Au commencement était
la musique. Et pas n’importe laquelle pour cette fin de millénaire
: Le Messie de Haendel. Après 7 années d’absence
sur le grand écran, William Klein nous propose de réécouter
de longs passages de ce chef d’oeuvre de la musique sacrée.
Toute la structure de son film repose sur cet Oratorio : il se sert
de l’histoire sainte comme d’un scénario et part,
avec sa caméra, à la recherche de ses personnages.
En ethnologue, il rapporte des images documentaires des plus fervents
serviteurs de Dieu aux quatre coins du globe : aux Etats-Unis, il
filme différentes chorales amateurs qui chantent Le Messie
; en Andalousie, il observe une procession au cours de la semaine
sainte ; en France, il suit l’ascension de Monseigneur Lustiger
qui porte la croix jusqu’au Sacré-Coeur ; dans une église
russe, il assiste au dimanche de Pâques. Pourtant, son documentaire
n’est pas religieux. Compte tenu de l’esprit satirique
de ses précédents films, on pouvait s’en douter
dès la première image. En effet, la somptueuse musique
de Haendel, lyrique et glorieuse, ne magnifie pas les chants, rituels
et cérémonies auxquels nous assistons. Elle agit en
contrepoint. Ou plutôt est-ce l’inverse : ce sont les
images qui contrastent avec la musique. Parce que Klein regarde ce
monde en athée. Et c’est avec une mordante ironie qu’il
démasque les faux-semblants d’une société
moderne qui cherche vainement à se purifier l’âme
en se baignant goulûment dans l’eau bénite. Telle
cette femme qui se fait tatouer une scène biblique sur tout
le corps. Ou la démonstration de ces molosses body-buildés
qui, affublés d’un tee shirt Power of God, brisent
des blocs de glace avec la tête et font ensuite la quête.
Quelle douce dérision d’entendre la chorale de la police
de Dallas chanter : « Voici l’agneau de Dieu qui ôte
le péché du monde », pendant que celle des prisonniers
de Sugarland entonne: « Car un enfant est né... et son
nom sera merveilleux ». Quant à la chorale de Las Vegas,
elle semble interpréter l’Oratorio à l’entrée
des casinos pour que même l’argent soit blanchi ! Brutalement,
on mesure la distance qui sépare les hommes de la parole messianique.
Si Klein s’obstine à démanteler les différents
rouages de la religion - en étant parfois un peu redondant
et trop illustratif vis-à-vis des paroles bibliques- c’est
sans doute pour mieux nous faire comprendre que ce n’est pas
la foi, la croyance qui anime ces hommes et ces femmes mais davantage
une immense soif de religion. Le chant des choristes résonne
comme un appel au messie. Où est-il ? Malicieusement, Klein
met en scène- à un carrefour très fréquenté
de New-York- un parfait sosie de Jésus, barbu et torse nu,
debout et immobile au milieu de la foule. C’est un long plan
au cours duquel aucun passant (aucun croyant) ne lui prête la
moindre attention. Sans doute parce que Jésus n’est qu’un
homme parmi les autres. Dans ce cas où est la religion, où
est la spiritualité ? Peut-être dans l’art, nous
répond Klein. Dans la musique, par exemple. En choisissant
Marc Minkovski- l’un des plus importants chef d’orchestre
actuel- pour interpréter le Messie de son film, Klein
en fait une véritable célébration. Et il n’hésite
pas à mettre en scène l’orchestration en filmant
longuement et de près le visage des solistes professionnels
à l’oeuvre. Mais, paradoxalement, c’est au moment
où il souhaite donner toute sa place à la musique, qu’il
lui en donne le moins. En effet, le corps de l’image - à
travers le visage grimaçant des interprètes - trop présent,
prend finalement l’ascendant sur la légèreté
du chant. Et l’on s'aperçoit que finalement la force
du film est davantage dans la confrontation entre le chaos des images
et l’harmonie du monde retrouvée exprimée par
l’Oratorio.