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Les origines de Hulk sont connues de tous à l’exception
de l’intéressé même, d’où la
colère aveugle qui l’anime… Loin d’avoir
réalisé un blockbuster sur une brute verte dévastant
tout sur son passage, Ang Lee, auteur de satires familiales, brosse
le portrait d’un gros bébé (virtuel) qui se pose
des questions d’adulte. Un enfant qui rêve de dé-naître :
abandonner l’image de synthèse et revenir à l’image
réelle, à sa vraie nature. Disparaître pour mieux
apparaître ?

Hulk se cramponne à un avion à réaction. Emporté
à la limite de l’espace, l’oxygène se raréfie.
Il défaille et chute des cieux au fond de l’océan.
Ce long mouvement descendant annonce une régression, un rajeunissement
symbolique et une (re)naissance. Hulk se dévêtira de
l’image de synthèse comme d’un lourd déguisement
et révèlera un homme mis à nu…
Hulk a le visage serein d’un enfant rêvant qu’il
fut autrefois Bruce. Chacun observe son double de l’autre côté
du miroir. Le futur face au passé, l’image de synthèse
face à la réalité. Bruce essuie la buée
sur la glace (ce voile contrasté caractéristique de
l’image de synthèse) pour dévoiler un double déformé
et effacer les limites entre les deux mondes.
Qui est le plus réel: le personnage de comics recréé
de synthèse ou son interprète de chair et de sang ?
Tel King Kong, Hulk brise le miroir et saisit en son poing Bruce.
Il se l’approprie et réintègre grâce à
lui une part d’humanité.

Hulk continue sa chute sans fin. Déjà, un plan large
accentue sa disparition du cadre. L’image de synthèse
s’embrume, perd de sa netteté et de ses couleurs criardes.
Hulk se fond à la texture de la réalité…

Invisible, il progresse par les égouts et débouche dans
les hauteurs de la ville en explosant la chaussée. Du sol éventré
il sort à la lumière, vagissant comme un bébé
venant au monde dans une lumière brutalement réaliste
qui le fait cligner des yeux. L’image de synthèse d’Hulk
est souillée : un sacrilège à Hollywood !
Figure-t-elle le sang accompagnant l’enfantement ou seulement
les détritus des égouts ? L’image de synthèse
s’humanise grâce aux reflets bruns que prend la peau.

La première chose que voit le nouveau né est Betty, la
fiancée de Bruce. Le contexte symbolique encourage à une
confusion des rôles entre mère et épouse. La figure
féminine du film calme du regard l’enfant hagard. Nous
atteignons à de la pure poésie visuelle lorsque Hulk fond
littéralement d’amour pour Betty. Sa carapace virtuelle
(de synthèse) s’étiole et laisse entrevoir l’acteur,
Eric Bana. Une flaque au sol évoque comme une rupture des eaux.
Naissance inversée : la masse de muscles de 3 mètres
décroît pour laisser entre les bras de sa fiancée/mère
un garçon nu qui est vidé de ses forces. Bruce/Hulk est
enfin réconcilié avec ses origines, ou presque…
Trou noir et épilogue… Bruce face à un père
inconnu. Une phrase aux accents tragiques : « Fils,
j’ai besoin de ta force ! Je t’ai fait don de la vie…
tu vas me rendre ce que tu me dois ! ». Le père/ogre
vampirise les éléments fondamentaux (la terre, l’eau
et le feu) et s’approprie l’image de synthèse qu’Hulk
rejette. La figure paternelle confine à l’image (de synthèse)
divine. Explosion nucléaire. Les deux images synthétiques
se mêlent. Le champignon qui s’estompe laisse entrevoir
le visage d’Hulk composé d’images de son passé
retrouvé : son père, sa mère, sa fiancée,
lui… Il se retrouve finalement en une synthèse d’images
et non plus une image de synthèse.
Une image enfouie dans son inconscient jaillit alors : son père
l’embrasse dans son enfance.
Hulk cristallise aspirations philosophiques et plastiques : la
violence y sert un discours sur la fragilité de la nature humaine
et l’image de synthèse ouvre la porte à toutes les
interrogations sur les origines de l’image.
Grâce à un Ang Lee et une image de synthèse devenue
mature et triomphante, les comics portés à l’écran
s’affirment en contes modernes… Stan Lee, père du
comics avait des aspirations philosophiques, en 1962, lorsqu’il
accouchait de Hulk après avoir vu Frankenstein : « le
premier super héros à être aussi un monstre »
dont l’ennemi serait sa nature même. Dans le contexte de
l’époque ce Mal figure la bombe atomique… Le monde
s’est métamorphosé depuis. Aujourd’hui, la
peur a changé de visage dans les films d’action américains.
Elle se ressource dans la paranoïa et la schizophrénie donnant
vie à des œuvres comme Fight Club, Matrix
ou Le Village. Le trouble moderne ultime réside dans
la recherche de notre véritable identité, comme Hulk est
hanté par ses origines. L’image de synthèse créée
cet « Autre » plus que réaliste mais réconcilie
nos sens avec un onirisme oublié.
Nachiketas Wignesan
•DVD de Hulk édité par Universal Pictures
et distribué par Universal Pictures Vidéo
•Article paru dans le n° 13
de
la revue Projections: actions cinéma / audiovisuel
de septembre/octobre 2004
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