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Et si le plus violent brûlot
anti-Bush n’avait pas été réalisé
par Michael Moore, mais par un cinéaste anglais en… 1971
! La dimension prophétique de Punishment Park de Peter
Watkins apparaît en effet aujourd’hui dans toute son ampleur,
à la faveur d’une ressortie française qui arrive
à point nommé, le 4 juillet (1)!
Le film s’avère tout aussi pertinent dans l’Amérique
de Bush que dans celle de Nixon et reste même, au-delà
de son engagement politique, une fascinante réflexion sur le
pouvoir des images, que ne manquera pas de poursuivre tout spectateur
intellectuellement actif. Même si aucune analyse ne parviendra
à rendre compte de l’extraordinaire colère de
cette œuvre, qui ne se laisse pas contenir aisément, le
meilleur moyen d’en approcher la teneur est encore d’en
décrire certaines facettes.

Punishment Park met
l’Amérique face à ses contradictions.
De même que Les
Honneurs de la guerre de Jean Dewever (1960) s’attirait
les foudres du gouvernement gaulliste et de la censure française,
parce qu’il donnait une voix et un visage humains à l’ennemi
germanique, dans le but d’affirmer l’inutilité
de la violence, Punishment Park ne s’enferme pas dans
un discours unilatéral mais donne au contraire la parole à
tous les camps : conservateurs fervents, militants belliqueux, soldats
obtus, pacifistes, etc. Watkins laisse s’exprimer l’Amérique
de Nixon pour pouvoir combattre ses arguments, les démonter
même, froidement, méthodiquement. Dans cette mise à
plat des discours et des méthodes des systèmes répressifs
et disciplinaires tapis au sein même des démocraties,
le film est voisin des thèses de Michel Foucault, quand bien
même Surveiller et punir ne sera publié qu’en
1975, quatre ans après la réalisation du film.
Cette bataille se livre sur deux territoires emblématiques
: au tribunal, d’une part, lieu de confrontation des discours
et référence explicite au procès de Chicago (août
1968 : sept manifestants contre la guerre du Vietnam sont arrêtés
et jugés) ; dans le désert, d’autre part, où
les corps cette fois sont mis à l’épreuve et où
le geste offensif finit toujours par prendre le dessus. Si sur le
plan moral les accusés résistent tout à fait,
triomphent même du discours ennemi, sur le plan physique, ils
succombent entièrement à l’abominable traque.
Dans tous les cas, les dés sont pipés car l’adversaire
a déjà condamné avant même que d’avoir
écouté.

Punishment Park est
le chaînon manquant entre le dernier western et le premier survival.
En plus de toucher à une certaine vérité, la
part fictionnelle du récit de Watkins, particulièrement
l’idée de cette chasse meurtrière organisée
dans le désert californien, rattache le film à deux
genres américains par excellence.
En premier, le discours contestataire se mêle à une narration
très proche de celle du survival. La course-poursuite entre
les forces policières et le groupe 637 tourne ainsi rapidement
au jeu de massacre, où les détenus acculés n’ont
plus d’autre objectif que de lutter coûte que coûte
pour leur survie. L’environnement hostile du désert,
d’abord, se charge d’échauffer les esprits et d’assécher
les corps dans son immense fournaise. On ne compte plus le nombre
de westerns qui ont mis en scène la présence de la mort
dans ces grandes espaces arides et accidentés. Six ans après
Punishment Park, la mortelle perdition d’une famille
de vacanciers dans The Hills Have Eyes de Wes Craven (1977)
prendra place dans les mêmes paysages. Double résurgence
cinématographique qui montre bien que le film de Watkins se
situe à une charnière.
Ensuite, le cadre des règles établi au départ
du marathon explose, pour laisser libre cours à un déchaînement
de violence dans les deux camps : exécutions sommaires, prise
d’otage, etc. Ces ingrédients, mélangés
au propos politique, font bien de l’œuvre de Watkins un
des meilleurs survivals américains, aux côtés
du fameux Night of the Living Dead de George A. Romero (1968).
On sait d’ailleurs à quel point la guerre du Vietnam
et l’affaire Kent State ont favorisé l’émergence
du genre gore. Mais cette terrible battue n’est-elle pas non
plus une réminiscence du génocide des Indiens, cet héritage
maudit de la conquête de l’Ouest ?

Punishment Park est
le plus abouti des documenteurs.
Documentaire ? Fiction ? Punishment Park se plaît à
brouiller sans cesse les pistes. D’un côté, les
personnages semblent se livrer à un immense jeu de rôles
dans le désert, où la scénographie des corps
dans l’espace semble tellement précise, travaillée,
qu’elle ne peut pas être prise sur le vif. Mais d’un
autre côté, les séquences de procès, si
proches du « cinéma direct » avec leurs zooms,
leurs flous, leurs tentatives de recadrages sur les accusés
qui s’époumonent off, ne peuvent pas être écrites.
Plutôt que la vraisemblance ou l’effet de réel,
Watkins recherche l’analogie. Ainsi, il existe bien un scénario,
mais il a été élaboré conjointement avec
des acteurs non professionnels, qui reprennent leur rôle de
la vie de tous les jours : étudiants, militants, Black Panthers,
féministes, policiers, sociologues, représentants de
la « moral majority ».
Le simulacre de Watkins révèle l’essence des discours
et des oppositions frontales, qui n’avaient jamais paru aussi
incarnés. Et quoique formé à l’école
du documentaire, Watkins sait que le cinéma contient toujours
une part de manipulation. Et il ne s’en prive pas d’en
jouer, encore plus au son qu’à l’image. Ainsi,
ces bruits de détonation, de tirs que l’on entend continuellement
en sourdine, durant les séquences d’action procurent
un « effet Koulechov » auditif qui dramatise la perception
de l’événement. Hérésie contre la
déontologie documentaire ? Plutôt une habile hybridation
qui manifeste que pour faire vrai, il est parfois nécessaire
d’en passer par le faux.

Punishment Park trace
une ligne entre la paranoïa du cinéma américain
des années 70 et le sadisme cynique de la télé
contemporaine.
La redécouverte de Punishment Park frappe aujourd’hui
par son aspect divinatoire, avec toutes ses images prophétisées
trente ans à l’avance. Dans le désert par exemple,
la poursuite infernale s’interrompt et l’on assiste aux
interviews des protagonistes ; parfois même, ils s’adressent
de leur propre chef à la caméra, conscients de l’influence
qu’elle peut avoir sur le cours des événements.
N’est-ce pas déjà de la télé-réalité
? Si, totalement. Il n’y a désormais qu’à
la télévision qu’on ose imaginer des dispositifs
aussi sadiques et manipulateurs. De plus, qu’en est-il des scènes
tournées caméras embarquées dans les jeeps militaires,
traquant à toute allure les « éléments
rebelles » à travers le désert ? Ne se croirait-on
pas avec les reporters embedded de Fox News ? Par ailleurs, la plupart
de ces séquences peut aisément s’inscrire dans
une filiation du meilleur cinéma américain des années
70, tant la paranoïa sert de moteur à la fiction –
exactement comme dans Conversation Secrète de Coppola.
Mais le cinéma des années 70 était un cinéma
de la contestation. La télé d’aujourd’hui
– et plus généralement ce que Watkins nomme les
mass media - vante le conformisme, en pur instrument au service de
l’ordre. Le choc frontal entre l’ordre et la contestation
trouve donc sa modélisation dans une juxtaposition des images
de cinéma et celles de télévision. Ce n’est
pas la moindre des anticipations du film. Même s’il n’en
parle pas, Godard doit être fou de jalousie, lui qui a tant
dit sur cet antagonisme mais l’a rarement filmé avec
autant de netteté.
Joachim Lepastier et Stéphane Tralongo
(1) Le 4 Juillet est la fête nationale des États-Unis,
jour de l'Indépendance signée en 1776.
•Synopsis
1970. Le conflit au Vietnam s'aggrave. Face à la vague de protestation
d'une partie de la jeunesse américaine, le Président décrète
l'état d'urgence et met en application "le McCarran Act".
Une loi de 1950 qui autorise le gouvernement fédéral à
placer en détention toute personne "susceptible de mettre
en péril la sécurité intérieure". Dans
une zone désertique du sud de la Californie, non loin des tentes
où siège le tribunal civil chargé d'instruire le
procès du groupe 638, les membres du groupe 637 découvrent
sur le terrain les règles du "jeu". Contre la promesse
de leur libération, ils auront 3 jours, sans vivres et sans eau,
pour atteindre un drapeau américain planté dans les montagnes
à 80 km de là...
•Infos
Etats-Unis - Sortie en 1971
Scénario Peter Watkins, en collaboration avec les acteurs
Réalisation : Peter Watkins
Image : Joan Churchill
Montage : Peter Watkins, Terry Hodel
Décors : David Hancock
Musique : Paul Motian
Avec des acteurs non-professionnels jouant leurs propres rôles
: activistes, militants pacifistes, Blacks Panthers, policiers, représentants
de la "Moral Majority" etc.
Durée : 1h 28
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