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NOTRE ALPIN QUOTIDIEN
      Entretien avec Luc Moullet
par Emmanuel Burdeau & Jean Narboni



« Je me considère davantage comme un cinéaste anglais d’origine arabe que comme un cinéaste français. »

Cet aveu étonnant ne détonne pas vraiment dans le long entretien que Luc Moullet, le plus atypique des critiques et cinéastes français, a accordé à Emmanuel Burdeau et Jean Narboni à l’occasion de la grande rétrospective que lui consacre actuellement le centre Pompidou.

Notre alpin quotidien est un petit ouvrage délicieux qui réunit à la fois l’interview de Luc Moullet et une sorte de vade-mecum du parfait cinéaste concocté par les bons soins de l’auteur de Brigitte et Brigitte. On y apprendra tout sur le métier de réalisateur, de la production du film et des stratagèmes à adopter pour requérir les fonds (« Surtout ne pas présenter d’emblée le scénario qui vous tient à cœur : que ferez-vous si la production ou l’Avance sur Recettes vous disent non ? Proposez d’abord au producteur un scénario difficile, puis un deuxième s’il refuse, et encore un troisième au cas où. Les statistiques sont formelles : normalement, il capitule au troisième. ») au montage final et à la présentation des films. Ces « notes sur le cinématographe » à la sauce Moullet sont un régal d’humour décalé et d’ironie iconoclaste (lorsqu’il conseille aux réalisateurs de « changer de table à chaque repas », il ajoute sarcastiquement « À l’inverse, les mauvais réalisateurs sont souvent des commensaux très agréables. Alain Robbe-Grillet, à mon avis le pire des cinéastes, était un commensal délicieux ; il fallait se battre pour pouvoir s’asseoir à côté de lui. Il a mis tout son génie dans sa vie et rien dans ses films. De même, les films de Claude Sautet sont consternants, sauf Bonjour sourire ! (1955). Mais à vivre, magnifique. »).

On retrouve à la fois ce qui fait la saveur de ses films (un humour minimaliste et totalement absurde) et de ses succulentes chroniques cinématographiques (rappelons que Moullet est l’auteur de la fameuse phrase « la morale est affaire de travelling » que Godard inversera, qu’il a loué la « politique des acteurs » et qu’il est capable d’analyser les œuvres des cinéastes uniquement en fonction de leurs origines géographiques !). Pour la gouverne des apprentis réalisateurs, on apprend également dans ce vade-mecum qu’il faut cent grammes d’idées avant de commencer un scénario, que la durée du plan rentable est de 40 secondes et que les films doivent obéir à la loi des deux cinquièmes, à l’instar d’un Cecil B. DeMille qui « fait repartir souvent ses scénarios aux 2/5 ou à 45% du film ».


Avec Moullet, le lecteur ne sait jamais trop si c’est du lard ou du cochon tant les considérations les plus farfelues vont de pair avec une érudition sans faille. Il faut juste se laisser prendre au jeu et suivre ce guide hors norme, loin des sentiers balisés de la cinéphilie classique.

C’est d’ailleurs l’un des grands mérites de l’entretien qu’ont mené Narboni et Burdeau : on ne sent pas chez eux la volonté de revenir de façon chronologique, thématique et synthétique sur l’œuvre de Moullet mais un désir de vagabonder en compagnie du cinéaste, entre anecdotes piquantes (la manière dont le cinéaste est parvenu à vendre à l’étranger Une aventure de Billy le Kid sans le montrer à personne, en laissant croire qu’il s’agissait d’un vrai western à l’italienne !), évocations personnelles (le goût de l’auteur pour la montagne, le terroir et le vélo) et analyse plus pointues de certaines de ses œuvres (notamment les plus « célèbres » comme Anatomie d’un rapport ou l’excellent Genèse d’un repas).


Là encore, on retrouve son humour iconoclaste (Antonioni est malmené) et ses savoureuses digressions. Le plus amusant, c’est sans doute de se souvenir que Moullet a longtemps été considéré comme un cinéaste austère et intransigeant. Réputation à laquelle il mit un terme en 1987 lorsqu’il répondit à une enquête de Libération en affirmant qu’il filmait « pour gagner plein de fric, pour faire de grands voyages et rencontrer de belles nanas ». (« Je crois que la réponse aurait été encore plus drôle si elle avait été donnée par les Straub ou par Bresson. J’avais téléphoné à Bresson pour la lui proposer, mais il l’a mal pris. »).

Ceux qui ne connaissent pas encore les films du cinéaste (c’est un tort !) pourront goûter à son extravagance et à sa douce folie en se ruant dare-dare sur Notre alpin quotidien, excellente mise en bouche avant d’appréhender l’œuvre d’un auteur décidément pas comme les autres…


Vincent Roussel

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  • En librairie le 15 avril 2009 / 13,5 € / 122 x 190 mm / 144 p. / diffusion Dif’pop
  • EDITIONS CAPRICCI

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