))) GHOST DOG, la voie du samouraï. Jim Jarmusch . 1999
Duel de mise en scène
 



Chantre du cinéma indépendant américain, Jim Jarmusch a paradoxalement toujours revisité un cinéma qu'il présente comme mourrant: le cinéma de genre. Conscient de ses origines mêlées (franco-hungaro-irlando-tchèque), Jarmusch s’évertue à sampler dans Ghost Dog des sources d’inspiration hétéroclites, mixant les genres cinématographiques : film de samouraï, film de gangsters, cartoon, western et philosophie… sans hiérarchie, le tout nappé de hip-hop. Il brouille et hybride les genres.

Premiers mots du film : « Chaque jour on doit se considérer comme mort » (1)
Proposition de formes nouvelles ? Fantasme de cinéphile ? Et si le propre du cinéma post-moderne se trouvait dans le détournement des genres codifiés ? Le trajet de Ghost Dog : un long vol plané, menant le héros éponyme des cieux vers un sol où il s’écrase lourdement, insinuerait-il que le cinéma (de genre) est en train d’agonir ?

     


« Si l’on souhaite changer le monde d’aujourd’hui et revenir à l’esprit d’il y a cent ans, cela ne se peut. » (1)

Après avoir rendu hommage aux cinémas qu’il aime en passant en revue les genres majeurs, Jarmusch s’arrête sur le western, pour le duel final. À première vue, Jarmusch reprend le schéma classique du duel : la grande rue, l’église, des badauds, une poignée de spectateurs éplorés, le soleil à son zénith… Ghost Dog, s’avance lentement vers Louie. Douze coups de midi… « High Noon ? » (midi en anglais) crie Ghost : c'est aussi le titre original du Train sifflera trois fois (Fred Zinnemann, 1952), archétype du western classique dont le duel est l’apothéose… Un hommage ? C’est plutôt à une mise en évidence des clichés du genre du genre que Jarmusch préfère nous convier.


          


« Il faut donc tirer le meilleur parti de chaque génération. »

En s’écroulant à l’issue du duel, Ghost Dog remet un exemplaire de Rashômon à celui qui l’a terrassé. Roman circulant depuis le début du film, de main en main, convoque le film d’Akira Kurosawa, dans lequel une histoire est racontée de trois points de vue divergents. Jarmusch nous prie donc de lire autrement les images passées et à venir, d’oublier les codes du genre et ouvrir les yeux. Dépasser nos habitudes de spectateurs…


                    


En réalité, chaque cadrage de ce duel, figure vue et revue, dérive d’un genre ou d’une école cinématographique… Un film de samouraï pour Ghost, Un western pour Louie. Un drame "réaliste" (européen ?) pour Ray, le français exilé. Ou un jeu-vidéo pour Pearline qui voit la scène comme un shoot’em up (2).

Analysons cela…

 

       

« La forme est vide. (…) le vide est forme.
On ne doit pas voir là deux choses différentes.
»



Jarmusch jongle avec les points de vue et leur opposition met à mal nos habitudes. Il fait partie de ces réalisateurs certains que ce n’est pas au spectateur d’être bercé par le film mais à lui de construire le film. Réaliser plutôt que de le consommer… Nous suivrons le duel de la façon la plus « classique » à la plus « moderne » : ce n’est pas –juste- un duel, semble susurrer Jarmusch.
Ouverture sur une vue générale neutre qui ne fait que décrire l’action –sans jugement- classiquement hollywoodienne. Raccord choc : plan rapproché de Ghost qui tente l’introspection. Il attend (comme au ralenti) la mort dans un hiératisme très japonais.


Brusque champ-contrechamp du dispositif du duel nous plaçant dans une situation d’ubiquité déstabilisante. Il n’y a plus d’identification possible au moment crucial. Le cadrage extrême et déformant convoque excessivement ces westerns spaghetti où il n’y a ni bon ni brute ou ni méchant !

Gros plans successifs, en rafale, sur Ray. Sa tentative d’intervenir marque l’identification à un spectateur « européen », conscient des grosses ficelles de la mise en scène : lui seul sait que l’arme de Ghost est déchargée. Une nouvelle violence dans la gestion des points de vue offre, pour la première fois, un regard subjectif à Ghost.

 




Paradoxalement, son point de vue impossible perdure après son dernier souffle. Il incarne donc l’idée de la Mort. Nous sommes dans le cinéma fantastique…
Pearline ramasse l’arme de Ghost et tire dans le dos de Louie des balles virtuelles qui semblent l’atteindre ! Il n’y a plus de réalité logique.


À titre de conclusion, Louie contemple incrédule un cartoon où un duel se termine en une explosion de la Terre…


Au-delà de la fin du cinéma de genre nous assistons à la mort d’une époque, d’une conception innocente du cinéma. Il n’y a plus d’œil neuf au cinéma. Mais en guise d’espoir, Jarmusch offre « le point de vue de Dieu », des cieux, en aplomb de Ghost au sol. Annonçant, non pas une fin mais un nouveau recommencement, car il y a eu transmission…
Il suffit de savoir regarder pour comprendre…

Derniers mots du film : « La fin est importante en toutes choses »
Dead Man, déjà, était un western, d’ailleurs, tous les films américains n’empruntent-ils pas sa structure ? De Dead Man à Ghost Dog une filiation est annoncée dans les titres : après le mort, le fantôme. Si le cinéma est mort, que deviendra-t-il après sa mort ? Un fantôme de lui-même ? Jarmusch constate que le cinéma est immortel car il s’avère impossible de réaliser des films à partir de rien et sans refaire ce qui a déjà été pensé. Il suffit d’en être conscient.
Autrefois, le cinéma racontait des histoires, maintenant il se doit de raconter l’histoire du cinéma.


Nachiketas Wignesan

(1) Citations du Hagakure, ouvrage japonais du XVIème siècle enseignant le code de conduite du samouraï, qui chapitrent le film.

(2) Jeu vidéo violent où l’on incarne un tueur, voire souvent n’être réduit qu’à son arme.


•DVD de Ghost Dog édité par Studio Canal et distribué par Universal Pictures

•Article paru dans le n° 14
de la revue Projections: actions cinéma / audiovisuel
de novembre/décembre 2004