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CONQUÊTE DE L'INUTILE
       Werner Herzog


Lorsque le cinéphile aguerri connaît les difficultés légendaires que rencontra Werner Herzog sur ses grands films (Aguirre, la colère de Dieu, Fitzcarraldo…), il est évident qu’il a envie d’en savoir plus et d’entendre les témoins de ces tournages mythiques. Par chance, le cinéaste a tenu son journal de bord pendant le tournage de Fitzcarraldo, de l’été 1979 au mois de novembre 1981. En guise de préface, Herzog avoue n’avoir jamais pu relire, en 24 ans, ce qu’il avait consigné dans ce journal qui débute dans la maison de Francis Ford Coppola et qui se termine deux ans plus tard par la « victoire » du cinéaste sur les éléments naturels et le passage d’un bateau d’une rivière à une autre via le flanc d’une montagne.

Ce qui frappe d’abord dans ce journal de bord, c’est qu’il n’y est presque jamais question de cinéma. Herzog l’annonce d’ailleurs en avant-propos : « Ces textes ne forment pas un compte rendu du tournage -celui-ci est d’ailleurs rarement évoqué. […] Ils sont en fait encore autre chose, plutôt des paysages intérieurs, nés du délire de la jungle. ». On ne trouvera donc presque rien sur le tournage à proprement parler, la direction d’acteur, les partis pris de mise en scène… À peine quelques notations fugaces sur les contraintes budgétaires et quelques anecdotes sur Mick Jagger (qui devait tenir un rôle dans le film avant l’interruption du tournage) et Klaus Kinski, le « meilleur ennemi du cinéaste » qu’on aperçoit ici en train de copuler avec un arbre ou d’entrer dans une de ses homériques colères :
« J’ai eu une dispute à la fois violente et absurde avec Kinski, car il veut se laver avec de l’eau minérale. Sinon, calme. Les hurlements de Kinski ont repris brusquement, mais ça n’avait rien à voir avec notre situation actuelle, seulement un lointain rapport. Il s’est mis hors de lui en hurlant sur ces racailles et ces vermines de Sergio Leone et Corbucci, ces « trous du cul de cyclopes ». Ca a duré longtemps, jusqu’à ce qu’il soit enfin épuisé. Ses hurlements ont repris brièvement au sujet de « cet impitoyable incapable » de « cet impitoyable porc graisseux de Fellini ». Je me suis ensuite endormi, vers la fin de la matinée. »

Du tournage de Fitzcarraldo, Werner Herzog retient surtout des lieux et des hommes. Les lieux, c’est cette forêt vierge du Pérou qu’il arpente en quête d’un rêve inaccessible. Le cinéaste décrit avec fièvre les lieux et paysage qu’il traverse, se laissant peu à peu gagner par une atmosphère de mort et de folie qu’engendre cette forêt. « Les morts entraînent les vivants avec eux. » dit-il joliment au détour d’une phrase. Les tableaux hyperréalistes et crus qu’il peut faire d’un quotidien hors du commun rapprochent Conquête de l’inutile de certaines visions à la Jérôme Bosch puisque le bestiaire du livre représente une partie aussi importante (sinon plus !) que les descriptions de la misère des autochtones.

« Journée silencieuse et suffocante. L’inactivité entraîne l’inactivité. Les nuages regardent fixement, engrossés par le ciel ; la fièvre gouverne ; les animaux deviennent des géants. La forêt vierge est obscène. Tout est péché, c’est pourquoi le péché en tant que tel passe inaperçu. Les voix dans la jungle sont calmes, rien ne l’agite, une colère indolente et irrégulière règne partout. Le linge sur la corde ne voulait pas sécher. Des mouches au ventre dodu et chatoyant se sont rassemblées tout d’un coup sur la table, comme si elles s’étaient concertées avant. »

C’est à travers ce genre de descriptions qu’on finit paradoxalement par retrouver le cinéma. Car le journal d’Herzog ne raconte finalement qu’une chose : le combat titanesque entre l’homme et la nature, thème principal de la plupart de ses films, de l’énigme de Kaspar Hauser à Grizzly man en passant évidemment par Aguirre et Fitzcarraldo. Herzog devient ici le principal acteur d’un de ses films (il pense d’ailleurs une fois à reprendre le rôle qui échouera finalement à son alter ego Kinski) et il décrit parfaitement son combat quotidien contre la Nature. Nature qui fait éclore les plus bas instincts et qui rabaisse l’homme au rang d’une bête en rut (voir certains passages sordides où des demoiselles deviennent l’objet de paris) tandis que les animaux se voient doter d’une personnalité démesurée. Souvent, Herzog raconte ses « face-à-face» avec des singes, des serpents ou des alligators, s’interroge sur le regard que Dieu pourrait éventuellement porter sur l’humanité alors que les insectes et les coléoptères représentent plus des trois quarts des espèces de la Création…

C’est cette confrontation qui fait l’intérêt de ce document parfois un peu répétitif mais toujours passionnant dans la mesure où l’on assiste au combat désespéré d’un créateur face à la toute-puissance hostile de la Nature :

« J’ai regardé autour de moi et la forêt était là, fumante et en colère, dans la même haine frémissante, pendant que le fleuve, dans une majestueuse indifférence et un dédain railleur, coupait court à tout : la peine des hommes, le poids des rêves et les affres du temps. ».


Vincent Roussel




                                                     
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  • En librairie le 14 janvier 2009 / 20 € / 122 x 190 mm / 344 p. / diffusion Dif’pop
  • EDITIONS CAPRICCI