|
|

Mystérieux
morceau de pellicule réalisé en 1962 par le dénommé
Harold « Herk » Harvey, au demeurant réalisateur
de plusieurs centaines de films institutionnels et éducatifs
pour des entreprises et des associations dans le Kansas; Carnival
of Souls constitue ainsi la seule introduction dans l'univers de la
fiction de ce cinéaste. Harvey qui accouchera là de
son unique long métrage, dont le qualificatif actuel de film
d'auteur ne paraît pas usurpé, a écrit, produit
et réalisé ce film, interprétant même le
rôle charnière de l'homme étrange. Techniquement
tourné en 16mm, gonflé en 35 mm pour l'exploitation
en salles, il fut tourné en noir et blanc, à la fois
par nécessité économique et pour respecter une
décision artistique d'ambiance qui souhaite affirmer une certaine
tradition filiale d'un cinéma surréaliste.
Le cinéaste fut touché et inspiré par le cadre
et l'atmosphère d'un parc d'attraction inusité près
de Salt lake City, ce qui a nourri le point de départ de ce
film. Après avoir confié ses impressions à son
collaborateur d'écriture de toujours, John Clifford - qui co-écrira
le script - Harvey tournera le scénario durant trois semaines
de vacances doté du maigre budget de 30 000 dollars. Le projet
ainsi monté, de l'écriture au tournage en passant par
la production, en moins de deux mois, suscitera à sa sortie
en 1962 un ininterêt général.
Le sujet réside dans une variation d'une nouvelle de l'écrivain
américan Ambrose Bierce « An occurrence at Owl Creek
Bridge ». Tourné dans un style surréaliste, nimbée
de la partition d'orgue de Gene Moore, l'horreur de ce métrage
repose sur une atmosphère étrange distillant une sensation
de malaise.
Carnival of Souls s'amorce sur un drame banal. Relevant un défi
où des jeunes hommes narguent un groupe de jeunes femmes, une
course de voiture s'engage au démarrage d'un feu de signalisation
entre deux véhicules emplis d'une jeunesse typique des années
60. Seule une jeune femme, passagère à la mine inquiéte,
semble annoncer le tragique qui va se jouer, lorsque sur un pont,
la voiture des jeunes filles fait une embardée et sombre dans
l'eau. Les secours se démènent en recherches quand la
passagère inquiéte regagne la berge, ayant miraculeusement
survécu à l'accident dans lequel périrent toutes
ses amies. Ebranlée, Mary Henry déménage à
Salt Lake City pour y occuper un emploi d'organiste dans une église.
Harcelée par son voisin de palier et en butte avec un livide
quotidien, elle sera bientôt confrontée à un homme
étrange au faciès blafard. Pétrie d'angoisses,
à la merci d'étranges sensations, Mary glissera vers
un autre versant de la réalité où son environnement
la rejette et au sein duquel elle semble devenue muette et invisible
aux autres. En proie à un effroi glacé et toujours suivie
par l'apparition fantômatique, la jeune femme nourrit une obsession
pour un pavillon abandonné vers lequel elle est irrémédiablement
attirée...
Dès le générique, après l'accident, la
partition d'orgue aux tonalités stridentes et comme dissidentes
envahit des plans d'une rivière où de nombreux branchages
morts surnagent, déchirant la surface de l'onde mouvante, comme
autant de mains squelettiques dardées à la frontière
de la terre, préhenseurs digitaux d'un univers mort sur un
monde réel et vivant.
Avant
le déménagement de Mary pour occuper son nouvel emploi
d'organiste au sein d'une église, elle entretient un échange
froid avec l'homme de la fabrique d'orgue, révélant
la perte d'émotion et d'empathie chez la jeune femme, probablement
dûe au traumatisme de l'accident. Pourtant la singulière
devise de l'homme affirmant que la musique ne se fait pas qu'avec
la tête mais doit être investie d'une parcelle d'âme,
résonne comme un étrange écho auprès de
Mary.
Rapidement, Mary revient sur les lieux de l'accident et déambule
sur le pont, et le montage va mettre en relation le mouvement et les
habitudes de la rescapée, comme lorsque tournant le contact
de sa voiture, le plan suivant la présente appuyant sur un
bouton d'orgue sur lequel elle joue. La continuité ainsi crée
par le montage et la place prépondérante de la musique
conditionne des ellipses qui bouleverse la perception du spectateur,
faisant peut être état de la perception troublée
ressentie par Mary après son accident. En outre, la jeune femme
participe à cet effet puisque dans la diégèse
du film, son univers interne, elle est elle-même organiste.
Le phénomène est similaire à plusieurs reprises:
ainsi roulant sur le pont et allumant la radio, le plan suivant la
montre au volant mais cette fois en ville toujours emmenée
par la musique diffusée à la radio, ou encore lors des
plans subjectifs des trajets à l'approche ou à l'éloignement
d'un lieu visité. La fracture de l'espace et du temps accentuant
la déréalisation d'un morne réel. Par ailleurs,
ces trajets en voiture sont comme autant de symboliques du véhiculage
de l'âme, instrument moderne d'un passeur omniprésent.
C'est ainsi qu'une nuit, roulant pour rentrer chez elle, Mary se trouve
confronté pour la première fois à une apparition
spectrale, une figure cadavre se reflétant dans sa vitre passager
remplacant son propre reflet avant de s'estomper. Puis elle verra
le visage de cet homme étrange au teint blafard derrière
ses rideaux de fenêtre, étayant la dimension fantastique
dans laquelle une personne souffrant d'un traumatisme consécutif
à un accident, se trouve victime d'hallucinations.
Bientôt les apparitions de l'homme étrange ne sont plus
cantonnées à de simples réflections mais semblent
être de concrètes manifestations physiques, autant dans
l'église que chez elle au bas de son escalier, où seul
le faciès de l'homme est éclairé instaurant un
indéniable héritage expressionniste. Là encore
un contrechamp dans lequel Mary est effrayée laisse à
penser qu'elle est le jouet d'hallucinations puisque aucun plan ne
présente Mary et l'homme ensemble. Lorsque la propriétaire,
Mme Thomas, apportant un plateau pour le dîner, certifiera qu'à
part le voisin aucun autre homme ne réside ici, l'hypothèse
selon laquelle Mary plonge en plein fantasme est à nouveau
renforcée. Cependant, Mme Thomas, regardant sur le palier pour
vérifier les dires de la jeune femme - la mise en scène
fort habile privant le spectateur du contrechamp du regard de la propriétaire
- confimera comme troublée qu'il n'y a personne, prise d'un
indéfinissable sentiment de malaise.
De même, Mary perdant contact avec une réalité
apparaissant de plus en plus distanciée, lancera un étonnant
appel de désespoir afin que Linden, son voisin, reste avec
elle la nuit. La vision dans sa glace de l'apparition, presque salvatrice,
mettra fin aux avances de plus en plus pressantes de Linden, qui manifestant
un curieuse impression de gêne la laissera alors en paix.
Au
fur et à mesure, Mary aura souvent conscience de la présence
de cet étrange homme, comme si une sensation d'attraction existait
entre eux, un lien tenu, un rets des âmes. Car celui-ci n'est
jamais réellement menaçant et aucune motivation distincte
ne semble formulée à l'encontre de la jeune femme. L'atmosphère
du métrage distille alors une ambiance de torpeur, où
transparaît en filigrane une malsanité ouatée
où des pans de réalité se dérobe sous
le regard du spectateur et littéralement pour celui de l'héroïne...
Car sa présence manifeste semblera par deux fois inaudible
et invisible à un entourage inconscient de cette réalité
déliquescente. A cette occasion une ondulation esthétique
de l'image induira le passage vers un entre-deux monde. La première
fois, cette transition est appuyée lors d'un essayage de robe
dans un magasin par le remplacement d'une robe blanche par une noire,
affichant une conversion progressive, tenue que Mary conservera pour
l'issue de son parcours. Jusqu'à la traversée d'un parc
où le piaillement d'un oiseau se fait à nouveau entendre,
orée accueillante d'une réalité rassurante. Là,
Mary rencontre le Dr Samuels qui, la voyant terrifiée, lui
propose son aide. Elle se plaindra de ne pas être vue comme
si elle n'exisait pas, se surprenant même à dire qu'elle
n'a peut être plus sa place dans ce monde. En vérité,
elle avouera avoir du mal à se mêler aux autres, à
se confier. Mary n'aime pas être avec les autres et apparaît
comme absente aux autres et par conséquent à elle même.
Prisonnière d'une solitude, désaffectée par les
sentiments, elle se conforte dans une posture de réclusion
face à la vie; et sera plus que jamais sollicité dans
la mort.
C'est durant cette expérience, inconsciente de longer un intangible
précipe, qu'à l'aune de la mort, elle semblera se révéler
le plus à la vie...
Elle erre suspendu entre le monde du vivant et le royaume des morts,
et ni l'aide raisonnée et scientifique du psychologue Samuels,
ni la dimension religieuse providentielle offerte par le prêtre
de l'église où elle travaille ne pourront rien y changer.
La mélopée d'orgue accompagnant le parcours de Mary
semble s'accentuer de manière démentielle vers la fin,
faisant partie intégrante de l'imagerie du film. Matériau
prenant un sens propre au sein du récit. La partition de l'orgue
agit comme une mélopée presque psychopompe, conduction
transitoire entre une réalité quotidienne et le monde
inconnu des âmes. Oraison résonant comme la vibrante
complainte des striges d'un monde d'en deçà.
Son obsession pour un pavillon déserté n'aura de cesse
de croître, comme victime d'une irrésistible attraction,
lieu où Mary devra se confronter à ses démons
spirituels. Elle explore et déambule dans de vastes lieux vides
où la musique d'orgue quasi permanente vient colmater l'espace
d'une irréalité débordante. Dans ces scènes,
des angles de vues en plongée contribue à isoler encore
plus Mary, des images où le personnage écrasé
par son environnement semble vouer à se débattre en
vain dans un style que n'aurai pas renié Antonioni. Des successions
de plans fixes à un brusque zoom pour recadrer la jeune femme,
autant que pour insuffler une inquiétante étrangeté
à des lieux déserts et d'une morne banalité.
Lors d'une séquence clé, Mary répétant
sur l'orgue de l'église entrera dans une transe et jouera une
mélopée plus vivace où bientôt seul son
visage éclairé de manière expressionniste laissera
transparaître une attitude presque sensuelle. En effet, pressant
pieds nus sur les pédales de l'instrument, la jeune femme semble
faire presque corps avec l'orgue, le regard à la fois subjuguée
et séducteur. Des scènes surréalistes défilent,
des images à la tonalité festive où des gens
dansent en couple. L'homme étrange sortira vivement de ce bal
funeste, s'approchant du premier plan à toute allure vers le
contrechamp du regard à présent comme hypnotisé
et pétrifié de l'héroine. Le prêtre interrompera
alors la transe, estimant que l'orgue se répand en mesures
sacrilèges, et congédiera Mary hors de l'église.
Cette issue symbolise le monde vivant qui la met au ban, scellée
par le fait que le représentant religieux la renvoie du côté
des âmes.
Puis lors d'une séquence onirique qui brouillera encore plus
les frontières de la réalité, Mary fuira vers
le pavillon désert. Au sein de la salle de bal, bientôt
investit par un ballet de couples livides effectuant une sarabande
silencieuse et sinistre, la jeune femme se retrouvera valsant dans
les bras de l'homme étrange, le même faciés blafard
et le regard assombri. A la fois actrice, valsant à corps perdu,
et spectatrice hurlant sa terreur; en marge entre deux mondes. La
cohorte la poursuit alors sur des accords tonitruants de la partition
d'orgue. Des rires résonnent. Bientôt elle est rattrapée
et submergée.
Dans dernière scène, le prêtre, le docteur et
les autorités ont retrouvé des traces près du
pavillon déserté évoquant la mystérieuse
disparition d'une personne. Succession d'empreintes qui se stoppent
à un endroit sur la plage et ne ménent nulle part...vers
une réalité tangible.
Le final du métrage culmine lors du tractage de la voiture
hors de l'eau au sein de laquelle sont retrouvés les cadavres
des jeunes filles; ainsi que celui de Mary, morte depuis tout ce temps...
L'épilogue peu conventionnel de Carnival of Souls, où
l'inexpliqué l'emporte sur un final limpide explique peut être
son échec, un tel dénouement étant trop obscur
pour l'époque. L'absence de rationalité, l'étrangeté
du propos peu motivé et la malsanité de l'ambiance font
de ce métrage une oeuvre à part à la dimension
fantasmagorique, une fiction intemporelle empruntant au surréalisme.
Le cauchemar d'une morte ou l'expérience d'hallucinations successives
subit par le personnage de Mary aboutissent à un film devenu
fantôme, une oeuvre éthérée aux influences
expressionnistes allemandes et à la résonante modernité,
mésestimée lors de sa sortie.
Son influence reste néanmoins palpable dans les travaux de
Tim Burton, une référence esthétique pour George
Romero avec La nuit des morts-vivants, et pour David Lynch où
le Bob de Twin Peaks et le mystérieux homme de Lost Highway
constituent des descendants directs de l'individu étrange au
faciès blafard; ainsi que sous une forme plus structurelle
dans Mulholland Drive. Par ailleurs un remake produit en 1998 par
Wes Craven et réalisé par Adam Grossman et Ian Kessner,
n'affichera qu'une piètre référence à
l'original, sans omettre l'inspiration plus récente de l'ostentatoire
Sixième Sens de M.Night Shyamalan.

Métrage mystérieusement non estampillé de la
mention classique, la patine du temps achève de polir l'aura
de cette oeuvre devenue culte; Carnival of Souls restant l'unique
long métrage d'un réalisateur qui n'a curieusement jamais
plus nourri l'envie de concrétiser d'autres projets de ce genre.
Christophe Girard
•Synopsis
Seule survivante d'un accident de voiture, Mary migre dans l'Utah et
tente de reprendre une vie normale. C'est sans compter les terrifiantes
apparitions d'un homme fantômatique.
•Infos
Réalisation : Harold "Herk" Harvey
Production : Herk Harvey
Scénario : Herk Harvey, John Clifford
acteurs : Candace Hilligoss, Frances Feist, Sidney Berger, Art Ellison
Distribution : Dan Palmquist , Bill de Jarnette
Durée : 1h21
Date de sortie : 1962
° ° ° °
° |