En
1960, Peter Watkins réalise Forgotten faces, son 1er
long-métrage, une reconstitution historique de la révolte
hongroise de 1956. Il a 25 ans et déjà une envie irrépressive
de bousculer "le modèle narratif unique et uniforme imposé
par Hollywood". Dans son film, les acteurs regardent la caméra,
s'adressent frontalement au spectateur, les visages sont filmés
de très près (il coupe les fronts, ce qui est un blasphème
de cadreur) et son style de filmage est proche du reportage télé.
Rompant avec le classicisme anglo-saxon, il entre de plein-pied dans
un renouveau du cinéma anglais apportant une fraîcheur,
une liberté de ton à l'heure où la Nouvelle Vague
française fait ses premiers pas. Forgotten faces est
proposé à Granada TV qui le refuse. C'est le début
d'un long parcours semé d'embûches au cours duquel Watkins
ne cessera de se confronter à la censure.
En 1965, il réalise The War Game (La bombe).
La BBC en interdit la diffusion à la télévision
dans tous les pays du monde pendant 20 ans. 5 ans plus tard, il tourne
Punishment Park, sans doute son film le plus célèbre,
un vrai-faux documentaire qui dénonce la politique intérieur
répressive de Nixon. Le film ne sera jamais diffusé
aux Etats-Unis. En 1974, au Danemark, il réalise The Seventies
People qui traite du nombre élévé de suicides
parmi les jeunes danois. La presse attaque le film qui ne sera jamais
projeté depuis. Au milieu des années 80, Peter Watkins
effectue des recherches, réalise et monte The Journey
(Le voyage), filmé sur les 5 continents, dans 12 pays,
avec une durée finale de 14 heures 30 ! Le film ne sera diffusé
que 3 fois à la télévision. En 1992, c'est un
film consacré à August Strinberg, The Freethinker
(Le libre-penseur) qui sera refusé par les chaînes
de télévision nordiques et pratiquement boycotté
en Suède. Il en sera de même avec La commune
qui traite des évènements de 1871 à Paris dont
la sortie est marginalisée par la télévision
française.
Cette impressionnante série d'échecs, cette perpétuelle
confrontation avec les instances politiques et médiatiques
ont nourri une profonde réflexion que Peter Watkins livre à
travers Media crisis.
C'est alors tout un vocabulaire qui apparaît sous la plume du
cinéaste: MMAV, Monoforme, Horloge Universelle. "Par Media
Crisis (crise des médias), j'entends l'irresponsabilité
croissante des Mass Media Audiovisuels (MMAV) et leur impact dévastateur
sur l'homme, la société et l'environnement". Un
large programme qu'il dissèque point par point, s'attaquant
méthodiquement aux médias audiovisuels américains
(à travers le traitement du 11 Septembre 2001 par les informations
télévisées, l'instrumentalisation des émotions,
le double langage, la notion de vengeance), puis européens
(le traitement de l'affaire de la mort de la Princesse Diana par la
télévision britannique), canadiens et scandinaves. Il
ne néglige pas non plus la responsabilité des enseignants,
déplorant l'absence de transmission d'une pensée critique
des médias.
Media Crisis est une analyse implacable, colérique,
sans concession des médias télévisuels.
C'est aussi le parcours cabossé d'un homme qui veut changer
la télévision, qui pense que la télévision
piège le spectateur par "l'uniformisation des programmes
sur le plus dénominateur commun, c'est-à-dire sur des
bases aussi superficielles et bassement commerciales que possibles".
Forcément on pense à la petite phrase innocente de Philippe
Le Lay, PDG de TF1 : "Ce que nous vendons à Coca-Cola,
c'est du temps de cerveau humain disponible".
Mais la télévision est-elle à l'image du public
ou est-ce l'inverse ? Si les spectateurs réclamaient une télévision
culturelle, si Arte faisait la plus forte audience, la télévision
ne serait-elle pas différente ?
Cette tendance à diaboliser systématiquement les médias
tend à décridibiliser son discours, d'autant que Watkins
prend ses propres films en exemple de ce qui devrait être fait.
Quand on connaît l'âpreté de son cinéma,
des oeuvres difficiles, exigeantes qui ne peuvent pas facilement rencontrer
une large audience, on touche au paradoxe de son discours. Watkins
rêve d'une télévision "complexe, calme, non
linéaire, prolongée et introspective". On rêve
très volontiers avec lui...
Laurent Devanne
Editions
Homnisphères
21 rue Mademoiselle 75015 Paris
Tél : 01 46 63 66 57 & Fax : 01 46 63 76 19
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EXTRAIT
DE MEDIA CRISIS
" Par l’expression
MEDIA CRISIS (Crise des médias), j’entends l’irresponsabilité
croissante des mass media audiovisuels (MMAV) et leur impact dévastateur
sur l’Homme, la société et l’environnement.
Je parle aussi de la léthargie généralisée
du public face à des MMAV qui agissent ouvertement comme vecteurs
d’idéologies violentes, manipulatrices et autoritaires ;
tout comme je me réfère au déficit cruel et prolongé
de connaissances que présente le public et à l’effet
que les mass-médias audiovisuels produisent sur nous.
Je parle également du refus quasi-unanime, parmi
les professionnels des MMAV, de tout débat critique touchant
à leur métier. Je parle aussi de la répression
féroce, exercée au sein des MMAV pour maintenir les professionnels
dans le rang et faire taire toute voix critique.
Enfin, je parle du blocage pratiqué par les systèmes
éducatifs du monde entier pour empêcher les jeunes d’accéder
à toute forme critique d’enseignement des médias
et à tout ce qui pourrait les inciter à remettre en cause
le rôle et les pratiques des MMAV.
L’incroyable disparité entre le rôle
véritable des MMAV et la conscience qu’en a le public,
est l’un des phénomènes les plus alarmants de notre
société moderne. Le silence assourdissant et la méconnaissance
qui entourent la nature et les effets de la Monoforme, de l’Horloge
Universelle, et des nombreuses formes explicites et sous-jacentes de
violence à l’écran (sans parler de leur impact global
en termes de culture et d’écologie) ne sont que quelques
exemples, parmi les plus marquants, de la longue et inquiétante
liste noire des médias."
FILMOGRAPHIE DE PETER WATKINS
1956 - The Web (amateur)
1958 - The Field of Red (amateur)
1959 - Journal d’un soldat inconnu (amateur)
1961 - Visages oubliés (amateur)
1962 - Dust Fever (amateur, inachevé)
1964 - La Bataille de Culloden (Angleterre)
1966 - La Bombe (Angleterre)
1967 - Privilège (Angleterre)
1969 - Gladiateurs (Danemark)
1971 - Punishment Park (E.-U.)
1973 - Edvard Munch (Norvège)
1975 - Génération 70 (Suède/Norvège) Fällen
(The Trap) (Suède)
1977 - Force de frappe (Danemark)
1987 - Le Voyage (Divers pays)
1991 - The Media Project (Nouvelle-Zélande)
1994 - Le Libre Penseur (Suède)
2000 - La Commune (Paris, 1871) (France)
POUR EN SAVOIR +
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