Peu d'ouvrages
critiques sur le cinéma m'ont autant marqué que La
théorie des acteurs de Luc Moullet. Originalité
de l'approche, érudition, clarté, ouverture vers de
nouvelles lectures pour des films pourtant bien connus, le tout enrobé
dans un style vif et, surtout, surtout, plein d'humour. J'en ai développé
une admiration tant pour le critique qui débuta en 1956 aux
Cahiers du Cinéma période mythique que pour
le cinéaste atypique à l'oeuvre très (trop) discrète
mais conséquente avec une quarantaine de courts et longs métrages.
Je me suis donc jeté sans retenue ni pudeur sur Piges
choisies (de Griffith à Ellroy), recueil de bons
morceaux sélectionnés et présentés par
le maître, édité par Capricci
éditions et le Centre Georges Pompidou à l'occasion
de la rétrospective Luc Moullet, le comique en contrebande
que ces veinards de parisiens peuvent découvrir depuis le 17
avril et jusqu'au 30 mai. Au Centre Georges Pompidou comme il se doit.
Même s'il n'est pas un recueil exhaustif, l'ouvrage est très
complet. Il couvre tout le parcours critique de Moullet depuis quelques
lignes écrites à 12 ans (Exécution sommaire d'un
film de Jean-Paul le Chanois en 1949 dans L'écran français)
à un inédit de 2009 autour de l'oeuvre de James Ellroy,
l'écrivain de Black Dalhia, Moullet décrétant
qu'il préfère désormais lire les romans des américains
plutôt que voir leurs films. C'est un choix.
Le livre permet de retrouver un texte écrit pour le John
Ford collectif des Cahiers : Le coulé de
l'amiral. Moullet se pose visiblement beaucoup de questions sur
Ford dont il estime, c'est étonnant, Tobacco road,
adaptation du roman d'Erskine Caldwell, datant de 1941 et généralement
peu apprécié. J'ai quand même tendance à
préférer quand Moullet parle de Ford en écrivant
sur John Wayne ou James Stewart. Le lecteur trouvera également
le texte assez long et assez remarquable sur Le morceau de bravoure
écrit pour Positif en 2006, un essai sur Samuel Fuller
qui lui valu les compliments de Rivette, ses admirations pour Truffaut,
Godard et Sadoul, quelques textes théoriques comme De la
nocivité du langage cinématographique, de son inutilité,
intervention revigorante qui se conclut par ce cri du coeur «
À bas le langage cinématographique pour que vive
le cinéma ! ». Mais comme il le déclare,
Moullet écrit peu de textes théoriques. « C'est
dangereux. Metz, Deleuze, Benjamin, Debord se sont suicidés.
Peut être avaient-ils découvert que la théorie
de mène à rien, et le choc a été trop
rude ». Ceci ne l'empêche pas de nous donner ses
propres règles de critique : toujours faire rire le lecteur,
pas de grille de lecture, ne jamais partir du Général
et surtout ne pas s'y cantonner. « Avant d'écrire
un texte, j'établissais la liste des calembours possibles.
Pour faciliter mon inspiration, Rohmer m'avait offert le dernier almanach
Vermot. »
Au fil des pages, on croisera quelques figures de son panthéon
personnel. Don Luis Bunuel (« Je me rappelle cette saillie
de Rohmer : « Moullet, je sais pourquoi vous adorez Bunuel,
c'est parce que vous êtes tous les deux des fumistes ».
Le plus beau compliment de toute ma vie »), Cecil B. DeMille,
Kenji Mizoguchi, Edgard G. Ulmer ou plus récemment, Alain Guiraudie.
Moullet s'y révèle précis, original dans ses
approches souvent, et curieux toujours, révélant un
amour du cinéma aussi large qu'on puisse l'imaginer. Ce qui
me comble.
Dans un autre registre, Les maoïstes du centre du cinéma
est une approche passionnante et très documentée sur
les coulisses financières du cinéma français,
écrit en 1999 pour un ouvrage sur le cinéma et l'argent.
Moullet nous y révèle entre autre qu'il a faillit mourir
de rire devant le devis d'un film de Pialat. Ce qui n'est pas rien,
pensez-y deux secondes.
Pour ceux qui auraient envie de s'amuser autrement, éventuellement
de s'énerver un peu, il y a deux textes assez raides. Le premier
sur Michael Powell, « Michael Powell n'existe pas »
écrit pour la défunte Lettre du cinéma.
Moullet tend à mettre le crédit des oeuvres aux collaborateurs
du cinéaste anglais, du comparse Emerich Pressburger, du monteur
David Lean, du directeur de la photographie Jack Cardiff,et des producteurs
comme Korda, faisant de Powell une sorte de réalisateur –
ectoplasme. On sent pas mal ici cette méfiance de la tendance
Cahiers envers le cinéma anglais. Ça se discute et c'est
sans doute fait pour cela.
L'autre texte est un bel inédit puisqu'il a été
refusé de partout. Avec entrain, Moullet s'attaque à
l'une de nos modernes icônes, l'hispanique homme de la Mancha,
Pedro Almodovar. « Russ Meyer soft », «
John Waters du pauvre », le réalisateur de Volver
est habillé pour l'hiver. L'humour du texte et le pertinence
de certaines remarques, même s'il y aurait à dire là
aussi pour la défense de l'accusé, atténuent
la fougue radicale de la charge. Mais le positionnement un brin iconoclaste
est réjouissant.
Moullet déplore en introduisant de dernier article les temps
plus rudes mais plus stimulants (Le travelling de Kapo par
Rivette si vous voyez ce que je veux dire) qui permettaient finalement
d'approfondir les réflexions sur tel ou tel réalisateur.
Le trop grand consensus actuel est sans doute ce qui ôte à
la critique son utilité avec sa crédibilité.
Moullet, lui poursuit dans la même veine son travail critique
comme son activité de cinéaste, à sa façon,
sans concessions aux modes ni à l'air du temps. Tout à
ses passions. Piges choisies est aussi drôle que stimulant intellectuellement.
Un ouvrage indispensable aux bibliothèques des cinéphiles
de bon goût, à ranger à côté des
chroniques de Jean-Patrick Manchette, Les yeux de la momie,
histoire de voir comment ces deux là se supportent. Je ne l'ai
pas remarqué tout de suite mais regardez bien la photographie
de l'auteur qui illustre la couverture. L'air inspiré devant
la bonne vieille machine à écrire mécanique,
il a la cigarette dans la narine.
Vincent Jourdan
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