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Gus Van Sant s’est expliqué
sur le titre Elephant… Remake d’un film éponyme
d’Alan Clarke puis référence philosophique à
une parabole bouddhique où un groupe d’aveugles examine
médusé un éléphant. Chaque aveugle a son
idée propre de l’animal, mais aucun ne peut l’appréhender
dans son ensemble. Pour Van Sant nous sommes ces aveugles, plutôt
que de nous révéler une illusoire vérité
il tente simplement de nous convaincre de cet état de fait. Apprenons
à mieux voir !
Elephant revient sur un fait divers qui a traumatisé
les USA, le massacre du lycée de Columbine, en donnant la parole
aux victimes… Aussi combine-t-il plusieurs points de vue en suivant
des élèves en longs plans-séquence dans les couloirs
d’un lycée qui devient vite un labyrinthe(1).
La mise en scène de Van Sant multiplie les entrées dans
le film, refuse les coupes, efface la présence de la caméra.
Elephant devient ballet lorsque l’on comprend que l’on
assiste aux mêmes quelques minutes sous des angles et des point
de vue différents.
Bowling for Columbine de Michael Moore proposait un coupable…
Loin du documentaire militant, Gus Van Sant joue avec des clichés
auxquels il redonne vie dans un lycée fantôme. Point de
travail moral, d’explication ou de jugement. Il offre avant tout
du plaisir cinématographique.
Mais pourquoi alors que l’on espèrerait compassion, pleurs
et cours de morale ? Il rappelle simplement que les enfants morts étaient
des êtres humains… qu’il transforme en un seul regard
grâce aux répétitions des actions. Nous sommes au
centre du film. Ainsi il n’y a pas d’acteur principal ou
secondaire dans Elephant. Van Sant nous transforme en élève-fantôme,
revenu suivre le cours de sa vie. Nous incarnons une autre dimension
du titre : la mémoire. Parler de pachyderme c’est aussi
évoquer sa légendaire mémoire : Elephant capte
un moment passé, une trace de réalité, une portion
de vie : une dimension parallèle.
Elias « shoote » des photos dans un parc. Il capture des
moments de vérité, il fige le temps… rapproche un
couple de la mort ! Nous n’avons jamais le point de vue de l’appareil
photo. Van Sant met en parallèle l’acte de prendre en photo
et de tuer (to shoot en anglais).
Plan fixe de footballeurs (au ralenti) à l’entraînement
au lycée qui courent dans tous les sens en habits de ville. C’est
en quelque sorte la représentation photographique qui nous été
volée plus tôt. La panique finale est déjà
présente. Un des jeunes joueurs, vient chercher au pied de la
caméra un sweater rouge arborant une croix blanche et l’inscription
Lifeguard (« sauveteur » en anglais) et l’enfile.
La caméra s’anime alors, le suit et pénètre
dans le lycée en un long plan-séquence. La croix au centre
du plan associe le point de vue de la caméra à l’idée
de vie (elle redonne vie l’instant du film aux fantômes
du lycée), avant qu’il ne devienne la cible du jeu vidéo
ou le fusil d’assaut des tueurs… Quand le porteur de la
croix (symbole christique) est tué dans la chambre froide, le
film s’arrête net. Les travellings d’accompagnement
prennent sens : ce sont des fils de vie et chaque coupe du montage nous
rapproche de la fin fatale du film.

On pense suivre les parcours de John, Elias puis Michelle mais en fait
ils ne font qu’un (la trinité ?)… Ils sont déjà
un peu morts. Elephant propose sous leurs trois points de vue
différents une scène centrale où Elias prend en
photo John qui se donne une claque sur la fesse et Michelle court. Là
encore Gus Van Sant figure ce qui parait immontrable : l’horreur
du massacre qu’il présentera de manière elliptique
par la suite. La claque sur la fesse au moment du déclic fait
office de coup de feu et la course de Michelle de panique…
La représentation artistique tue un peu plus… Elias le
chasseur d’images examine son « gibier » dans la chambre
noire où il développe des photos. Après un très
long noir qui évoque la dangerosité qui opère dans
la chambre noire, Elias admire ses prise de la journée…
là encore elles ne nous sont pas offertes mais on les devine
par transparence. La photo du couple remplace son visage ! Il s’agit
d’art : le portrait est toujours une représentation de
soi.
Eric et Alex, les tueurs, apparaissent en cours de physique sur l’électron…
ils rêvent de devenir les électrons qui s’agitent
dans les tubes cathodiques. Ils s’absorbent devant des jeux vidéo
shoot’em up ou contemplent des écrans de TV tout
aussi violents… Mais l’image devient miroir car ils en sont
simples spectateurs… Ils transformeront le lycée en champ
de bataille et intègreront leur jeu vidéo : ils ne sont
plus que le bout d’un fusil, une cible.
Dernier plan (en guise de conclusion) : le même cadre que le premier
plan du film mais cette fois le ciel est vide (Dieu existe-t-il ?).
Les fils ténus ont disparu : quelque chose d’infime à
changé… Le fil de la vie a été coupé.
Nachiketas Wignesan
(1)
Le film ne cache guère ses ambitions mythologiques : y rencontrerons-nous
le Minotaure ou une incarnation plus moderne du mal ?
•DVD
de Elephant édité par MK2 et distribué
par Warner Home Vidéo France
•Article paru dans le n° 12
de
la revue Projections: actions cinéma / audiovisuel
de juillet/août 2004
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