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Echappé
des ténèbres
L'Epouvantail à présent n'effraie plus. Scarecrow (Cillian
Murphy), le précédent vilain, n'est plus à craindre.
Une autre progéniture crachée par les enfers est prête
à lui succéder. Ce nouveau « freak »
est ambitieux, il aspire à devenir directeur général
de la pègre locale, il est fourbe et rusé et il a surtout...
le sens de l'humour. « Why so serious ?! » s'exclame
le Joker (feu Heath Ledger dans un rôle magnifique et écrasant,
qui envoie d'une chiquenaude son devancier Jack Nicholson au tapis).
Il n'a ni règle, ni limite. Il incarne le mal, le chaos qui
se déverse avec facilité sur une métropole égrotante.
Ses menaces sont proférées comme d'autres invitent au
jeu : « démasque-toi ou les morts vont pleuvoir !
».
Ses cibles heurtent l'opinion courante et d'autant plus l'extrême
sensibilité américaine : un hôpital réduit
en cendres ou, pour gêner le passage du cortège de policiers
qui protègent le procureur Dent, un camion de pompiers transformé
en brasier gigantesque (les soldats du feu sont un symbole ô
combien précieux aux yeux des Américains depuis le 11
septembre 2001). Le Joker instille partout désordre et confusion
: le masque du joker-bouffon n'est plus une invitation à rire
mais à frémir à nouveau ; lors de ses diaboliques
mises en scène, il change les otages en terroristes sur les
ferrys ou ailleurs lorsque ceux-ci portent bien malgré eux
des masques de clown ; enfin mis hors d'état de nuire, l'infernal
bouffon est suspendu en une ironique position, la tête en bas.
C'est ainsi que, par ses inversions en série, il s'affiche
comme une figure quasi antichristique. Le Joker s'efforce de démontrer
que l'homme est égoïste et, presque comme lui, «
vilain » (« ignoble » au sens étymologique).
Pourtant, lors de la scène des ferrys, la population de Gotham,
les citoyens comme les anciens criminels, le contredisent. Toute la
complexité humaine est alors affichée puisque les actes
ne suivent pas les paroles, ni les paroles les actes.
Engendrer les ténèbres
Le Joker sème le chaos autour de lui, certes. Mais n'a-t-il
pas été engendré par l'homme chauve-souris en
personne ? De son désir de justice et de sécurité,
le super-héros nocturne incarné par Bruce Wayne (Christian
Bale, peut-être plus convaincant derrière le masque que
ses prédécesseurs) engendre de fades épigones
(l'étrange combat contre ses piètres doubles), voire
de terribles monstres. Le Joker et lui, selon les propos de ce premier,
sont les deux faces d'une même pièce, et, par l'intermédiaire
du bouffon au triste maquillage, Harvey Dent (Aaron Eckhart), seul
espoir politique de la ville, devient à son tour agent du chaos,
l'impitoyable Double-Face.

L'incorruptible James Gordon (Gary Oldman) l'avait mis en garde contre
cette escalade (Batman begins, 2005)... De son désir de justice
et de sécurité, Wayne se place au-dessus des lois. Il
a également recours à des méthodes peu respectueuses
des libertés (la surveillance de tous les téléphones
portables des habitants de Gotham) qui posent même problème
à ses proches (Lucius Fox que joue Morgan Freeman).

L'homme chauve-souris ne serait-il pas lui-même source de chaos
? Il est d'ailleurs né de la Ligue des Ombres (Batman begins).
Comment alors ne pas penser à une noire personnification des
Etats-Unis ? Le parallèle politique est fait par le procureur
Dent : en cas de crise, Rome laissait agir un césar doté
des pleins pouvoirs et censé résoudre la situation...
Le chevalier noir au centre de Gotham (la tour Wayne) comme la superpuissance
américaine au centre des relations internationales, et tous
deux soucieux de rétablir l'ordre (mondial) mais participant
pleinement au désordre... Le sur-homme cause de dégâts
pour faire le bien s'établit de cette façon comme thème
privilégié cette année 2008 (L'Incroyable
Hulk de Louis Leterrier et Hancock de Peter Berg).
Retrouver les ténèbres

Alors que tout le machiavélisme du Joker se dévoile,
et que l'on se résigne presque à ne plus voir dans le
justicier masqué qu'une inoffensive pipistrelle (son impuissance
dans la batmobile et sur la batmoto, aussi ses principes qui le rendent
incapable de tuer un ennemi désarmé), c'est notamment
grâce à la population prisonnière sur l'eau que
l'espoir est à nouveau permis. A partir de là, le Batman
peut enfin balayer l'affreux au sourire figé d'un coup d'aile.
Le chaos est cependant répandu et face à lui Batman
ne doit pas perdre espoir : Alfred (le flegmatique et très
plaisant Michael Caine) brûle une lettre peu réconfortante
pour le héros. Gotham ne doit pas perdre espoir. L'image de
Dent risque d'être entachée, c'est pourquoi le chevalier
noir décide de plonger un peu plus dans les ténèbres.
Lui-même double-face, Batman fait le choix (géniale idée
!) d'être le responsable de tous les maux de Gotham, un insondable
abîme destiné à happer toutes les ombres qui empêchent
la lumière de pénétrer la ville...
Gotham, ville mondialisée

Du carton-pâte des décors voulus par Tim Burton (Batman
et Batman, le défi, en 1989 et 1992), on se retrouve
au cœur d'un bouquet de tours de verre et le long de grandes
avenues, l'ensemble si caractéristique des métropoles
nord-américaines modernes. Christopher Nolan offre par moment
des images réalistes de la ville inspirées des films
de Michael Mann (on trouve dans plusieurs critiques, Abel Grau dans
El País ou Julien Munoz dans Cinema-france,
que le réalisateur s'est inspiré de Heat pour
la scène de braquage orchestré par le Joker). Pour la
première fois, Batman begins réservait à
Wayne une sortie hors les murs de Gotham. Dans les précédents
épisodes, la ville était à ce point une citadelle
refermée sur elle-même que l'on se demandait si elle
ne constituait pas seule une ville-monde. C'est en Asie qu'il avait
voyagé en 2005 (vers les hauteurs himalayennes), c'est en Asie
qu'il retourne en 2008, à Hong Kong précisément
pour y chasser un entrepreneur criminel. Ainsi, Gotham s'ouvre enfin
au monde... De plus, par les deux films de Nolan et à travers
les banques, les entreprises, le marché boursier, l'argent
qui la traverse et qui nourrie les métropoles financières
de son importance devient visible. La mondialisation de cette cité
corrompue est ici plus qu'autrefois apparente.
Evolution d'un genre

Les couleurs criardes et l'esprit fantaisiste des adaptations de Joel
Schumacher oubliés (Batman forever, 1995, et Batman
& Robin, 1997), engloutis dans la noirceur retrouvée
dès Batman begins, Christopher Nolan entraîne
le personnage vers des arcanes encore inexplorés au cinéma
dans cette série. Manohla Dargis dans The New York Times
évoque un nouveau genre le « postheroic superhero
movie ». La relecture que propose Nolan de Batman est ambitieuse
(l'œuvre n'est malgré tout pas exempte de défauts
; sans être maladroites, certaines ellipses sont quelque peu
gênantes, des coupes peut-être imposées par le
format ou pour préserver un rythme ?). Il sacrifie un peu de
l'efficacité et de l'esthétisme de son excellent premier
opus (Batman begins) pour davantage de noirceur, de densité
et de complexité. Le chevalier noir est aussi le plus politique
qui ait été réalisé dans le genre «
super-héros ». Sam Raimi a montré la voie avec
Spider-man, Christopher Nolan la suit brillamment. Une nouvelle
question se pose maintenant : « L'aube suivra-t-elle la
nuit la plus noire ? », comme l'affirme persuadé
Harvey Dent avant son accident...
Benjamin Fauré
•Synopsis
Batman aborde une phase décisive de sa guerre au crime. Avec l'aide
du lieutenant de police Jim Gordon et du procureur Harvey Dent, Batman
entreprend de démanteler les dernières organisations criminelles
qui infestent les rues de sa ville. L'association s'avère efficace,
mais le trio se heurte bientôt à un nouveau génie
du crime qui répand la terreur et le chaos dans Gotham : le Joker...
•Infos
2008 – Etats-Unis- 2h27– couleur
Sortie: 13 août 2008
Réalisation : Christopher Nolan
Acteurs: Christian Bale, Heath Ledger, Aaron Eckhart, Michael Caine, Gary
Oldman, Morgan Freeman, Maggie Gyllenhaal
Production : Warner Bros, Legendary Pictures, Syncopy
Site
officiel du film
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