)))  MEDIA CRISIS de Peter WATKINS
    
Editions Homnisphères . 2004 . 272 pages. Collection Savoirs Autonomes
Format 11x19cm . Prix: 19 euros. Traduit de l'anglais par Patrick Watkins

À noter en fin d'ouvrage une bio-filmographie exhaustive qui retrace très précisément le parcours cinématographique de Watkins en résonnance avec l'actualité historique de l'époque.

   


En 1960, Peter Watkins réalise Forgotten faces, son 1er long-métrage, une reconstitution historique de la révolte hongroise de 1956. Il a 25 ans et déjà une envie irrépressive de bousculer "le modèle narratif unique et uniforme imposé par Hollywood". Dans son film, les acteurs regardent la caméra, s'adressent frontalement au spectateur, les visages sont filmés de très près (il coupe les fronts, ce qui est un blasphème de cadreur) et son style de filmage est proche du reportage télé. Rompant avec le classicisme anglo-saxon, il entre de plein-pied dans un renouveau du cinéma anglais apportant une fraîcheur, une liberté de ton à l'heure où la Nouvelle Vague française fait ses premiers pas. Forgotten faces est proposé à Granada TV qui le refuse. C'est le début d'un long parcours semé d'embûches au cours duquel Watkins ne cessera de se confronter à la censure.

En 1965, il réalise The War Game (La bombe). La BBC en interdit la diffusion à la télévision dans tous les pays du monde pendant 20 ans. 5 ans plus tard, il tourne Punishment Park, sans doute son film le plus célèbre, un vrai-faux documentaire qui dénonce la politique intérieur répressive de Nixon. Le film ne sera jamais diffusé aux Etats-Unis. En 1974, au Danemark, il réalise The Seventies People qui traite du nombre élévé de suicides parmi les jeunes danois. La presse attaque le film qui ne sera jamais projeté depuis. Au milieu des années 80, Peter Watkins effectue des recherches, réalise et monte The Journey (Le voyage), filmé sur les 5 continents, dans 12 pays, avec une durée finale de 14 heures 30 ! Le film ne sera diffusé que 3 fois à la télévision. En 1992, c'est un film consacré à August Strinberg, The Freethinker (Le libre-penseur) qui sera refusé par les chaînes de télévision nordiques et pratiquement boycotté en Suède. Il en sera de même avec La commune qui traite des évènements de 1871 à Paris dont la sortie est marginalisée par la télévision française.
Cette impressionnante série d'échecs, cette perpétuelle confrontation avec les instances politiques et médiatiques ont nourri une profonde réflexion que Peter Watkins livre à travers Media crisis.

C'est alors tout un vocabulaire qui apparaît sous la plume du cinéaste: MMAV, Monoforme, Horloge Universelle. "Par Media Crisis (crise des médias), j'entends l'irresponsabilité croissante des Mass Media Audiovisuels (MMAV) et leur impact dévastateur sur l'homme, la société et l'environnement". Un large programme qu'il dissèque point par point, s'attaquant méthodiquement aux médias audiovisuels américains (à travers le traitement du 11 Septembre 2001 par les informations télévisées, l'instrumentalisation des émotions, le double langage, la notion de vengeance), puis européens (le traitement de l'affaire de la mort de la Princesse Diana par la télévision britannique), canadiens et scandinaves. Il ne néglige pas non plus la responsabilité des enseignants, déplorant l'absence de transmission d'une pensée critique des médias.
Media Crisis est une analyse implacable, colérique, sans concession des médias télévisuels.

C'est aussi le parcours cabossé d'un homme qui veut changer la télévision, qui pense que la télévision piège le spectateur par "l'uniformisation des programmes sur le plus dénominateur commun, c'est-à-dire sur des bases aussi superficielles et bassement commerciales que possibles". Forcément on pense à la petite phrase innocente de
Philippe Le Lay, PDG de TF1 : "Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible". Mais la télévision est-elle à l'image du public ou est-ce l'inverse ? Si les spectateurs réclamaient une télévision culturelle, si Arte faisait la plus forte audience, la télévision ne serait-elle pas différente ?

Cette tendance à diaboliser systématiquement les médias tend à décridibiliser son discours, d'autant que Watkins prend ses propres films en exemple de ce qui devrait être fait. Quand on connaît l'âpreté de son cinéma, des oeuvres difficiles, exigeantes qui ne peuvent pas facilement rencontrer une large audience, on touche au paradoxe de son discours. Watkins rêve d'une télévision "complexe, calme, non linéaire, prolongée et introspective". On rêve très volontiers avec lui...

Laurent Devanne


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EXTRAIT DE MEDIA CRISIS
" Par l’expression MEDIA CRISIS (Crise des médias), j’entends l’irresponsabilité croissante des mass media audiovisuels (MMAV) et leur impact dévastateur sur l’Homme, la société et l’environnement.
  Je parle aussi de la léthargie généralisée du public face à des MMAV qui agissent ouvertement comme vecteurs d’idéologies violentes, manipulatrices et autoritaires ; tout comme je me réfère au déficit cruel et prolongé de connaissances que présente le public et à l’effet que les mass-médias audiovisuels produisent sur nous.
  Je parle également du refus quasi-unanime, parmi les professionnels des MMAV, de tout débat critique touchant à leur métier. Je parle aussi de la répression féroce, exercée au sein des MMAV pour maintenir les professionnels dans le rang et faire taire toute voix critique.
  Enfin, je parle du blocage pratiqué par les systèmes éducatifs du monde entier pour empêcher les jeunes d’accéder à toute forme critique d’enseignement des médias et à tout ce qui pourrait les inciter à remettre en cause le rôle et les pratiques des MMAV.
  L’incroyable disparité entre le rôle véritable des MMAV et la conscience qu’en a le public, est l’un des phénomènes les plus alarmants de notre société moderne. Le silence assourdissant et la méconnaissance qui entourent la nature et les effets de la Monoforme, de l’Horloge Universelle, et des nombreuses formes explicites et sous-jacentes de violence à l’écran (sans parler de leur impact global en termes de culture et d’écologie) ne sont que quelques exemples, parmi les plus marquants, de la longue et inquiétante liste noire des médias.
"


FILMOGRAPHIE DE PETER WATKINS


1956 - The Web (amateur)
1958 - The Field of Red (amateur)
1959 - Journal d’un soldat inconnu (amateur)
1961 - Visages oubliés (amateur)
1962 - Dust Fever (amateur, inachevé)
1964 - La Bataille de Culloden (Angleterre)
1966 - La Bombe (Angleterre)
1967 - Privilège (Angleterre)
1969 - Gladiateurs (Danemark)
1971 - Punishment Park (E.-U.)
1973 - Edvard Munch (Norvège)
1975 - Génération 70 (Suède/Norvège) Fällen (The Trap) (Suède)
1977 - Force de frappe (Danemark)
1987 - Le Voyage (Divers pays)
1991 - The Media Project (Nouvelle-Zélande)
1994 - Le Libre Penseur (Suède)
2000 - La Commune (Paris, 1871) (France)

POUR EN SAVOIR +
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