))) Rétrospective Kim Ki-Young à la Cinémathèque Française
      29 novembre - 24 décembre 2006

Kim Ki-young,
maître coréen du mélodrame baroque
 


De ses premiers pas dans la réalisation en 1955 à sa mort accidentelle en 1995, la carrière de Kim Ki-young aura couvert 50 ans de cinéma coréen. À l’heure où l’histoire du cinéma japonais ou hongkongais s’enrichit d’auteurs jusque-là minorés (Chang Che, Fukasaku ou Wakamatsu), les films rarissimes de Kim Ki-young ont courageusement été présentés à la Cinémathèque française du 29 novembre au 24 décembre 2006. Ces œuvres à la croisée du mélodrame, de l’érotisme et du film d’horreur ont la caractéristique d’imposer la figure fascinante d’une femme fatale aux pouvoirs quasi surnaturels.



Comme dans tout film ou roman noirs, la créature inventée par Kim Ki-young naît d’une situation économique et sociale. Ici, celle d’un pays entrant dans une phase de capitalisme excessif et dont les valeurs sont bouleversées. Les femmes accèdent à des postes de pouvoir et le rôle de l’homme comme chef de famille est remis en question. Tels sont les personnages que l’on retrouve dans La Servante (1960), La Femme insecte (1972), La Femme de feu (1971), La Femme de feu (1982), et Carnivore (1984). Le mari somatise la réussite professionnelle de sa femme par l’impuissance sexuelle ; sa seule façon de retrouver un semblant de virilité est d’entretenir une liaison avec une femme plus jeune, toujours d’origine plébéienne : une servante ou une hôtesse de bar.

Dans la trilogie des servantes cette «seconde épouse» (reste de la tradition féodale des concubines) prend peu à peu la place de l’épouse officielle. Dans le diptyque La Femme de feu et Carnivore, le scénario adopte une trajectoire encore plus retorse. La femme autorise son mari à avoir une maîtresse mais impose un emploi du temps draconien. Le mari peut rejoindre sa concubine à midi mais doit réintégrer à minuit le domicile familial ; en outre, sa maîtresse doit veiller soigneusement à sa santé pour que sa femme le récupère «sans un gramme en plus et sans la moindre cicatrice». Si elle suit à la lettre ce protocole, la maîtresse se voit même verser un salaire.


Le Capitalisme s’insinue ainsi dans tous les rapports, même les plus intimes. Le corps de l’homme devient une marchandise circulant entre l’épouse et la maîtresse, inversion du rôle habituellement dévolu aux femmes. Ainsi, pour contrecarrer le désir de la maîtresse d’avoir un enfant, l’épouse drogue le mari et le fait stériliser. Kim Ki-young met en scène une lutte sexuelle des classes, la femme bourgeoise s’opposant à une servante ou une hôtesse de bar prolétaire pour la possession du même Capital. Cette façon de déplacer des relations de pouvoir dans le cadre familial et de développer une économie des rapports amoureux feraient presque de Kim Ki-young un équivalent coréen de Fassbinder. Du reste les deux cinéastes travaillent le même matériau : le mélodrame. Car la démonstration de Kim Ki-young prend tout son poids en passant par ce genre fondateur du cinéma coréen. Le mélo flamboyant à la Douglas Sirk est poussé à ses dernières limites et rejoint presque le film d’horreur : le mouvement des films est une montée vers l’hystérie et la mort dont le symbole s’avère un grand escalier qui occupe le centre des maisons. Les images se teintent également de psychédélisme, en particulier lors des scènes érotiques ; on retiendra celle de La Femme de feu 82 où les amants font l’amour après s’être empoisonnés et voient leurs corps se couvrir de peinture argentée.

La femme fatale est indissociable de fétiches angoissants comme les rats, le poison ou des ciseaux invariablement meurtriers. Les maisons où elle s’introduit sont prises de folies et soumises à la hantise. Les bris de verre, le tonnerre et les éclairs, le tic-tac des pendules sont des manifestations perceptibles de ce bouleversement des éléments imposé par la femme fatale. La caméra, toujours très mobile, de Kim Ki-young plonge dans les soubassements et révèle des grouillements de rats. Cette dimension primaire, naturaliste, des pulsions contraste avec les plans en extérieur d’un pays en pleine mutation où des ponts gigantesques franchissent la rivière Han et où s’élèvent des buildings en béton.


Les titres des films, La Femme insecte, La Femme de feu la désignent comme une créature presque mythique : dans L’Amour des liens du sang (1976) devenue espionne nord-coréenne, c’est un pays entier qu’elle affronte. Encore une fois, la famille se confond avec la Nation puisque c’est son propre père que l’espionne doit éliminer. Lee Hwa-see, une des actrices fétiches de Kim Ki-young, apporte à ce personnage de mante religieuse marxiste-léniniste un jeu remarquable : stylisé, froid et implacable.

La rétrospective que la Cinémathèque française a consacrée à Kim Ki-young s’accompagne d’un regard sur des films contemporains témoignant de façon affirmée ou plus souterraine son influence. En effet, Kim Ki-young, dont les films étaient de gros succès en leur temps, serait tombé dans l’oubli si la nouvelle génération ne lui avait porté un véritable culte. Dans les années 80 et 90 des jeunes cinéphiles comme Kim Jee-woon (Bittersweet Life), Park Chan-wook (Old Boy) ou encore Bong Joon-ho (The Host) écumaient les revendeurs de cassettes vidéos d’occasion pour dénicher les mélodrames délirants du réalisateur. Si on se doute que c’est le caractère survolté des films de Kim Ki-young qui les séduisit, Kim Ki-young fait aussi figure de modèle pour son indépendance ; Kim Ki-young qui était son propre producteur, ne sacrifia jamais totalement à l’esprit propagandiste des années 70 et 80. Les œuvres bouillonnantes de Kim Ki-young s’avèrent indispensable à la compréhension d’une cinématographie encore trop méconnue.

Stéphane du Mesnildot


•Lien vers la Cinémathèque Française

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