Après
les adaptations de Tanizaki par
Masumura (Passion, Tatouage), La Femme des sables
nous entraîne à la rencontre d’un autre couple
d’écrivain et de cinéaste, celui formé
par Kôbô Abe (1924-1993) et Hiroshi Teshigahara. Kôbô
Abe peut être considéré comme un Kafka japonais,
qui aurait mêlé l’érotisme à l’angoisse
existentielle. On doit à Teshigahara trois adaptations de ses
oeuvres: La Femme des sables (1964), Le Visage d’un
autre (1966) et Le Plan déchiqueté 1968).
Dans Le Visage d’un autre, un homme (l’étonnant
Tatasuya Nakadai) change de visage pour devenir l’amant de sa
propre femme ; dans Le Plan déchiqueté, un
détective mène sans le savoir une enquête sur
lui-même. Kôbô Abe est l’écrivain de
la perte de l’identité et de l’aliénation.
Dans une société basée sur la ressemblance et
l’angoisse permanente de la faute, il n’est guère
étonnant que les angoisses bureaucratiques de Kafka aient connues
un équivalent japonais.
Dans
La Femme des sables, récit tout à la fois fantastique
et naturaliste, un instituteur traverse une région désertique
pour s’adonner à sa passion : l’entomologie. Suivant
la logique d’inversion propre au fantastique, le chasseur se
retrouve pris au piège. Pour des motifs qui resteront obscurs,
les villageois l’emprisonnent au fond d’une carrière
de sable en compagnie d’une jeune veuve. Là, pour gagner
de quoi subsister, il devra, sans fin, déblayer le sable qui
s’écoule dans la caverne. Bien qu’une intimité
se crée avec la jeune femme, il tentera plusieurs fois, sans
succès, de s’évader. Le monde, pour lui, va désormais
trouver son origine et sa fin dans le petit territoire ensablé
de sa prison à ciel ouvert.
Comme
nombre de films japonais de la même époque (qu’il
s’agisse de L’Ange rouge de Masumura, de L’Histoire
d’une prostituée de Suzuki ou encore du Sabre
de Misumi), La Femme des sables affiche un splendide noir
et blanc. Alors qu’ils allaient devenir les maîtres du
scope couleur, les japonais semblaient déjà avoir porté
le noir et blanc à son apogée. Dans La Femme des
sables, le noir et blanc se justifie pleinement par l’absence
de couleurs du désert et une mise en scène «calligraphique».
Le désert devient un espace abstrait, parcouru de sillons,
dont on ne peut jamais déterminer l’échelle. Teshigahara
retarde la réelle compréhension des plans, faisant passer
une vaste étendue pour un plan rapproché du sol et inversement.
Souvent c’est l’entrée du personnage dans l’image
qui donne au spectateur l’échelle réelle du paysage.
De la même façon, les insectes, filmés en macro,
deviennent des créatures monstrueuses dressant un évident
parallèle avec La Métamorphose de Kafka. Ce
déséquilibre incessant auquel le spectateur est soumis,
proche en cela des architectures oppressantes du Procès
de Welles, permet à Teshigahara d’atteindre une forme
particulière de fantastique. L’entomologiste prend la
place de l’insecte rare qu’il recherchait et il est permis
de douter de la réalité humaine des villageois. Ainsi,
jamais nous ne verrons leurs visages à découvert.
D’abord
filmés à contre-jour, ils portent par la suite des faces
de démons lors d’une fête aux allures de sabbat.
Les masques, rappelant celui de la sorcière d’Onibaba
de Kaneto Shindo, semblent dévoiler la vraie nature des
villageois : des divinités malignes s’amusant à
torturer l’être humain comme des enfants le feraient d’un
insecte. Par bien des aspects, c’est leur point de vue qu’adopte
Teshigahara, sa caméra devenant la loupe d’un entomologiste.
L’être humain, placé en observation avec une certaine
froideur, semble guidé par trois mouvements primordiaux : la
survie, l’angoisse de la solitude mais aussi, et sans doute
est-ce le plus important, une recherche incessante de liberté.
Par là, La Femme des sables s’inscrit dans une
veine typiquement japonaise qui, à travers des structures quasi
sadienne, atteint une forme singulière et pure d’humanisme.
Car même, parvenu à l’extrême de l’aliénation,
le héros découvre une forme de liberté. La source
d’eau au fond de la carrière, dont il fait son trésor
secret, devient l’allégorie d’un désir de
liberté toujours renaissant.
La
veine existentialiste de Teshigahara, son érotisme cruel, le
rattache davantage à Masumura et Kaneto Shindo qu’à
ses contemporains, très politisés, de la Nouvelle Vague
japonaise. Indice des liens raccordant entre elles les avant-gardes
mondiales des années soixante : la présence d’
Eiji Okada dans le rôle de l’entomologiste, précédemment
interprète d’Hiroshima mon amour d’Alain
Resnais. Les plans abstraits des corps nus des amants, recouverts
de sables, trahissent d’ailleurs l’évidente influence
du film de Resnais. Souhaitons que Carlotta poursuive son entreprise
de reconnaissance de l’œuvre de Teshigahara avec le fascinant
Visage d’un autre.
Stéphane Du Mesnildot