour continuer
à vivre... Le commencement de ce « conte » fait
un peu penser à Ceux qui m'aiment prendront le train
de Patrice Chéreau (1998), notamment parce que chaque membre
de la famille - avec son conjoint et ses enfants - poussé par
une situation extraordinaire, est amené à retrouver
ses parents et, ici, à faire le trajet en train jusqu'à
Roubaix où ils résident.
De contes et de légendes

Mathieu Amalric, qui multiplie les rôles de fêlés
(Actrices de Valéria Bruni Tedeschi, 2007), incarne
un perturbateur diabolisé, pire encore, couvert de bleus, excentrique
et porté sur la boisson, semblable à Héphaïstos.
Paul Dédalus (!), le fils d'Elisabeth, qui a eu des soucis
d'ordre psychiatrique, est aussi appelé Thésée
dans un jeu d'enfant.
Tous deux sont susceptibles de donner un peu de leur moelle osseuse
à Junon, la déesse mère, dont la maladie, si
la greffe ne prend pas, peut se transformer en un monstre tout aussi
terrible, la chimère... Arnaud Desplechin ne se contente pas
d'un conte, il fournit là les éléments d'une
relecture mythologique moderne. Un conte de Noël est
une intrication quasi ésotérique, peut-être totalement
factice, de mythes, de références religieuses (que signifie
le parallèle entre Moïse dans les Dix commandements
conduisant le peuple hébreu à travers la mer Rouge fendue
et Henri, saoul, qui se lève brusquement pour escalader la
façade de la maison ?), philosophiques (citation nietzschéenne),
voire mathématiques (l'improbable calcul, sur tableau noir,
d'une possibilité de vivre).
De la théâtralité

Ce qu'il y a de théâtral dans ce film réside d'abord
dans le texte. Les dialogues souvent cyniques (dans la bouche de Junon,
Henri, Elisabeth) ou piquants, sont assez truculents par leur caractère
très littéraire. Ensuite, le scénario lui-même
puise dans les tragédies grecques (Sophocle, Euripide ?), ne
serait-ce que parce qu'il est ancré dans le cercle familial
ou bien par les correspondances qu'il tente avec le divin, aussi pour
la notion de fatum récurrente (personne n'est maître
de son destin ; amour, maladie, décès, le sort en est
jeté, jusqu'au pile ou face dont le résultat reste caché
comme si la pièce n'était jamais retombée). Enfin
dans la forme, Arnaud Desplechin fait référence au théâtre
dans de nombreuses scènes : les ombres chinoises, la représentation
donnée par les enfants, une maquette de la maison familiale
perçue comme un décor, les cinq masques africains accrochés
à un mur (peut-être les trois enfants vivants, le frère
mort et le cousin adopté) qui évoquent les masques portés
par les acteurs antiques. Au-delà du théâtre,
la Grèce antique apparaît de temps en temps par le truchement
d'un bouquin lu par un personnage ou à travers le croquis d'une
colonne corinthienne fait au bic sur une table de café.
De la cinématographie
Sur le plan technique, les procédés sont multiples :
plans et cadrages très variés, écran coupé
en deux lors d'un dialogue plutôt qu'un simple champ contre-champ,
insertions et citations de films anciens (les Dix commandements
de Cecil B. DeMille, 1955, Drôle de frimousse de Stanley
Donen, 1957...), découpage du métrage en chapitres qui
donnent des indications de temps et de lieux ou annoncent le sujet
à venir (« L'aînée », « Le revenant
», « Allégresse »...)... Arnaud Desplechin
enrichit encore sa réalisation par des procédés
empruntés à la Nouvelle vague (lettre lue non pas en
voix-off par l'auteur comme cela devient récurrent, mais face
caméra, l'objectif se rapprochant au fur et à mesure
de la lecture ; plus loin un personnage prend à partie le spectateur
pour lui apporter toujours face caméra quelques précisions).
Il en ressort quelques scènes magnifiques : Paul (Emile Berling)
debout au milieu du salon observé par un loup sorti de nulle
part et dans le fond, diffusé sur le téléviseur,
Songe d'une nuit d'été (William Dieterle, 1935)
accentue l'onirisme du moment ; Sylvia (Chiara Mastroianni) qui se
déshabille, caressée par Simon (Laurent Capelluto) sur
un prélude (?) enjoué au clavecin ; la rixe dans la
cuisine qui oppose Henri à Claude (Hippolyte Girardot) sur
fond d'une entraînante musique écossaise (associée
un peu plus tôt à Henri qui, dans une scène décalée,
tombe raide comme un bâton, le nez le premier sur la chaussée).
La musique est aussi très présente et son emploi extraordinaire.
Chaque morceau est là pour signaler ou souligner une ambiance
qui n'apparaît pas forcément à travers les seules
images et qui parfois les contredit : tragédie (orchestre symphonique
à grand renfort de cuivres), tension (cordes), joie ou intimité
familiale (jazz comme Mingus), fêtes (musique folklorique, électronique)...
Par
sa construction sophistiquée, par ses acteurs fabuleux, par
la pleine humanité de son récit, ce conte étrange
et intriguant s'inscrit assurément comme une œuvre majeure
tant dans la filmographie d'Arnaud Desplechin que dans le cinéma
français de ces dernières années.
Benjamin Fauré
•Synopsis
À l'origine, Abel et Junon eurent deux enfants, Joseph et Elizabeth.
Atteint d'une maladie génétique rare, le petit Joseph
devait recevoir une greffe de moelle osseuse. Elizabeth n'était
pas compatible, ses parents conçurent alors un troisième
enfant dans l'espoir de sauver Joseph. Mais Henri qui allait bientôt
naître, lui non plus, ne pouvait rien pour son frère -
et Joseph mourut à l'âge de sept ans. Après la naissance
d'un petit dernier, Ivan, la famille Vuillard se remet doucement de
la mort du premier-né. Les années ont passé, Elizabeth
est devenue écrivain de théâtre à Paris.
Henri court de bonnes affaires en faillites frauduleuses, et Ivan, l'adolescent
au bord du gouffre, est devenu le père presque raisonnable de
deux garçons étranges. Un jour fatal, Elizabeth, excédée
par les abus de son mauvais frère, a "banni" Henri,
solennellement. Plus personne ne sait exactement ce qui s'est passé,
ni pourquoi. Henri a disparu, et la famille semble aujourd'hui dissoute.
Seul Simon, le neveu de Junon, recueilli par sa tante à la mort
de ses parents, maintient difficilement le semblant d'un lien entre
les parents provinciaux, la soeur vertueuse, le frère incertain
et le frère honni...
•Infos
France - Sortie le 09 Décembre 2008
Présenté en Sélection Officielle au Festival de
Cannes.
Réalisé par Arnaud Desplechin
Avec Catherine Deneuve, Melvil Poupaud, Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric...
Durée : 2h23
Genre : Drame familial
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