))) LE MESSIE . William KLEIN .1999

 


Au commencement était la musique. Et pas n’importe laquelle pour cette fin de millénaire : Le Messie de Haendel. Après 7 années d’absence sur le grand écran, William Klein nous propose de réécouter de longs passages de ce chef d’oeuvre de la musique sacrée. Toute la structure de son film repose sur cet Oratorio : il se sert de l’histoire sainte comme d’un scénario et part, avec sa caméra, à la recherche de ses personnages.

En ethnologue, il rapporte des images documentaires des plus fervents serviteurs de Dieu aux quatre coins du globe : aux Etats-Unis, il filme différentes chorales amateurs qui chantent Le Messie ; en Andalousie, il observe une procession au cours de la semaine sainte ; en France, il suit l’ascension de Monseigneur Lustiger qui porte la croix jusqu’au Sacré-Coeur ; dans une église russe, il assiste au dimanche de Pâques. Pourtant, son documentaire n’est pas religieux. Compte tenu de l’esprit satirique de ses précédents films, on pouvait s’en douter dès la première image. En effet, la somptueuse musique de Haendel, lyrique et glorieuse, ne magnifie pas les chants, rituels et cérémonies auxquels nous assistons. Elle agit en contrepoint. Ou plutôt est-ce l’inverse : ce sont les images qui contrastent avec la musique. Parce que Klein regarde ce monde en athée. Et c’est avec une mordante ironie qu’il démasque les faux-semblants d’une société moderne qui cherche vainement à se purifier l’âme en se baignant goulûment dans l’eau bénite. Telle cette femme qui se fait tatouer une scène biblique sur tout le corps. Ou la démonstration de ces molosses body-buildés qui, affublés d’un tee shirt Power of God, brisent des blocs de glace avec la tête et font ensuite la quête. Quelle douce dérision d’entendre la chorale de la police de Dallas chanter : « Voici l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde », pendant que celle des prisonniers de Sugarland entonne: « Car un enfant est né... et son nom sera merveilleux ». Quant à la chorale de Las Vegas, elle semble interpréter l’Oratorio à l’entrée des casinos pour que même l’argent soit blanchi ! Brutalement, on mesure la distance qui sépare les hommes de la parole messianique.

Si Klein s’obstine à démanteler les différents rouages de la religion - en étant parfois un peu redondant et trop illustratif vis-à-vis des paroles bibliques- c’est sans doute pour mieux nous faire comprendre que ce n’est pas la foi, la croyance qui anime ces hommes et ces femmes mais davantage une immense soif de religion. Le chant des choristes résonne comme un appel au messie. Où est-il ? Malicieusement, Klein met en scène- à un carrefour très fréquenté de New-York- un parfait sosie de Jésus, barbu et torse nu, debout et immobile au milieu de la foule. C’est un long plan au cours duquel aucun passant (aucun croyant) ne lui prête la moindre attention. Sans doute parce que Jésus n’est qu’un homme parmi les autres. Dans ce cas où est la religion, où est la spiritualité ? Peut-être dans l’art, nous répond Klein. Dans la musique, par exemple. En choisissant Marc Minkovski- l’un des plus importants chef d’orchestre actuel- pour interpréter le Messie de son film, Klein en fait une véritable célébration. Et il n’hésite pas à mettre en scène l’orchestration en filmant longuement et de près le visage des solistes professionnels à l’oeuvre. Mais, paradoxalement, c’est au moment où il souhaite donner toute sa place à la musique, qu’il lui en donne le moins. En effet, le corps de l’image - à travers le visage grimaçant des interprètes - trop présent, prend finalement l’ascendant sur la légèreté du chant. Et l’on s'aperçoit que finalement la force du film est davantage dans la confrontation entre le chaos des images et l’harmonie du monde retrouvée exprimée par l’Oratorio.


Laurent Devanne