))) NOUS, LES SAISONS, NOTRE SIÈCLE.  
de Artavazd PELECHIAN.  1969, 72, 82, ressortie le 25 juillet 07

 

Cosmique symphonique

 


Une sensation cosmique, mais aussi fortement terrienne. Une sensation d’ivresse, mais ressentie en toute lucidité. Ces sensations paradoxales, ce sont celles ressenties à la vision du cinéma d’Artavazd Pelechian, «cinéaste et poète du réel» dont une sélection de trois moyens-métrages connaît une première vraie sortie en salle.

Quoique pouvant être vus indépendamment les uns des autres, les trois « films de montage » Nous (1969), Les saisons (1972) et Notre siècle (1982) constituent ainsi un triptyque qui brasse le local comme l’universel, l’éphémère comme l’atemporel, la persistance comme la contemporanéité.
Décrire les films de Pelechian n’est pas chose aisée surtout quand, sous la main, on n’a que des mots. Ce serait beaucoup plus simple avec de la musique, tant c’est à ce mode de composition que les symphonies visuelles du cinéaste arménien renvoient de manière assez évidente. Tentons quand même de le faire.

Nous est un film portrait : portrait au sens propre avec sa multitude de visages offerts à notre contemplation et portrait d’un peuple pris dans le cycle de ses tourments où processions, séparations et retrouvailles participent d’un même mouvement.

Les saisons s’attache à montrer comment, à vouloir dompter la nature, l’homme semble pris d’une ivresse, d’un mouvement qui le précipite vers l’engloutissement.

Notre siècle poursuit l’exploration de ce mouvement, cette fois, sur le versant de la technique. Plus que de conquête spatiale, il s’agit là d’une quête cosmique. Là aussi, où l’homme va-t-il inscrire sa place dans ce grand mouvement ?

Finalement, plus que de les résumer, une façon de décrire les films de Pelechian serait de dire qu’ils explorent la perturbation et l’harmonie, le passage de l’un à l’autre et l’équilibre instable qui naît de leur confrontation. Films en forme de flux visuels qui se mesurent aux flux de l’homme pris dans les mouvements de la foule, dans le mouvement de l’Histoire, dans le cycle de la nature ou dans l’espoir des «bonds en avant» du progrès technique.

Les paradoxes abondent dans les films de Pelechian. Ce sont des films «sans acteurs ni paroles», mais où la figure humaine a été incarnée comme rarement. A l’instar des célèbres « plans portraits » de l’Evangile selon Saint-Matthieu de Pasolini (1964), il est difficile d’oublier les regards et les visages que nous croisons. Ce sont également des films qui, en brassant nombre d’images hétérogènes entre eux donnent l’impression d’une continuité accidentée. Films oxymorons. Films teintée de cette « obscure clarté qui tombe des étoiles » tant devant les films de Pelechian, le spectateur a l’impression de contempler une constellation d’images où chacune brille d’un éclat particulier et entretient des correspondances distantes avec ses voisines plus ou moins immédiates.

En plus de la musique, nous pourrions donc convoquer l’astronomie, la physique et la géométrie pour évoquer les films de Pelechian : films spirales, films constellations, films saisis d’un mouvement brownien autour d’un noyau qui semble se dérober. Il faut bien ces analogies de formes empruntées à d’autres domaines que le cinéma pour dire l’aventure de l’Art, de la Science et de L’Histoire au vingtième siècle.
Toutes ces analogies pour affirmer la singularité du montage de Pelechian, qui parvient à transformer une matière filmée hybride en un vaste flux lyrique et subjectif, flux capable de se mesurer au flux de l’Histoire et des destinées individuelles ballottées.

Pelechian exacerbe une pratique du montage (et partant du cinéma) quelque peu laissée en jachère depuis Dziga Vertov (quoiqu’on en retrouve des traces dans les montages de Resnais et de Godard). Quelle que soit la valeur propre des plans, leur impact en sera renforcé par les interactions qui se produisent par un montage qui ne cherche pas la continuité, mais plutôt une sorte de frottement, de disjonction voire d’étincelle. Ainsi naissent de singuliers raccords qui agissent comme des courts-circuits sur la perception du spectateur. Exemple frappant dans Notre Siècle où après la mise à feu des fusées, des images de lueurs cosmiques sont synchronisées avec des battements de cœur. Son sourd de la mise à feu, envolée cosmique et vibration intime cristallisés en un seul moment. Grande émotion de voir alliée la perception subjective et l’ivresse devant le Grand Tout.

Pour autant, le cinéma de Pelechian, s’il ne visait que la grande forme, la «symphonie en images» irait tout droit vers l’emphase. Ce qui le préserve de cette mauvaise pente, c’est aussi une salvatrice ironie, très sûre et très affirmée. Le recours au burlesque est assez fréquent, comme dans ce passage de Notre Siècle sur « ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines », ces incunables de l’aviation à la poursuite du rêve d’Icare. L’ironie du cinéaste est encore plus affirmée quand il se permet de réemployer des images sans doute issues de films de propagande. En les faisant voisiner avec des images plus prosaïques et d’un lyrisme plus sincère, il révèle leur inhérente part de «gonflette». Pelechian ne cesse non plus de traquer la poésie ou le surréalisme caché dans les images officielles, comme cette étonnante parade d’un cosmonaute sous les vivats de la foule, mais qui se déroule… dans une avenue totalement inondée. Là encore, le combat de l’homme face au flux de la nature revient là où on ne l’attend pas.

Le rêve du film musical, Pelechian l’a donc accompli, mais il l’a accompli en démiurge artisanal. Notons que ce programme de trois moyens-métrages est organisé en trois mouvements qui construisent un crescendo très affirmé. Disons aussi qu’un spectateur placé devant ces films ressent aussi bien l’ampleur d’une symphonie que la nervosité et le goût de l’accident d’un set de DJ. Retrouver toute une Histoire des formes musicales condensées dans ces films de moins d’une heure, c’est encore une heureuse surprise de spectateur.



Joachim Lepastier

 


NOUS
(1969)













LES SAISONS
(1972)
















NOTRE SIÈCLE
(1982)




   



N O U S (Menk) 1969
Réalisation : Artavazd Pelechian
Image : Laert Porossian, Elisbar Karavaev, Karen Messian
Son : F. Amirkhanian
Musique : F. Amirkhanian, Bellini (La Norma)
Montage : L. Volkova
Production : Studio Erevan
N/B - Durée : 30 min
GRAND PRIX AU FESTIVAL D’OBERHAUSEN, 1970

Synopsis
Un montage alternant images préexistantes et fabriquées, qui composent une lyrique inquiète, d'un humanisme vibrant, ou les regards succèdent aux visages, où le peuple arménien semble résister à toutes les blessures, à toutes les épreuves dont le quotidien rappelle symboliquement la teneur : dramatique avec un enterrement, comique et tragique à la fois, lorsque le conducteur d'un triporteur disparaît dans les gaz d'échappement du véhicule qui le précède, bouleversante lors de la séquence des retrouvailles, où hommes et femmes s'embrassent, s'enlacent, jusqu'au vertige. Sous le regard d'un visage d'enfant, visage primitif, visage douloureux dont la répétition souligne une volonté farouche de partage, de reconnaissance, et de paix universelle.

« Comment oublier. ce peuple arménien en larmes dans les images d'archives des rapatriements successifs (de 1946 à 1950) : retour au pays, étreintes, retrouvailles, corps déportés par l'émotion et le montage qui, au sein de ces images, vrille comme un tourbillon, un vertige, une défaillance ? »
Serge Daney, Libération, 11 août 1983

« C'est lors de mon travail sur le film «Nous» que j'ai acquis la certitude que mon intérêt était attiré ailleurs, que l'essence même et l'accent principal du montage résidait pour moi moins dans l'assemblage des scènes que dans la possibilité de les disjoindre, non dans leur juxtaposition mais dans leur séparation. Il m'apparut clairement que ce qui m'intéressait avant tout ce n'était pas de réunir deux éléments de montage, mais bien plutôt de les séparer en insérant entre eux un troisième, cinquième, voire dixième élément.
En présence de deux plans importants, porteurs de sens, je m'efforce non pas de les rapprocher, ni de les confronter, mais plutôt de créer une distance entre eux. Ce n'est pas par la juxtaposition de deux plans mais bien par leur interaction par l'intermédiaire de nombreux maillons que je parviens à exprimer l'idée de façon optimale. L'expression du sens acquiert alors une portée bien plus forte et plus profonde que par collage direct. L'expressivité devient alors plus intense et la capacité informative du film prend des proportions colossales. C'est ce type de montage que je nomme montage à contrepoint.
»
Artavazd Pelechian


L E S  S A I S O N S (Tarva Yeghanaknere), 1972
Réalisation : Artavazd Pelechian
Image : M. Vartanov, B. Hovsepian, G. Tchavouchian
Montage : Aida Galstian
Musique : Vivaldi, V. Kharlamenko
Production : Studio Erevan
N/B - Durée : 30 min

Synopsis
Glissades à flanc de montagne sur des traîneaux de paille, brebis égarées dans un torrent bouillonnant, Pelechian et sa caméra se laissent emporter par une ronde de la vie menée par les bergers arméniens. Moissons, transhumances, les saisons se suivent, prolongeant les rites de ces éleveurs dans un éternel recommencement.

« Peut-être l'un des plus beaux films du cinéaste, c'est en tout cas celui qui lui assure aujourd'hui une reconnaissance internationale. Les Saisons est un très beau poème où sont évoqués, en une vaste parabole, les moments déterminants de l'histoire arménienne, depuis les origines volcaniques, jusqu'à la période industrielle. Mais au-delà de cette symbolique où l'on peut lire aussi l'histoire des migrations du peuple arménien, demeurent des séquences étonnantes et inoubliables: l'inertie lente et aventureuse d'une transhumance, des corps en apesanteur, comme passant, infiniment, par-dessus les terres, ou par-dessus les flots, méprisant tous les ancrages, une vision ludique, apaisée, de la moisson et de la fenaison, et ce rythme, surtout, ce rythme qui nourrit l'émotion, sans discours et sans commentaire, et qui fait de toute épreuve le témoignage d'un humanisme salutaire et sublime. »
Pierre Arbus


N O T R E  S I È C L E (Nach Vek), 1982
Réalisation : Artavazd Pelechian
Image : O. Savin, L. Porossian, R. Voronov, A. Choumilov
Son : O. Polissonov
Montage : Aida Galstian
Production : Studio Erevan
Monochrome - Durée : 50 mn

Synopsis
Une méditation sur la conquête de l'espace, les mises à feu qui ne vont nulle part, le rêve d'Icare encapsulé par les Russes et les Américains, le visage des cosmonautes déformés par l’accélération, la catastrophe imminente... Pelechian procède à la mise en orbite d’un corps désorienté, pris dans la turbulence de la matière. Là, il n’y a plus rien d’humain, ce n’est plus l’homme dans le cosmos, mais le cosmos dans l’homme.

« Toujours des processions, à la gloire de " notre siècle ", toujours cette impression d'une menace qui ne se dit pas, d'une rumeur qui se manifeste, mais ne s'incarne pas ; notre siècle, on ne l'oubliera pas, c'est le siècle des conquêtes et des génocides, le siècle de toutes les vanités aussi : les hommes vont y faire l'épreuve de toutes leurs prétentions. Ils lutteront contre les déterminismes de la nature, fabriqueront leur légende à coup de travestissements, de protocoles intimidants, d'audaces et d'entêtements, pour ne laisser en guise de témoignage que quelques images qui redisent, inlassablement, l'absurdité de cette vocation instinctive et totalitaire à la colonisation et à l'occupation des mondes. »
Pierre Arbus

« Longue méditation sur la conquête de l'espace, les mises à feu qui ne vont nulle part, le rêve d'Icare encapsulé par les Russes et les Américains, le visage défait par l'apesanteur des cosmonautes accélérés, la catastrophe qui n'en finit pas de venir. »
Serge Daney, Libération, 11 août 1983


Tout sur Pelechian sur le site de Cadrage


ENTRETIEN AVEC PELECHIAN
François Niney : Ce qui caractérise vos films, c’est qu’ils sont composés comme de la musique…
Artavazd Pelechian : Je considère que ce que tu vois, tu dois l’entendre. Et ce que tu es censé entendre, tu dois le voir. Ce sont deux processus harmoniques différents. Les pionniers du muet, comme Griffith ou Chaplin, ont eu peur que l’avènement du parlant ne détruise le cinéma tel qu’ils l’avaient élaboré. Mais ils avaient tort, je crois. Et ceux qui n’ont pas eu peur avaient tort aussi, car ils ont mal utilisé le son : ils se sont contentés d’un cinéma synchrone, comme dans la vie, de l’illusion sonore. Personne n’a remarqué que le son pouvait prendre la place de l’image, et qu’alors celle-ci pouvait fondre dans celui-là.

Votre cinéma, c’est aussi un cinéma sans acteurs et sans paroles…
Je suis convaincu que le cinéma peut véhiculer certaines choses qu’aucune langue au monde ne peut traduire. On peut parler des choses mais il y a un seuil au-delà duquel les mots ne suffisent pas pour entrer dans le vif du sujet. Le fait que le mot en appelle à une pensée, à une analyse ou à la psychologie est en contradiction avec ma conception du cinéma comme intuition, émotion, comme saisie de ce qu’on voit. L’existence du mot vient des rapports humains, alors que notre existence en tant qu’être humain vient de la nature. Et moi je tiens à avoir affaire avec notre être naturel.

Pouvez-vous expliciter votre théorie du montage à distance, qui repose non sur le rapprochement des plans mais sur leur écart ?
L’originalité de cette théorie tient peut être dans ceci : a contrario du montage selon Koulechov ou Eisenstein -pour qui mettre deux plans en rapport leur donnent un sens- le montage à distance, en tenant éloignés deux plans qui se parlent et font sens, communique leur tension et fait qu’ils se parlent à travers toute la chaîne des plans qui les relient. Par exemple : le montage à la Koulechov, ce serait un coup de canon suivi de l’explosion ; le montage à distance, ce serait une réaction en chaîne. Mais il y a quelque chose dans le montage à distance qui va plus loin qu’une explosion atomique, c’est la rétroaction, l’effet en retour qui boucle la séquence ou le film sur lui-même. Flux et reflux. Mouvement de la naissance à la mort mais aussi de la mort à la naissance : croissance-dégradation, mort-résurrection.

Est-ce pour cela qu’une des figures centrales de vos montagnes est la répétition, magie par laquelle le même devient un autre ?
Les étapes du sens et de l’émotion, c’est comme quand on observe une explosion atomique cadre par cadre, une progression qui monte et évolue jusqu’à une crête. J’essaye de créer ces étapes là petit à petit et pas d’un coup. L’explosion a lieu et la transformation se crée étape par étape, à la fois évolution et involution. Une image peut être absente mais présente par son aura. Personne n’a encore fait de montage avec des images qui n’existent pas. C’est un peu ce que j’essaye de faire dans l’architecture de mes films : rendre visible au spectateur des images qui n’y sont pas. Une représentation absente peut être encore plus forte. La possibilité d’existence irréelle d’une image absente, c’est ce qui fait le mystère d’une image à distance.

Dans vos ciné-montages, les notions de début et de fin de plan, de cause et d’effet deviennent fluctuantes et permutables…
Exactement. C’est pour ça que le montage à distance n’obéit pas aux règles classiques du montage : exposition, développement, fin. Le moment culminant peut-être le début, le montage peut n’obéir à aucune loi établie de progression de récit. C’est une question de circularité : d’où que tu regardes la terre, elle est circulaire, une image doit l’être aussi et le film dans son ensemble, à la manière d’une vision holographique dont chaque fragment contient le tout.

Vos films intègrent aussi bien des prises de vue originales que des images d’archives, des sons directs que de la musique. Concrètement, comment se construit votre travail ?
J’ai l’idée d’un scénario et avant tout je vois le film dans son entier. La musique n’est pas forcément déterminée à l’avance, mais j’en entends le rythme et les tonalités. Et quand je sens que ça tient, que ça existe, je commence à écrire le scénario. Mais le film est déjà prêt pour moi, c’est sa réalisation technique qui reste à mettre au point pour convaincre les autres qu’on peut le faire. Il s’agit de recréer étape par étape –écriture, tournage, montage- le film que j’ai déjà vu dans ma tête. Et il y a très peu de choses qui peuvent changer, des détails, mais la composition ne change pas. Le film, moi je l’ai déjà vu, mais je veux que les autres le voient aussi.

Il y a une nécessité interne, formelle, au choix et à l’agencement des différents éléments. Si tu brises ce plat en terre, avec les morceaux, tu ne peux que refaire ce plat ou alors une mosaïque, un collage. Mon but, quand j’utilise des images d’archives, ce n’est pas de les mettre en morceaux, mais de les fondre en matière première pour pouvoir recréer une nouvelle forme. Les prises de vue, les miennes ou les archives, deviennent du matériau, ce n’est plus du passé ou du présent. Une des caractéristiques de mon travail, c’est d’abolir le temps, de lutter avec le temps, de se rendre maître de le transformer. Dans un point du montage à distance, on peut faire entrer tout l’univers. Ce n’est pas réaliste de penser ça, mais c’est ce que je ressens. Le sucre se dissout dans le thé, on voit le thé et on ne voit plus le sucre ; mais imaginons l’inverse, ne dirait-on pas que c’est le sucre qui contient le thé. C’est pour ça que je dis que chaque point du montage à distance peut contenir l’absolu. Les trente minutes que dure la nouvelle version de Notre Siècle, c’est le temps de la visionner mais ce n’est pas le temps du film. Notre corps est lié à cette durée-là, mais notre pensée, notre faculté de représentation et le cinéma ont les moyens d’y échapper.

Entretien réalisé par François Niney, à Paris, en mai 1991
Cahiers du cinéma, n° 454

(extrait du dossier de presse)

                                                                          
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