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Bien avant son Oscar, son César
ou son Prix Spécial au Festival de Cannes pour Bowling for
Columbine, Michael Moore jouait avec les images et nos perceptions,
en bref il faisait de la mise en scène dans un genre (le documentaire)
où l’on ne s’attend pas toujours en trouver : il
ne faut pas confondre documentaire et reportage TV. Moore fictionnalise
autant ses œuvres que n’importe quel réalisateur de
cinéma, dit traditionnel.
Pour son premier long-métrage, Michael Moore revient dans sa
ville natale de Flint (Michigan), berceau des usines General Motors.
Leur PDG, Roger Smith, a décidé d’augmenter les
profits et délocalise : conséquence, 50.000 chômeurs.
Flint devient une ville fantôme et Moore mène une quête
désespérée pour rencontrer Roger pour qu’il
justifie l’abandon d’une ville qui a tout donné…
Roger et Moi, The Big One et Bowling for Columbine
de Moore ont rendu leurs lettres de noblesse au documentaire en rajeunissant
un genre banalisé par la TV. L’extrait qui nous concerne
est la première expédition de Moore pour débusquer
Roger… En quelques minutes, Moore mêle au moins 7 réalités
différentes : des photos, des stock-shots (archives filmées),
images volées, un J.T., des interviews, un journal papier et
une reconstitution d’évènement. Un tiers du film
fut tourné par Moore : le travail sur l’association d’idées
et le détournement des images importent seul ici. Paradoxalement
c’est à 100% l’œuvre de Moore…
1. Un long zoom sur le portrait de Roger Smith est
dévoyé par un commentaire ironique : « L’avais-je
mal jugé… ». On lui devine des canines de vampire,
un détail invisible sans le zoom. Tel Dracula, il sera insaisissable…
Moore annonce le ton : il a pour projet de montrer la réalité
sous un angle révélateur des vérités cachées.

2. Moore est coincé dans le hall du siège
de GM. On lui refuse d’accéder à Roger dont personne
ne semble savoir où il est… Tels les châteaux des
vampires, les lieux sont sombres. Moore bute sur les fidèles
sbires du vampire : serait-il encore dans son cercueil jusqu’à
la nuit ? En guise de pieux pour l’occire on voit un micro-perche
qui effraye son interlocuteur. Il finit par lui demander une carte de
visite : Moore sort une carte de fidélité au fast-food
local. Au-delà du gag absurde, Michael Moore avoue explicitement
être prêt à se faire dévorer…

3. Un envoyé spécial à Flint pour
le J.T., dans une usine à la veille de sa fermeture définitive,
réagit à une question qui n’a pas véritablement
de sens : « Réponse : non. ». Le refus auquel vient
de s’affronter Moore est redoublé. Non, il ne verra pas
Roger et nous nous ne verrons rien puisque le journaliste cache l’arrière
fond de l’image comme la vérité à ses spectateurs.

4. Un ami d’enfance de Michael Moore est interné
dans un hôpital psychiatrique et licencié de chez G.M..
Il joue seul au basket sur le terrain de sport abandonné aussi
bien par les infirmiers que les autres malades. Cet homme représente
la foule à lui seul… Les plans qui suivent montreront sa
ville natale également déserte : Flint est une maison
de fous ! A l’image de Charlot qui sert des écrous en rêve
dans Les Temps Modernes, l’ex-ouvrier a des gestes mécaniques.
Il raconte qu’en pleine dépression il alluma la radio et
en sortit un hymne à la joie des Beach Boys, symbole du rêve
américain et de la civilisation de l’insouciance…
« Wouldn’t It Be Nice ? » accompagne les
images suivantes de Flint à l’état d’abandon.

5. D’origine inconnue, des plans sur des rats
proliférant dans Flint. Ils dépassent en nombre la population
humaine. Des rats humanisés par leurs attitudes et le cadrage
: ils mangent en très gros plan dans une cuisine ! Roger, le
vampire a contaminé la ville et transformé en rats (assez
similaires aux chauve-souris !) ses habitants. La chanson « Wouldn’t
It Be Nice ? » continue : traduction approximative, ce serait
tellement beau que nous soyons tous ainsi !
6. Le Président Reagan venu redonner la foi
à quelques chômeurs, les invite à la pizzeria locale.
L’évènement est rendu de plusieurs manières
dont des photos ou des images muettes afin de traduire l’inutilité
de l’évènement. Suit une reconstitution du vol de
la caisse. Finalement la venue du président aura servi à
quelqu’un ! Commentaire muet sur l’attitude de l’état
qui est parti comme un voleur de Flint…

7. Le temps à passé depuis les premiers
licenciements, mais nous remontons dans le temps ! Les chômeurs
ont trouvé des boulots d’appoint comme « statues
vivantes » dans des cocktails style années 30 (dites années
folles !)… Le symbole est lourd : ils renoncent à la vie,
se figent et attendent la mort ! Comme les machines des chaînes
de travail qui se sont arrêtées, ils suspendent leur vies.
Moore le dit explicitement dans le choix de ses images : les USA tendent
vers une insouciante époque où les syndicats balbutiaient
et où la population noire (le gros des chômeurs actuels
de Flint) n’avaient pas de droits –ici ils sont statufiés
! Michael Moore montre une chose mais en dit une toute autre…
Voilà une liberté, surtout si elle s’évertue
à descendre en flamme le rêve américain, qui ne
peut trouver une chance d’exister que dans le documentaire, genre
quasi-invisible aux USA. Sans nul doute l’Oscar reçu pour
Bowling for Columbine et son succès public lui permettra-t-il
de retrouver sa place perdue depuis les années 70.
Nachiketas Wignesan
•DVD de Roger et moi édité par Warner Bros
et distribué par Warner Home Video France
•Article paru dans le n°5
de
la revue Projections: actions cinéma / audiovisuel
de mai/juin 2003
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