)))  LA COMMUNE (PARIS 1871).  Peter WATKINS. 2007


 


Mercredi 3 avril 2009, 18h30, Cinéma Le Nemo, Angoulême.
Peter Watkins, qui passe la majeure partie de son séjour angoumoisin en salle de montage avec les étudiants du CREADOC (1), descend tranquillement les marches de la salle pour présenter La Commune, réalisé en 1998. D’aucuns l’imaginaient déjà en blouson noir, fort en gueule, la fièvre dans le sang, (trop) parfait contestataire rescapé des bouillantes années 60 au cours desquelles, déjà, il devait oeuvrer en marge. Mais non, l’homme qui se tient devant nous ce soir-là est menu et calme, pull en laine et pantalon de velours ; il a un quelque chose de so british, et l’allure discrète d’un professeur de cinéma. Pas inoffensif pour autant, contrairement à ce qu’il reproche à ces gens de l’éducation : entré en résistance depuis longtemps (contre l’uniformisation de la forme audiovisuelle, contre les tenants des médias, contre la société du spectacle), ses yeux sont clairs mais son regard est d’acier, et même s’il parle posément (et en français), Peter Watkins a le verbe vindicatif. Il précise tout de suite que la discussion qui suivra la projection ne portera pas tant sur le film que sur la critique des mass-médias, sujet qui le préoccupe depuis toujours et à présent entièrement, depuis qu’il a dit arrêter ses activités de cinéaste. La Commune, incroyable oeuvre qui se déploie sur 5H45 (la version diffusée ce soir-là « que » 3H30), restera donc sa dernière pièce d’œuvre.




Mars 1871 : La colère gronde dans Paris. Le peuple vient de passer tout un hiver assiégé par l’armée prussienne. Face caméra, dans leurs maisons de la rue Popincourt recrées dans des studios à Montreuil, ouvriers, couturières, artisans disent la famine dont ils souffrent depuis 5 mois, les injustices dont ils sont victimes, le manque d’argent. Une parole profuse, qui voit naître certaines prises de conscience. Elle contient là, en germe, le soulèvement populaire qui va croître pendant trois mois, avant d’être férocement réprimé par les Versaillais au cours de la semaine sanglante. Tour à tour hésitante, exaspérée, balbutiante, la parole des communards, à laquelle plus de 200 acteurs non professionnels (dont un grand nombre de sans-papiers et de chômeurs) ont prêté leur voix, se délie à l’envi. Une force qu’elle tire de chaque comédien, qui a pris à sa charge un personnage, acceptant ainsi de se faire le vecteur d’un questionnement à formuler à mesure que le film se tournait chronologiquement et pendant seulement treize jours. D’où l’impression que l’éveil révolutionnaire se trame sous nos yeux et prend forme de lui-même, grâce à une coïncidence miraculeuse entre oubliés (d’aujourd’hui) et communards, liés par delà le temps. Quant aux officiers versaillais qu’il n’arrivait pas à trouver, Watkins raconte y avoir remédier en posant une annonce dans Le Figaro...



Une histoire de la contestation « Les Français ne se rappellent pas La Commune. Pourtant, c’est un évènement fort, un sujet important dans l’Histoire de France. » Un point sensible - et quasiment aveugle au cinéma -, parce qu’il touche à la contestation, de celle qui peut ébranler tout un système de pensée, de valeurs, de fondements. La contestation brimée n’a pas disparu, ainsi l’explique-t-il en défiant une fois encore les frontières entre passé et présent, évoquant les « inculpés de Tarmac », et les déclarations abusives et scandaleuses de Michelle Alliot Marie sur ces présumés « terroristes d’ultra gauche » à peine arrêtés et déjà coupables. « On ne peut pas accepter la contestation », dit-il. Ni hier, ni aujourd’hui.

Anachronismes. La Commune s’ouvre sur l’annonce, faite face caméra et micro à la main par deux reporters de la « télévision communale », de ce à quoi nous allons assister. Ils nous entraînent dans le sillage d’un long travelling, à la découverte des décors qui, dépouillés, n’en sont pas moins cinématographiques de par les amples mouvements de caméra qui les parcourent, ponctués par des cadrages très serrés sur les visages des communards. Le reportage télé se place ainsi comme un anachronisme au cœur même du dispositif filmique, sans pour autant qu’il en soit l’enjeu principal. Peter Watkins l’avait déjà employé à plusieurs reprise : dans un téléfilm réalisé en 1965, déjà, il filmait La Bataille de Culloden en mettant en scène un reporter s’entretenant avec des acteurs de la bataille. L’année suivante, il réitérait le dispositif avec La Bombe, uchronie sur les effets d’une attaque nucléaire en Grande Bretagne, interdit à la télévision. Le reportage lui permet d’inviter le spectateur à se faire une place au sein du film, « d’entrer dans le matériel, de réfléchir, et ainsi déboucher sur la formulation d’interprétations alternatives et critiques (2) » . Deux types de journaux télévisés entrent en jeu : d’une part la télé communale, au cœur de l’insurrection, proche de ses acteurs, en empathie avec ceux qu’elle montre. Et pourtant, entre les journalistes, il est bientôt question d’autocensure, de choses à taire, et déjà de manipulation. D’autre part, la télé versaillaise, loin de l’action que relatent placidement deux hommes troncs moustachus, partisans d’Adolphe Thiers. Objectifs en apparence, les journalistes apparaissent pourtant comme les porte-parole du pouvoir. Watkins dénonce par ce biais le rôle que jouent les médias dans la constitution d’un évènement qu’ils contribuent à façonner de toutes pièces, leur « impact désastreux », « qui font avaler la pilule en flattant les instincts les plus bas » tempête-il après la projection. Des pratiques manipulatrices d’autant mieux assimilées que l’éducation critique n’existe pas, ou trop peu. En France, il origine cette carence dans la « contradiction avec la culture pour le cinéma », qui empêche de se pencher sur le problème de la forme, de délivrer une pensée critique sur un art sanctifié.



La complexité de la structure de La Commune tire le spectateur sans cesse hors du pur contenu, le pousse dans ses propres retranchements, le confrontant à son présent à lui. Une mise en distance fructueuse, échappatoire à la « monoforme » qui maintient le spectateur dans un état de passivité. Watkins a longuement développé dans Media Crisis cette forme de langage utilisée pour structurer tous les objets audiovisuels qui nous environnent (du film de cinéma à celui sur téléphone portable), caractérisée par « un espace fragmenté, des rythmes répétitifs, une caméra en mouvement perpétuel, un montage rapide et saccadé, un bombardement de sons denses et agressifs, et un manque de silence ou d’espaces de réflexion. » Cette semaine-là, à Angoulême, il expliquait à une étudiante du CREADOC qu’un film doit avancer comme une voiture : même si elle suit une route, droit devant, rien n’empêche d’ouvrir les fenêtres, d’avancer mais aussi de reculer, de tourner, de bifurquer, de freiner un peu. Des manœuvres qui sont autant de coups de butoir portés à l’encontre de la monoforme, ici malmenée, arrachée sans cesse à la standardisation, à une forme amorphe qui endort le spectateur ou, pire, le manipule.



Un autre moyen d’y échapper reste, dans La Commune, les multiples irruptions du présent dans les conversations des protagonistes. Le mouvement insurrectionnel a vu naître les premiers mouvements féministes, les communards n’accordant que peu de crédit aux femmes ; d’un siècle à l’autre se dessine alors logiquement un parallèle avec la place des femmes dans la société d’aujourd’hui. Mais il est aussi question, sur des cartons notamment, des sans-papiers, du travail, de la redistribution des richesses. Jacques Rougerie souligne également, dans le dossier de presse, que les Algériens n’ont pas pris part à la Commune, contrairement à ce qui est montré dans le film. «Mais on a là aussi bien une information historique inattendue : le rappel de l’insurrection kabyle de El Mokrani, Elle débute très exactement le 16 mars 1871 (et la Commune le 18) ; elle a touché un tiers au moins du territoire algérien et ne s’achèvera, elle, que le 20 janvier 1872. (...) Peu d’historiens (et seulement depuis 2000) ont fait ce parallèle. Il y a lieu à tout le moins d’y réfléchir, de rappeler que Versailles avait au même moment sur les bras deux guerres intérieures, deux répressions. » Des libertés prises délibérément avec l’histoire officielle, invite les oubliés d’aujourd’hui à prendre en charge l’histoire des vaincus d’hier.



Tous ces jeux de résonances enregistrent une histoire plurielle sur le film, qui prend alors la forme d’un palimpseste riche de sens. Des digressions qui n’ont pas manqué de choquer certains. A l’issu de la projection, une spectatrice reprochait à Peter Watkins de graves inexactitudes historiques. « L’histoire est un fleuve mouvant » lui a-t-il répondu, faisant signifier qu’il ne s’agissait absolument pas pour lui de ne travailler que dans un sens, vers le passé, mais aussi de trouver des échos avec le présent. Dans l’autre sens, le présent tend à engloutir les traces du passé, souvent dissimulées lorsqu’il s’agit de la petite histoire : « dans le jardin du Luxembourg, on peut encore apercevoir les traces des balles, et sur la chic Place Monge aussi ».
A ceux qui se disent déroutés par ces caméras plantées dans le Paris de la fin du XIXème, on peut également objecter que la voix-off, majoritairement employée lorsqu’il s’agit de relater via l’outil audiovisuel un évènement historique, est souvent dénuée de modulation, édictée sur le même ton, décrété catégoriquement, monocorde : esclave et en même temps maîtresse de la monoforme. La voix-off est la voix de l’autorité. Déléguer aux reporters la prise en charge d’un récit, ou tout au moins d’une mise en ordre chronologique des évènements, permet d’interroger le matériau lui-même sur sa nature, d’échapper à la sentence infligée au spectateur par nombre de documentaires, de faire réfléchir sur la façon dont est délivré le récit. Voilà pourquoi le film ne peut se laisser enfermer dans aucune catégorie, genre ou régime : il n’est ni documentaire, ni documenteur, ni docu-fiction, ni reconstitution historique. Insaisissable, il se libère sans cesse du statut figé et définitif que l’on pourrait lui assigner, instaurant un dialogue entre la matière historique et la forme, tout en ménageant un espace ouvert de réflexion au spectateur. « La télé parle, mais on ne peut lui répondre », disait Peter Watkins ce soir-là. « Il faut prendre les mêmes armes [que celles du pouvoir] : Internet, la télé... » s’écrit un communard dans le film. En s’emparant du cinéma, Watkins démontre qu’il aurait pu être autre chose, à condition de travailler le fond à même la forme. .

Laura Le Gall

Notes
(1) CREADOC : Création Artistique de Documentaire. L’unité de formation dépend de la faculté de Poitiers. C’est sur l’initiative d’un étudiant de ce Master documentaire que Peter Watkins s’y est rendu.

(2) WATKINS Peter, www.mnsi.net/~pwatkins, introduction à Medias Crisis, Editions Homnisphères, 2007, 2e édition..


Synopsis
Nous sommes en mars 1871, tandis qu’un journaliste de la Télévision Versaillaise diffuse une information lénifiante, tronquée, se crée une Télévision Communale, émanation du peuple de Paris insurgé… Dans un espace théâtralisé, plus de 200 acteurs interprètent, devant une caméra fluide travaillant en plans séquences, les personnages de La Commune – tout particulièrement la population du quartier Popincourt dans le XIème arrondissement – pour nous raconter leurs propres interrogations sur les réformes sociales et politiques...

Infos
Sortie nationale : 7 novembre 2007.
Interprétation : 210 participants (intermittents du spectacle, chômeurs, sans-papiers, provinciaux, montreuillois, simples citoyens, …)
Scénario, réalisation : Peter Watkins
Image: Odd Geir Saether
Son : Jean-François Priester
Décors : Patrice Le Turcq
Montage: Peter Watkins, Agathe Bluysen, Patrick Watkins
Production :
13 Production
Arte France
Musée d’Orsay
Institut National de l’Audiovisuel
Cette version de « La Commune (Paris, 1871) » dure 3h30. Elle a été spécialement montée
pour une distribution commerciale au cinéma.
Le film original dure 5h45.



                                                 

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