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Il est des
films hantés par leurs tournages chaotiques, tourmentés
par leurs interprètes, ces stars-aux-destins-tragiques comme
ont pu les nommer des exégètes affamés de scandale,
pour finir ensevelis sous une épaisse couche de « légende
» dont Hollywood raffole, estampillées « films
maudits ». The Misfits est de ceux-là. Comment
dès lors en parler le plus fidèlement possible sans
tout mélanger ? En se débarrassant d’office de
cette légende poisseuse, si troublante que puisse être
sa prégnance avec le film. D’abord, bien sûr, il
y a Marylin : ses retards à répétition, sa dépression
dans ce qui restera son ultime film (achevé), son couple avec
Arthur Miller, auteur du scénario, se défaisant au fil
du tournage. Ensuite, le décès subit de Clark Gable
deux semaines après la fin de la réalisation. Enfin,
Monty Clift, frêle rescapé d’un récent accident
de voiture qui l’avait laissé dévisagé.
De là à en conclure que, déjà, ce sont
des « misfits » en souffrance - « désaxés
» en véèffe, mais le mot signifie plutôt
« marginaux », « inadaptés » à
leur environnement extérieur - qui s’engagent dans ce
film, il n’y a qu’un pas, à ne franchir que prudemment.
Il s’agit surtout de cette fragilité exacerbée
que tous ont léguée à leurs personnages, à
moins que ce ne soit l’inverse.

Dérive. Que faire de sa vie quand on a perdu ses illusions
? Est-il encore question d’en profiter à Reno ( Nevada
), qui ne laisse augurer que vivotage et ennui mortel à noyer
dans le whisky? C’est là que vit Roslyn, femme plus tout
à fait jeune aux formes généreuses, qui attire
encore d’encombrants regards masculins. Mais si le cadre est
ainsi tristement esquissé, c’est pour mieux, et vite,
s’en échapper. Déjà, la voilà qui
divorce douloureusement d’un mari insignifiant. Dès lors,
c’est aussi la ville qu’elle s’apprête à
quitter car à sa dérive, il faut bien un point de départ
et un déclic. Roslyn abandonne alors ses certitudes face à
sa vie menée jusque là, et entreprend de se frotter
aux questions existentielles qui la pressent. Une mise en danger concrétisée
par sa rencontre avec trois cow-boys errants et désabusés,
Gay (Clark Gable, poignant), Guido (Eli Wallach) puis, plus tard,
Perce (Montgomery Clift), qui l’amènent dans une maison
construite en plein désert du Nevada.

Un chant d’amour. Une fois réunis, que cherchent-ils
tous ? Plus grand chose, à vrai dire. Les hommes sont tristes,
blessés, vulnérables, en prise avec des désirs
presque éteints de n’avoir pas pu être assouvis,
piégés par le temps qui passe. Seul le contact avec
la mort (rodéo infernal, vaine chasse aux mustangs) semble
les ranimer un tant soit peu, histoire de se prouver qu’ils
sont encore bien vivants. Cet attrait morbide effraie Roslyn qui,
au milieu, ranime leurs vieux démons féminins. Tour
à tour femme-enfant (pour Gay), femme-épouse (pour Guido)
et femme-mère (pour Perce), elle est naïve, émouvante,
fragile. Magnifique scène où tous la contemplent au
clair de lune, ivre, exécuter une danse envoûtante et
sensuelle, un moment d’abandon total. De même que celle,
désormais célèbre où, écœurée
par leur cruelle chasse aux mustangs, elle crie dans l’immensité
du désert son dégoût pour les hommes « meurtriers
». Si ces paysages se prêtent d’habitude aux plans
panoramiques, la récurrence des plans rapprochés fonctionnent
ici comme autant de tentatives à stabiliser les personnages
et à les maintenir ensemble dans le cadre, pour percer à
jour leurs âmes torturées. Mais, – la faute au
script de Miller, un peu trop littéraire ? - on dirait que
tous pensent à voix haute, sans jamais s’entendre et
réussir à établir un vrai dialogue. Reste que
ce chant d’amour écrit d’abord pour sa femme est
bien émouvant, tout comme le film. Peuplé par ces cow-boys
désœuvrés et comme désincarnés, il
dit la fin de l’âge d’or hollywoodien en même
temps que celle de la conquête de l’Ouest, aventure bel
et bien terminée qui n’aurait même pas effleuré
ces héros si fatigués.
Laura Le Gall

•Synopsis
A Reno, Roslyn s'apprête à divorcer. Fasciné par
la beauté de la jeune femme, un cow-boy entre deux âges
lui demande de partager son existence. Elle se lie également
d'amitié avec un riche éleveur et un garagiste veuf. Ils
paraissent comblés mais subissent en fait une misère affective
et intellectuelle.
•Infos
Etats-Unis - Sortie
en avril 1961
- Titre français: Les désaxés
Réalisé par John Huston
Avec Clark Gable, Marilyn Monroe, Montgomery Clift, Eli Wallach
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