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Chantre du cinéma indépendant
américain, Jim Jarmusch a paradoxalement toujours revisité
un cinéma qu'il présente comme mourrant: le cinéma
de genre. Conscient de ses origines mêlées (franco-hungaro-irlando-tchèque),
Jarmusch s’évertue à sampler dans Ghost Dog
des sources d’inspiration hétéroclites, mixant les
genres cinématographiques : film de samouraï, film de gangsters,
cartoon, western et philosophie… sans hiérarchie, le tout
nappé de hip-hop. Il brouille et hybride les genres.
Premiers mots du film : « Chaque jour on doit se considérer
comme mort » (1)
Proposition de formes nouvelles ? Fantasme de cinéphile ? Et
si le propre du cinéma post-moderne se trouvait dans le détournement
des genres codifiés ? Le trajet de Ghost Dog : un long
vol plané, menant le héros éponyme des cieux vers
un sol où il s’écrase lourdement, insinuerait-il
que le cinéma (de genre) est en train d’agonir ?
 
« Si l’on souhaite changer le monde d’aujourd’hui
et revenir à l’esprit d’il y a cent ans, cela ne
se peut. » (1)
Après avoir rendu hommage aux cinémas qu’il aime
en passant en revue les genres majeurs, Jarmusch s’arrête
sur le western, pour le duel final. À première vue, Jarmusch
reprend le schéma classique du duel : la grande rue, l’église,
des badauds, une poignée de spectateurs éplorés,
le soleil à son zénith… Ghost Dog, s’avance
lentement vers Louie. Douze coups de midi… « High Noon ?
» (midi en anglais) crie Ghost : c'est aussi le titre original
du Train sifflera trois fois (Fred Zinnemann, 1952), archétype
du western classique dont le duel est l’apothéose…
Un hommage ? C’est plutôt à une mise en évidence
des clichés du genre du genre que Jarmusch préfère
nous convier.
« Il faut donc tirer le meilleur parti de chaque génération.
»
En s’écroulant à l’issue du duel, Ghost Dog
remet un exemplaire de Rashômon à celui qui l’a
terrassé. Roman circulant depuis le début du film, de
main en main, convoque le film d’Akira Kurosawa, dans lequel une
histoire est racontée de trois points de vue divergents. Jarmusch
nous prie donc de lire autrement les images passées et à
venir, d’oublier les codes du genre et ouvrir les yeux. Dépasser
nos habitudes de spectateurs…

En réalité, chaque cadrage de ce duel, figure vue et revue,
dérive d’un genre ou d’une école cinématographique…
Un film de samouraï pour Ghost, Un western pour Louie. Un drame
"réaliste" (européen ?) pour Ray, le français
exilé. Ou un jeu-vidéo pour Pearline qui voit la scène
comme un shoot’em up (2).
Analysons cela…

«
La forme est vide. (…) le vide est forme.
On ne doit pas voir là deux choses différentes.
»
Jarmusch jongle avec les points de vue et leur opposition met à
mal nos habitudes. Il fait partie de ces réalisateurs certains
que ce n’est pas au spectateur d’être bercé
par le film mais à lui de construire le film. Réaliser
plutôt que de le consommer… Nous suivrons le duel de la
façon la plus « classique » à la plus «
moderne » : ce n’est pas –juste- un duel, semble susurrer
Jarmusch.
Ouverture sur une vue générale neutre qui ne fait que
décrire l’action –sans jugement- classiquement hollywoodienne.
Raccord choc : plan rapproché de Ghost qui tente l’introspection.
Il attend (comme au ralenti) la mort dans un hiératisme très
japonais.
Brusque champ-contrechamp du dispositif du duel nous plaçant
dans une situation d’ubiquité déstabilisante. Il
n’y a plus d’identification possible au moment crucial.
Le cadrage extrême et déformant convoque excessivement
ces westerns spaghetti où il n’y a ni bon ni brute ou ni
méchant !

Gros
plans successifs, en rafale, sur Ray. Sa tentative d’intervenir
marque l’identification à un spectateur « européen
», conscient des grosses ficelles de la mise en scène :
lui seul sait que l’arme de Ghost est déchargée.
Une nouvelle violence dans la gestion des points de vue offre, pour
la première fois, un regard subjectif à Ghost.
 

Paradoxalement, son point de vue impossible perdure après son
dernier souffle. Il incarne donc l’idée de la Mort. Nous
sommes dans le cinéma fantastique…
Pearline ramasse l’arme de Ghost et tire dans le dos de Louie
des balles virtuelles qui semblent l’atteindre ! Il n’y
a plus de réalité logique.

À titre de conclusion, Louie contemple incrédule un cartoon
où un duel se termine en une explosion de la Terre…

Au-delà de la fin du cinéma de genre nous assistons à
la mort d’une époque, d’une conception innocente
du cinéma. Il n’y a plus d’œil neuf au cinéma.
Mais en guise d’espoir, Jarmusch offre « le point de vue
de Dieu », des cieux, en aplomb de Ghost au sol. Annonçant,
non pas une fin mais un nouveau recommencement, car il y a eu transmission…
Il suffit de savoir regarder pour comprendre…
Derniers mots du film : « La fin est importante en toutes
choses »
Dead Man, déjà, était un western, d’ailleurs,
tous les films américains n’empruntent-ils pas sa structure
? De Dead Man à Ghost Dog une filiation est
annoncée dans les titres : après le mort, le fantôme.
Si le cinéma est mort, que deviendra-t-il après sa mort
? Un fantôme de lui-même ? Jarmusch constate que le cinéma
est immortel car il s’avère impossible de réaliser
des films à partir de rien et sans refaire ce qui a déjà
été pensé. Il suffit d’en être conscient.
Autrefois, le cinéma racontait des histoires, maintenant il se
doit de raconter l’histoire du cinéma.
Nachiketas Wignesan
(1)
Citations du Hagakure, ouvrage japonais du XVIème siècle
enseignant le code de conduite du samouraï, qui chapitrent le film.
(2) Jeu vidéo violent où l’on incarne un tueur,
voire souvent n’être réduit qu’à son
arme.
•DVD
de Ghost Dog édité par Studio Canal et distribué
par Universal Pictures
•Article paru dans le n° 14
de
la revue Projections: actions cinéma / audiovisuel
de novembre/décembre 2004
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