)))  PUNISHMENT PARK.  Peter WATKINS. 1971 . ressortie le 4 juillet 07


ANTI-PATRIOT ACT

 


Et si le plus violent brûlot anti-Bush n’avait pas été réalisé par Michael Moore, mais par un cinéaste anglais en… 1971 ! La dimension prophétique de Punishment Park de Peter Watkins apparaît en effet aujourd’hui dans toute son ampleur, à la faveur d’une ressortie française qui arrive à point nommé, le 4 juillet (1)! Le film s’avère tout aussi pertinent dans l’Amérique de Bush que dans celle de Nixon et reste même, au-delà de son engagement politique, une fascinante réflexion sur le pouvoir des images, que ne manquera pas de poursuivre tout spectateur intellectuellement actif. Même si aucune analyse ne parviendra à rendre compte de l’extraordinaire colère de cette œuvre, qui ne se laisse pas contenir aisément, le meilleur moyen d’en approcher la teneur est encore d’en décrire certaines facettes.


         


Punishment Park met l’Amérique face à ses contradictions.
De même que Les Honneurs de la guerre de Jean Dewever (1960) s’attirait les foudres du gouvernement gaulliste et de la censure française, parce qu’il donnait une voix et un visage humains à l’ennemi germanique, dans le but d’affirmer l’inutilité de la violence, Punishment Park ne s’enferme pas dans un discours unilatéral mais donne au contraire la parole à tous les camps : conservateurs fervents, militants belliqueux, soldats obtus, pacifistes, etc. Watkins laisse s’exprimer l’Amérique de Nixon pour pouvoir combattre ses arguments, les démonter même, froidement, méthodiquement. Dans cette mise à plat des discours et des méthodes des systèmes répressifs et disciplinaires tapis au sein même des démocraties, le film est voisin des thèses de Michel Foucault, quand bien même Surveiller et punir ne sera publié qu’en 1975, quatre ans après la réalisation du film.

Cette bataille se livre sur deux territoires emblématiques : au tribunal, d’une part, lieu de confrontation des discours et référence explicite au procès de Chicago (août 1968 : sept manifestants contre la guerre du Vietnam sont arrêtés et jugés) ; dans le désert, d’autre part, où les corps cette fois sont mis à l’épreuve et où le geste offensif finit toujours par prendre le dessus. Si sur le plan moral les accusés résistent tout à fait, triomphent même du discours ennemi, sur le plan physique, ils succombent entièrement à l’abominable traque. Dans tous les cas, les dés sont pipés car l’adversaire a déjà condamné avant même que d’avoir écouté.

         


Punishment Park est le chaînon manquant entre le dernier western et le premier survival.
En plus de toucher à une certaine vérité, la part fictionnelle du récit de Watkins, particulièrement l’idée de cette chasse meurtrière organisée dans le désert californien, rattache le film à deux genres américains par excellence.

En premier, le discours contestataire se mêle à une narration très proche de celle du survival. La course-poursuite entre les forces policières et le groupe 637 tourne ainsi rapidement au jeu de massacre, où les détenus acculés n’ont plus d’autre objectif que de lutter coûte que coûte pour leur survie. L’environnement hostile du désert, d’abord, se charge d’échauffer les esprits et d’assécher les corps dans son immense fournaise. On ne compte plus le nombre de westerns qui ont mis en scène la présence de la mort dans ces grandes espaces arides et accidentés. Six ans après Punishment Park, la mortelle perdition d’une famille de vacanciers dans The Hills Have Eyes de Wes Craven (1977) prendra place dans les mêmes paysages. Double résurgence cinématographique qui montre bien que le film de Watkins se situe à une charnière.

Ensuite, le cadre des règles établi au départ du marathon explose, pour laisser libre cours à un déchaînement de violence dans les deux camps : exécutions sommaires, prise d’otage, etc. Ces ingrédients, mélangés au propos politique, font bien de l’œuvre de Watkins un des meilleurs survivals américains, aux côtés du fameux Night of the Living Dead de George A. Romero (1968). On sait d’ailleurs à quel point la guerre du Vietnam et l’affaire Kent State ont favorisé l’émergence du genre gore. Mais cette terrible battue n’est-elle pas non plus une réminiscence du génocide des Indiens, cet héritage maudit de la conquête de l’Ouest ?

          


Punishment Park est le plus abouti des documenteurs.
Documentaire ? Fiction ? Punishment Park se plaît à brouiller sans cesse les pistes. D’un côté, les personnages semblent se livrer à un immense jeu de rôles dans le désert, où la scénographie des corps dans l’espace semble tellement précise, travaillée, qu’elle ne peut pas être prise sur le vif. Mais d’un autre côté, les séquences de procès, si proches du « cinéma direct » avec leurs zooms, leurs flous, leurs tentatives de recadrages sur les accusés qui s’époumonent off, ne peuvent pas être écrites. Plutôt que la vraisemblance ou l’effet de réel, Watkins recherche l’analogie. Ainsi, il existe bien un scénario, mais il a été élaboré conjointement avec des acteurs non professionnels, qui reprennent leur rôle de la vie de tous les jours : étudiants, militants, Black Panthers, féministes, policiers, sociologues, représentants de la « moral majority ».

Le simulacre de Watkins révèle l’essence des discours et des oppositions frontales, qui n’avaient jamais paru aussi incarnés. Et quoique formé à l’école du documentaire, Watkins sait que le cinéma contient toujours une part de manipulation. Et il ne s’en prive pas d’en jouer, encore plus au son qu’à l’image. Ainsi, ces bruits de détonation, de tirs que l’on entend continuellement en sourdine, durant les séquences d’action procurent un « effet Koulechov » auditif qui dramatise la perception de l’événement. Hérésie contre la déontologie documentaire ? Plutôt une habile hybridation qui manifeste que pour faire vrai, il est parfois nécessaire d’en passer par le faux.

         


Punishment Park trace une ligne entre la paranoïa du cinéma américain des années 70 et le sadisme cynique de la télé contemporaine.
La redécouverte de Punishment Park frappe aujourd’hui par son aspect divinatoire, avec toutes ses images prophétisées trente ans à l’avance. Dans le désert par exemple, la poursuite infernale s’interrompt et l’on assiste aux interviews des protagonistes ; parfois même, ils s’adressent de leur propre chef à la caméra, conscients de l’influence qu’elle peut avoir sur le cours des événements. N’est-ce pas déjà de la télé-réalité ? Si, totalement. Il n’y a désormais qu’à la télévision qu’on ose imaginer des dispositifs aussi sadiques et manipulateurs. De plus, qu’en est-il des scènes tournées caméras embarquées dans les jeeps militaires, traquant à toute allure les « éléments rebelles » à travers le désert ? Ne se croirait-on pas avec les reporters embedded de Fox News ? Par ailleurs, la plupart de ces séquences peut aisément s’inscrire dans une filiation du meilleur cinéma américain des années 70, tant la paranoïa sert de moteur à la fiction – exactement comme dans Conversation Secrète de Coppola. Mais le cinéma des années 70 était un cinéma de la contestation. La télé d’aujourd’hui – et plus généralement ce que Watkins nomme les mass media - vante le conformisme, en pur instrument au service de l’ordre. Le choc frontal entre l’ordre et la contestation trouve donc sa modélisation dans une juxtaposition des images de cinéma et celles de télévision. Ce n’est pas la moindre des anticipations du film. Même s’il n’en parle pas, Godard doit être fou de jalousie, lui qui a tant dit sur cet antagonisme mais l’a rarement filmé avec autant de netteté.

Joachim Lepastier et Stéphane Tralongo


(1) Le 4 Juillet est la fête nationale des États-Unis, jour de l'Indépendance signée en 1776.


Synopsis
1970. Le conflit au Vietnam s'aggrave. Face à la vague de protestation d'une partie de la jeunesse américaine, le Président décrète l'état d'urgence et met en application "le McCarran Act". Une loi de 1950 qui autorise le gouvernement fédéral à placer en détention toute personne "susceptible de mettre en péril la sécurité intérieure". Dans une zone désertique du sud de la Californie, non loin des tentes où siège le tribunal civil chargé d'instruire le procès du groupe 638, les membres du groupe 637 découvrent sur le terrain les règles du "jeu". Contre la promesse de leur libération, ils auront 3 jours, sans vivres et sans eau, pour atteindre un drapeau américain planté dans les montagnes à 80 km de là...

Infos
Etats-Unis - Sortie en 1971
Scénario Peter Watkins, en collaboration avec les acteurs
Réalisation : Peter Watkins
Image : Joan Churchill
Montage : Peter Watkins, Terry Hodel
Décors : David Hancock
Musique : Paul Motian
Avec des acteurs non-professionnels jouant leurs propres rôles : activistes, militants pacifistes, Blacks Panthers, policiers, représentants de la "Moral Majority" etc.
Durée : 1h 28

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