)))  DARK KNIGHT. Christopher NOLAN. sortie le 13 Août 2009



Echappé des ténèbres

L'Epouvantail à présent n'effraie plus. Scarecrow (Cillian Murphy), le précédent vilain, n'est plus à craindre. Une autre progéniture crachée par les enfers est prête à lui succéder. Ce nouveau « freak » est ambitieux, il aspire à devenir directeur général de la pègre locale, il est fourbe et rusé et il a surtout... le sens de l'humour. « Why so serious ?! » s'exclame le Joker (feu Heath Ledger dans un rôle magnifique et écrasant, qui envoie d'une chiquenaude son devancier Jack Nicholson au tapis). Il n'a ni règle, ni limite. Il incarne le mal, le chaos qui se déverse avec facilité sur une métropole égrotante. Ses menaces sont proférées comme d'autres invitent au jeu : « démasque-toi ou les morts vont pleuvoir ! ».


Ses cibles heurtent l'opinion courante et d'autant plus l'extrême sensibilité américaine : un hôpital réduit en cendres ou, pour gêner le passage du cortège de policiers qui protègent le procureur Dent, un camion de pompiers transformé en brasier gigantesque (les soldats du feu sont un symbole ô combien précieux aux yeux des Américains depuis le 11 septembre 2001). Le Joker instille partout désordre et confusion : le masque du joker-bouffon n'est plus une invitation à rire mais à frémir à nouveau ; lors de ses diaboliques mises en scène, il change les otages en terroristes sur les ferrys ou ailleurs lorsque ceux-ci portent bien malgré eux des masques de clown ; enfin mis hors d'état de nuire, l'infernal bouffon est suspendu en une ironique position, la tête en bas. C'est ainsi que, par ses inversions en série, il s'affiche comme une figure quasi antichristique. Le Joker s'efforce de démontrer que l'homme est égoïste et, presque comme lui, « vilain » (« ignoble » au sens étymologique). Pourtant, lors de la scène des ferrys, la population de Gotham, les citoyens comme les anciens criminels, le contredisent. Toute la complexité humaine est alors affichée puisque les actes ne suivent pas les paroles, ni les paroles les actes.


Engendrer les ténèbres

Le Joker sème le chaos autour de lui, certes. Mais n'a-t-il pas été engendré par l'homme chauve-souris en personne ? De son désir de justice et de sécurité, le super-héros nocturne incarné par Bruce Wayne (Christian Bale, peut-être plus convaincant derrière le masque que ses prédécesseurs) engendre de fades épigones (l'étrange combat contre ses piètres doubles), voire de terribles monstres. Le Joker et lui, selon les propos de ce premier, sont les deux faces d'une même pièce, et, par l'intermédiaire du bouffon au triste maquillage, Harvey Dent (Aaron Eckhart), seul espoir politique de la ville, devient à son tour agent du chaos, l'impitoyable Double-Face.


L'incorruptible James Gordon (Gary Oldman) l'avait mis en garde contre cette escalade (Batman begins, 2005)... De son désir de justice et de sécurité, Wayne se place au-dessus des lois. Il a également recours à des méthodes peu respectueuses des libertés (la surveillance de tous les téléphones portables des habitants de Gotham) qui posent même problème à ses proches (Lucius Fox que joue Morgan Freeman).


L'homme chauve-souris ne serait-il pas lui-même source de chaos ? Il est d'ailleurs né de la Ligue des Ombres (Batman begins). Comment alors ne pas penser à une noire personnification des Etats-Unis ? Le parallèle politique est fait par le procureur Dent : en cas de crise, Rome laissait agir un césar doté des pleins pouvoirs et censé résoudre la situation... Le chevalier noir au centre de Gotham (la tour Wayne) comme la superpuissance américaine au centre des relations internationales, et tous deux soucieux de rétablir l'ordre (mondial) mais participant pleinement au désordre... Le sur-homme cause de dégâts pour faire le bien s'établit de cette façon comme thème privilégié cette année 2008 (L'Incroyable Hulk de Louis Leterrier et Hancock de Peter Berg).


Retrouver les ténèbres

Alors que tout le machiavélisme du Joker se dévoile, et que l'on se résigne presque à ne plus voir dans le justicier masqué qu'une inoffensive pipistrelle (son impuissance dans la batmobile et sur la batmoto, aussi ses principes qui le rendent incapable de tuer un ennemi désarmé), c'est notamment grâce à la population prisonnière sur l'eau que l'espoir est à nouveau permis. A partir de là, le Batman peut enfin balayer l'affreux au sourire figé d'un coup d'aile. Le chaos est cependant répandu et face à lui Batman ne doit pas perdre espoir : Alfred (le flegmatique et très plaisant Michael Caine) brûle une lettre peu réconfortante pour le héros. Gotham ne doit pas perdre espoir. L'image de Dent risque d'être entachée, c'est pourquoi le chevalier noir décide de plonger un peu plus dans les ténèbres. Lui-même double-face, Batman fait le choix (géniale idée !) d'être le responsable de tous les maux de Gotham, un insondable abîme destiné à happer toutes les ombres qui empêchent la lumière de pénétrer la ville...

Gotham, ville mondialisée

Du carton-pâte des décors voulus par Tim Burton (Batman et Batman, le défi, en 1989 et 1992), on se retrouve au cœur d'un bouquet de tours de verre et le long de grandes avenues, l'ensemble si caractéristique des métropoles nord-américaines modernes. Christopher Nolan offre par moment des images réalistes de la ville inspirées des films de Michael Mann (on trouve dans plusieurs critiques, Abel Grau dans El País ou Julien Munoz dans Cinema-france, que le réalisateur s'est inspiré de Heat pour la scène de braquage orchestré par le Joker). Pour la première fois, Batman begins réservait à Wayne une sortie hors les murs de Gotham. Dans les précédents épisodes, la ville était à ce point une citadelle refermée sur elle-même que l'on se demandait si elle ne constituait pas seule une ville-monde. C'est en Asie qu'il avait voyagé en 2005 (vers les hauteurs himalayennes), c'est en Asie qu'il retourne en 2008, à Hong Kong précisément pour y chasser un entrepreneur criminel. Ainsi, Gotham s'ouvre enfin au monde... De plus, par les deux films de Nolan et à travers les banques, les entreprises, le marché boursier, l'argent qui la traverse et qui nourrie les métropoles financières de son importance devient visible. La mondialisation de cette cité corrompue est ici plus qu'autrefois apparente.


Evolution d'un genre

Les couleurs criardes et l'esprit fantaisiste des adaptations de Joel Schumacher oubliés (Batman forever, 1995, et Batman & Robin, 1997), engloutis dans la noirceur retrouvée dès Batman begins, Christopher Nolan entraîne le personnage vers des arcanes encore inexplorés au cinéma dans cette série. Manohla Dargis dans The New York Times évoque un nouveau genre le « postheroic superhero movie ». La relecture que propose Nolan de Batman est ambitieuse (l'œuvre n'est malgré tout pas exempte de défauts ; sans être maladroites, certaines ellipses sont quelque peu gênantes, des coupes peut-être imposées par le format ou pour préserver un rythme ?). Il sacrifie un peu de l'efficacité et de l'esthétisme de son excellent premier opus (Batman begins) pour davantage de noirceur, de densité et de complexité. Le chevalier noir est aussi le plus politique qui ait été réalisé dans le genre « super-héros ». Sam Raimi a montré la voie avec Spider-man, Christopher Nolan la suit brillamment. Une nouvelle question se pose maintenant : « L'aube suivra-t-elle la nuit la plus noire ? », comme l'affirme persuadé Harvey Dent avant son accident...





Benjamin Fauré



Synopsis
Batman aborde une phase décisive de sa guerre au crime. Avec l'aide du lieutenant de police Jim Gordon et du procureur Harvey Dent, Batman entreprend de démanteler les dernières organisations criminelles qui infestent les rues de sa ville. L'association s'avère efficace, mais le trio se heurte bientôt à un nouveau génie du crime qui répand la terreur et le chaos dans Gotham : le Joker...


Infos
2008 – Etats-Unis- 2h27– couleur
Sortie: 13 août 2008
Réalisation : Christopher Nolan
Acteurs: Christian Bale, Heath Ledger, Aaron Eckhart, Michael Caine, Gary Oldman, Morgan Freeman, Maggie Gyllenhaal
Production : Warner Bros, Legendary Pictures, Syncopy
Site officiel du film


° ° ° ° °