Derrière
Anatomie de l'enfer, il y a 2 romans: le premier, Pornocratie,
un roman que vous avez écrit en 2001 et dont le film est directement
inspiré. Et puis, un roman de Marguerite Duras, La maladie
la mort …
…il y a aussi une pièce de théâtre qui s'appelle
Orgie de Pasolini qui m'a guidé dans l'écriture
de Pornocratie. Je me disais que si je ratais Pornocratie,
j'adapterais Orgie pour faire le même film.
Ce roman de Marguerite Duras que vous souhaitiez adapter,
je crois que vous n'en avez pas eu les droits …
C'est-à-dire que c'était évident que ce ne serait
pas facile de les avoir. Ca prendrait du temps. Alors que ça
ne m'a pas pris de temps de faire le livre. C'était aussi un
prétexte à renouer avec l'écriture que j'avais
abandonnée parce que l'écriture des scénarios,
ça vous fait perdre de la vraie écriture. Ca donne de
l'habileté, mais l'habileté c'est le contraire de l'art,
très exactement. Contrairement à ce qu'on croit, apprendre
à écrire tue l'écriture qui doit jaillir dans
la nécessité. D'ailleurs, quand j'ai compris ça,
j'ai décidé de préserver ma maladresse, c'est-à-dire
l'innocence. Il faut avoir peur de faire des films, il ne faut pas
savoir les faire. Le savoir-faire en art, c'est ce qu'il y a de pire,
c'est la routine. C'est marrant parce que j'ai trouvé ça
dans le Livre des portes égyptien, dans les incantations,
sur tout ce qu'on a rencontré dans la vie et qu'on a évité.
Ils disaient: "Dans l'art, j'ai rencontré la routine et
je l'ai évitée". Je pense que c'est vrai. Il ne
faut pas savoir faire, il faut faire. À ce moment-là,
ce qu'on fait est vrai, c'est nécessaire.
Sans doute que l'écriture de Pornocratie a
été une façon de vous réapproprier ce
livre de Marguerite Duras. Qu'est-ce qui vous intéressait dans
ce roman au départ ?
C'était ce que j'appelle un "sujet essentiel", le
sujet des origines. Ce n'est pas un roman. C'est un homme face à
une femme. Là (dans le livre de Duras, ndlr), c'est l'homme
qui paie la femme pour savoir quelle est sa maladie. Visiblement,
sa maladie est la femme. L'essentiel est mince, mais en même
temps, c'est essentiel donc il faut un substrat littéraire,
sinon on écrit un scénario dérisoire et après,
on ne pourra pas créer le film sur le plateau. Il faut avoir
des mots qui ont une musique. Il faut que la littérature vous
donne autre chose que: "Elle est sur le lit, elle écarte
les jambes, il la regarde". Je ne peux pas écrire ça
dans un scénario. Qu'est-ce que je vais faire sur le plateau
? Et quel acteur, quelle actrice peut accepter ça ? Il faut
qu'il y ait tout ce symbolisme des origines qui vient avec les mots.
Il est évident que Marguerite Duras avait une langue beaucoup
beaucoup plus simple que moi, avec une musique magnifique. Moi, j'ai
décidé de reprendre mon écriture qui est plus
post-Lautréamont. Très imagée et très
musicale aussi. J'avais écrit le scénario (de Anatomie
de l'enfer, ndlr), ce n'était que des coupé-collé
du livre et j'avais tout mis en voix-off. Finalement, ça m'a
fait des didascalies, ces choses misérables: "Elle ouvre
la porte, etc.". Il y avait les choses du livre qui étaient
écrites dans ce langage très métaphorique, très
poétique et baroque d'une certaine manière, mais très
musical et du coup, ça a donné naissance à la
lumière du film. Ca a inspiré mes acteurs et mon chef
opérateur, Yorgos Arvanitis. Toutes les scènes de la
chambre sont tous comme des tableaux du Caravage ou de…
De Goya…
Oui, de Goya aussi. Ou même de Michel-Ange avec ces corps traversés
par la lumière. Mais c'était parce que le texte n'était
pas trivial. Il y a quelque chose qui rendait sacré, sinon
on aurait fait un film de cul. Pour échapper au film de cul,
c'est toujours pareil, la marge est un fil de rasoir. C'est un film
qui est fait sur le fil du rasoir. Il s'agit de regarder ce qui n'est
pas regardable. À la fois c'est un texte initiatique mais ça
peut aussi être d'une vulgarité patente que tout le monde
connaît et que personne n'évite. Surtout quand on le
fait matériellement. L'écrire c'est plus facile que
de le filmer. Il fallait éviter cette image qu'on connaît
tous et qui nous répugne. Dire que cette image est inventée,
que c'est un regard et que ce regard-là est mauvais et que
nous en aurons un autre. C'était difficile, mais je pense que
c'est là où j'ai été aidée par
les deux acteurs qui sont formidables. Mais aussi par toute l'équipe.
Yorgos Arnavitis (le chef opérateur, ndlr) a été
un immense appoint, il a été comme saisi par la grâce
sur le plateau. C'est une lumière très gracieuse. Il
y a de la grâce dedans.
Avez-vous pensé, à un moment, en faire un film
muet, sans dialogues ?
C'est ce que je disais. Je disais qu'il fallait se souvenir du cinéma
muet. Normalement, ces images muettes étaient le support de
la voix-off que j'ai presque entièrement éliminée.
Il y avait 25 pages, il en reste 1 page et demi. Evidemment, on l'avait
minutée avec la script et les plans ne correspondaient pas
à la longueur. Et je dis: " Je m'en fiche, c'est la longueur
des plans". Et les plans de cinéma ne sont pas des supports
à voix off, c'est du cinéma. Si le plan dit tout, il
n'y aura pas la voix-off. Et ce sera dit autrement. Il vaut mieux
penser à L'aurore de Murnau que d'écouter un
livre en regardant des images. Ce n'est pas ça le cinéma.
Mais c'est sûrement la voix-off qui nous a donné cette
transposition en lumière et en film muet. Quand on regarde
Murnau, on voit qu'il y a une manière de jouer de la lumière,
de jouer d'un expressionnisme, d'un impressionnisme, d'être
dans la lumière intérieure des paysages, des personnages
et de leur inscription dans les lieux et les paysages qui est la nature
même de l'art. Parce qu'elle dit quelque chose de plus que de
simplement raconter une histoire. Dans le cinéma français,
c'est quand même raconter une histoire, raconter une histoire,
raconter une histoire, mais c'est stupide ! Même la littérature
n'est pas faite pour raconter une histoire. Elle est faite pour évoquer
une histoire, c'est tout à fait différent. La raconter
et puis que ça ne signifie rien, que ça ne vous donne
aucune émotion, ça n'a aucun sens. Ce qui compte, c'est
l'émotion que ça vous donne.Le cinéma, j'appelle
ça le corps de la fiction. C'est-à-dire comment happer
le spectateur dans le film. Que ce corps de fiction soit sa propre
fiction à lui et non pas une fiction étrangère.
On se reconnaît dans des gens qui ne sont pas nous, mais cette
histoire est celle de l'espèce humaine, donc la nôtre.
Sinon, on ne regarderait pas la fiction. Ca ne nous intéresserait
pas du tout. Ce n'est pas de la fiction, c'est symboliquement nous.
Ca fait accepter et ça intègre le déni psychanalytique.
Mes films travaillant sur le déni, ils agissent très
violemment sur le spectateur.
Particulièrement celui-là (Anatomie de l'enfer,
ndlr), je pense.Ce sont des miroirs.
Au niveau des comédiens, on voit bien que Amira Casar
a été choisie comme un modèle pour un peintre.
Comment l'avez-vous rencontrée, qu'est-ce qui vous a séduit
chez elle dès le départ ?
Son désir. Dès le départ, ce qui me séduisait
chez elle, c'est qu'elle voulait obstinément tourner avec moi.
Et puis ensuite, sa grâce. Elle n'est pas seulement belle, elle
est beaucoup plus que jolie, elle a ce que j'appelle de la royauté.
C'est-à-dire une élégance absolument extraordinaire
que le sujet demandait. Il faut quand même transcender ce sujet-là.
Il faut être très au-dessus de toute trivialité,
de toute vulgarité, ne pas en avoir une once dans quelque chose
que beaucoup d'actrices rendraient vulgaire. D'ailleurs, ceux qui
le rendraient vulgaire ne voudraient pas le faire. Amira pouvait faire
ce film, néanmoins, j'ai mis du temps à consentir qu'elle
le fasse. Ca s'est fait au dernier moment. J'avais choisi une actrice
dont je me plaignais qu'elle n'avait aucune royauté, mais qui
en même temps acceptait de faire des choses dans le film qu'Amira
n'acceptait pas de faire. Et puis, au dernier moment, j'ai vu que
c'était une erreur et que dans le fond, le cinéma n'est
pas du happening, ce n'est pas filmer la réalité, c'est
donner de la vérité. Et que justement, Amira avait ce
corps de tableau, ce visage christique et cette grâce d'odalisque.
Donc, avec elle, je pourrais travailler avec un regard de peintre.
Ce qui m'intéressait beaucoup pour ce sujet-là.
Le fait qu'elle ait refusée de tourner des scènes
pornographiques, est-ce que ça ne vous a pas trop contrainte
dans votre mise en scène ? Est-ce qu'elle n'a pas guidée
votre mise en scène ?
Ca ne m'a pas contrainte ! À partir du moment où je
l'ai prise, j'ai décidé que ça ne se verrait
pas. C'est-à-dire que le spectateur croirait en tout. Et que
je m'arrangerais pour que ce que j'avais comme contraintes ne soit
pas visibles pour un spectateur. Le film n'a pas de censure. Simplement,
j'ai fait le film avec le corps de deux actrices. Le corps et l'âme
d'Amira et le sexe d'une doublure.
Par exemple, si on prend la scène au début du
film, où le personnage d'Amira Casar fait une fellation à
Rocco Siffredi. C'est quelque chose que vous ne pouviez pas filmer
puisqu'elle avait refusé de faire ce genre de chose. Vous avez
donc été obligé de filmer ça hors champ.
Ca n'a pas été une contrainte à ce moment-là
pour vous ?
Non, parce qu’à ce moment-là, je me suis dit que
ce qui était beau, c'était le visage immaculé
de sperme de l'actrice, qu'elle ait l'air dans un trouble et presque
mise au-dessus d'elle-même par ce qu'elle a fait et non pas
au-dessous. Au-dessus, comme dans L'Empire des sens (de Nagisa
Oshima, ndlr). Tout d'un coup, l'actrice se relève de sa fellation
avec un jet de sperme qui lui coule de la bouche et c'est le visage
d'une madone. Ca c'est intéressant. C'est rejoindre le trivial
et le sacré, donc c’est très beau. Amira l’a
fait. Après, je ne suis pas pour qu’une actrice ait une
queue aussi grosse dans la bouche, ça déforme les visages.
Qu’est-ce que je filme, à vrai dire? Je ne vois rien.
Je filme quoi ? Des joues gonflées, ça ne m’intéresse
pas. Ce qui m’intéresse, c’est une icône.
C’est de filmer quelqu’un qui est dans le transport amoureux.
Que cet acte physique naît dans une relation avec… même
pas avec l’autre… avec elle-même qui est une relation
supérieure et non pas une relation inférieure. Alors
ça, elle le fait.
Est-ce que le choix de Rocco Siffredi était une évidence
dès le départ ou vous êtes-vous d’abord
orientée vers un acteur du cinéma traditionnel ?
Je ne vois même pas quel acteur aurait pu le faire . Et puis,
je pense que Rocco est un immense acteur du cinéma traditionnel
! Et je ne vois pas quel acteur en France on pourrait lui substituer
et qui ne serait pas ridicule. Il a tout, Rocco: l’élégance,
la beauté, l’intelligence, le sens du sacré des
films parce qu’il respecte beaucoup le cinéma. Ce qui
n’est pas le cas de tous les acteurs de cinéma traditionnel,
qui respectent beaucoup plus leur statut de star que le film qu’on
est en train de faire. Il l’a fait dans une innocence et je
dirais, dans une sorte de don absolu, don du corps et don de l’âme.
Et comme son âme n’est pas du tout médiocre, c’est
quelqu'un de très intelligent et d’extrêmement
raffiné. Il peut être très trivial et très
raffiné intellectuellement contrairement aux sarcasmes de quelques
comiques troupiers français qui pensent que si on ne voit pas
sa queue, c’est risible et que si on la voit, c’est risible
aussi. Mais il n’est pas comme ça. Il est très
au-dessus de ces gens-là.
C’est vrai que dans le film, Rocco développe
une certaine fragilité qu’on n’avait pressenti
dans Romance mais qui là, apparaît de façon
plus évidente. L’avez-vous aussi choisi pour le contraste
qu’il pouvait y avoir entre son corps et ses paroles très
écrites, très littéraires ?
Les paroles très écrites, très littéraires,
j’en avais mis beaucoup en voix-off. Je n’avais aucun
doute sur Rocco comme acteur, mais les paroles très écrites,
très littéraires, ce n’est pas acteur qu’il
faut être, c’est génial acteur ! C’est quand
même très très difficile. Qui peut dire ça
en France ? Vous les voyez, citez-moi ! Et qui ne m’aurait pas
dit: «Non, là Catherine, je ne peux pas, je vais être
ridicule, je ne le dis pas ou alors tu changes les phrases et tu les
fais beaucoup plus simples ! ». Mais lui, probablement avec
l’innocence de me faire confiance pour le film et puis le fait
qu’il soit italien. Pour lui, toute phrase française
lui semble compliquée à apprendre. Il parle assez bien
mais il lit très mal le français. Donc, c’était
difficile à apprendre et à dire, mais c’était
aussi difficile de dire des phrases plus simples parce que quand il
les lit, il annone assez le français lu. Il n’a pas mesuré
ses efforts. Quand j’ai fait le plan très compliqué
qui finit par « comme les grenouilles qui ont la décence
d’être vertes », une phrase d’une sophistication
qui peut friser le ridicule, il faut bien le dire. Le plan lui-même
étant très sophistiqué et très compliqué:
un travelling avec le reflet d’Amira dans la glace comme un
tableau, je me suis dit : « Ca va être grotesque ! ».
On a mis en place le plan qui était très beau, comme
un plan muet. Il y a eu le déjeuner. J’étais très
mal, je déjeunais en face de Rocco. Je le regardais et je me
demandais comment il allait pouvoir dire ça ! C’était
un texte impossible à dire. J’ai quand même attendu.
On a dit Moteur. Il a dit ce texte, on filmait et tout le monde était
ébahi. Ebahi !
Comment travaillez-vous avec les comédiens ? Les dirigez-vous
beaucoup ou au contraire, les laissez-vous s’approprier la scène
à leur manière ?
Je fais la mise en place avec mon assistant. J’essaie d’appréhender
le déplacement des corps. Mais Rocco a une maîtrise absolue
de son corps, une aisance du corps comme peu d’acteurs français.
Pleurer en gros plan devant une caméra, c’est très
spectaculaire, mais contrairement à ce qu’on peut croire,
beaucoup de gens peuvent le faire. Mais, entrer dans une pièce,
se déplacer, faire tous les gestes sans être empoté,
ça c’est très compliqué. Cet espèce
de naturel que les gens n’ont pas, surtout quand il y a le clap
avant. Tout d’un coup, ça devient impossible d’ouvrir
une porte, de traverser une pièce, d’éviter le
fauteuil, de ne pas avoir l’air godiche. Lui, il est extraordinaire
pour ça. Donc, qu’est-ce qu’on a à diriger
? Sincèrement, avec Rocco, on a juste à lui dire les
choses et il les fait incroyablement. Je pense qu’il a plongé
dans le film. Au cœur du film. Sans aucune retenue, aucune mesquinerie,
sans aucune peur. Parce que lui, contrairement aux autres, ne peut
pas avoir peur d’un tel film et pourtant ça peut être
très contradictoire avec sa carrière de porno star.
Contrairement à ce qu’on peut penser, il a pris un vrai
risque.
J’ai lu qu’au moment de tourner, vous ne regardiez jamais
la scène que vous filmez ! J’aimerais savoir pourquoi
?
Je regarde ! Je la regarde mais je fais beaucoup plus que la regarder.
Je la scrute tellement violemment que je ne laisse que mes yeux apparaître
parce que ça me concentre. C’est très très
physique de regarder une scène et, en réalité,
de la posséder, de la diriger par une sorte d’hypnotisme.
Et le fait de ne laisser apparaître que les yeux me permet de
cacher les expressions de mon visage et de ne pas m’en préoccuper.
De ne me préoccuper que de la violence de cette possession
qu’on a sur la scène qui nous permet d’être
là. Parce que le cinéma, c’est du regard. C’est
un regard posé sur les choses qui leur donne vie et qui leur
donne sens. Donc, non, je regarde beaucoup plus que les autres. Je
me cache comme ça derrière un foulard, comme un homme
du désert (rires).
Dans Anatomie de l’enfer, c’est vous-même
qui faites la voix-off du personnage de Rocco Siffredi. Pourquoi de
choix ?
Je fais les deux voix-off. Celle de Rocco et celle d’Amira.
Ce n’est pas une décision. Les films se dirigent tout
seuls. Au montage, il y avait ces 25 pages de voix-off dont ma monteuse
était assommée. Je lui ai dit: « Tu les enregistres
et tu coupes dedans ce que tu veux, ce que le film demande, tout le
reste, on l’élimine ! ». Et j’ai tout enregistré
avec un petit micro sur le bord de la table de montage. Et une fois
que le film a été fait, on a décidé d’enregistrer
en synchro les voix-off par Amira et par Rocco. Ils les ont enregistré
très très bien. Le film est un conte initiatique, donc
c’est un homme et une femme face au destin. Ils jouent l’Homme
et la Femme originels. Ce ne sont pas des personnages sociologiques.
Ce n’est pas une historiette d’un petit roman. C’est
un mythe. Et tout d’un coup, quand la voix-off était
la leur, on rentrait dans une toute petite histoire, d’une seule
femme qui avait payé un homme dans une chambre. Et lui était
juste cet homme-là et n’était pas l’Homme
des origines. Ca perdait son caractère mythique. Cette voix
n’était plus au-dessus d’eux. La voix du destin.
La destinée impitoyable. Et du coup, on a pris des rendez-vous
pour que je fasse la voix, bien enregistrée en synchro. Je
n’y suis jamais arrivée. Et c’était devenu
trop signifiant, j’y mettais du sens. Alors que celle que j’avais
enregistrée, pas mécaniquement, pas sur signifiée
était vraiment très bien. On a gardé celle-là.
Les films se dirigent tout seuls. Oshima dit que plus on avance, plus
on découvre son film. On ne découvre le film qu’on
a fait que lorsqu’on l’a terminé. Les films s’emparent
de vous comme ils s’emparent du plateau. J’avais écrit
le livre de ce film (Pornocratie, ndlr) dans la peau de la
femme. Il est évident que le film, c’est le parcours
initiatique de l’homme. C’est lui qui a le trajet. Ce
n’est pas le livre. Moi, je suis dans le corps de l’homme
en tant qu’auteur. C’est de là que je pars. Dans
le livre, je parlais du corps de la femme. Le film est presque l’envers
du livre. Et ça je ne l'ai pas prémédité.
Ca s’est fait tout à fait à mon insu.
Le film baigne dans le religieux…
Oui, le religieux, je dirais plutôt le fondamentalisme religieux.
Le film est très très contre le regard fondamentaliste
sur le corps de la femme. Si l’enfer a une anatomie, c’est
bien le corps féminin. Ce regard sale, culpabilisateur, satanique
parce que bon, il y a une grande scène dont beaucoup parleront
en mal donc autant que j’en parle moi-même. Quoique c’est
une scène qu’il faut voir et ne pas en parler. Mais néanmoins,
effectivement sur les règles des femmes, la religion se charge
d’en parler dans le Lévitique et dans le Coran –
le Coran est plus à la mode que le Lévitique. Mais c’est
pire dans le Lévitique dans la Torah. Le Coran n'étant
finalement qu’une version très édulcorée
de la Torah, un condensé du Rider’s Digest, je dirais.
Donc, Surat 2, La Vache, verset 22 : «… et vous parleront
des menstruations des femmes, c’est un mal ». Ensuite,
il y a toute une théorie sur la pureté et l’impureté
des femmes . C’est un mal ! Qu’est-ce que ça voulait
dire à l’époque ? C’est le malin, c’est
des stigmates sataniques, c’est la malédiction satanique
qui apparaît entre les jambes des femmes. C’est donc quelque
chose d’absolument épouvantable. Le film dit le contraire.
Et moi, je pense le contraire. Je pense que la sexualité humaine
qui s’est totalement écartée de la contingence
de la procréation, nous écarte du règne du mammifère,
donc de la loi du plus fort, pour nous mettre dans le règne
du langage. C’est totalement aussi important le transport amoureux,
le désir, le fait que l’acte amoureux ne mène
pas forcément à la procréation, d’où
les règles des femmes après tout. Et cette stigmatisation
par l’homme archaïque, l’homme impuissant devant
le fait qu’il ne procrée pas. Donc, c’était
satanique pour lui cette révélation qu’il ne pourrait
pas procréer ! Mais c’est quand même archaïque.
Il faut avancer un peu. On n’a pas avancé beaucoup dans
l’effroi qu’on en a , le dégoût qu’on
en a. Ce qui traîne dans la tête, la culpabilisation,
la honte des femmes. Je pense que dans les salles, les gens seront
très très choqués par cette scène et quand
même de quoi sont-ils choqués ? De leur quotidien, de
leur ordinaire. Leur quotidien, ils ne peuvent pas se le mettre en
face ? C’est tellement terrible ? C’est tellement dégoûtant
? C’est tellement affreux ? C’est tellement extraordinaire
de parler de ça ? Effectivement, c’est contre les intégristes.
C’est contre l’intégrisme.
Ce que vous voulez dire, c'est qu’il n’y a pas d’impureté
dans la nature humaine mais que c’est par notre culture judéo-chrétienne
que nous rendons les choses impures ?
La parole de Jésus-Christ n’est pas du tout comme ça.
Il est dans une égalité de l’homme et de la femme.
Les premiers termes de la Genèse : « Il les créa
mâle et femelle ». Il les créa en même temps,
égaux. C’est Saint-Paul qui, après, a remis la
femme comme la gloire de l’homme, comme l’homme est à
la gloire de Dieu. Dans la Torah, dans l’Ancien Testament, on
voit bien que la femme n’est rien d’autre qu’un
animal domestique. C'est-à-dire qu’on revient dans le
cycle du mammifère. Alors que je crois que le cycle de l’homme,
c’est d’être debout et c’est d’aimer,
et pas forcément pour engendrer. C’est bien pour ça
que c’est une transcendance, un effort, un langage. Le fait
que la sexualité soit séparée de la génération
est aussi important pour l’homme. La jouissance est aussi importante
dans l’humanisation que le fait de s’être mis debout.
C’est exactement le rubicond que l’animal ne franchira
jamais. D’ailleurs, Lacan dit que la jouissance, c’est
de la parole, du langage. Je le pense profondément. Après,
il y a ceux qui considèrent que la sexualité n’est
que consommation et plaisir. Moi, le plaisir ne m’intéresse
pas. Ce qui m’intéresse, c'est la jouissance. Mais ce
dont on fait commerce, c’est le plaisir. On réduit les
choses au pêché de la chair. Toute cette culpabilisation
judéo-chrétienne remet l’homme dans le cycle du
mammifère. L’empêche de s’humaniser. Et de
quoi Adam est-il pêcheur ? D’avoir voulu la connaissance,
d’avoir voulu s’élever. Donc, c’est un pêcheur
qui doit expier toujours, sans aucune connaissance. Il faut savoir
que toutes les églises sont contre la connaissance puisque
c’est chercher à rivaliser avec Dieu. Comme ils sont
contre l’art puisque c’est chercher à s’élever.
Ils sont donc pour un abaissement de l’homme, à sa condition
de pêcheur, qu’il y reste. Moi, je n’y crois pas.
Je ne suis pas pour un abaissement ni de l’homme, ni de la femme.
Ni à l’abaissement moral de l’homme, ni à
l’abaissement – qui n’est plus moral mais qui est
un fait – de la femme sous l’autorité de l’homme
abaissé. Si ça s’appelle de la religion, je trouve
que ça ne nous respecte pas. Par contre, si on lit la parole
de Jésus Christ, elle nous respecte. Je l’ai lu le Coran
cette fois. Si on suit la parole de Jésus Christ, c’est
quand même beaucoup plus humain que les paroles barbares, ancestrales
parce que c’était la parole manifestée de Dieu
selon Jésus Christ dans les temps archaïques, quand l’homme
était mauvais. Une fois qu’il est moins mauvais ou presque
bon, la parole de Jésus Christ s’y substitue, elle réalise
la parole de Dieu. La parole de Dieu est magnifique dans la bouche
de Jésus Christ . Elle est atroce dans la bouche de Saint-Paul.
Mahomet dit que si on suit la parole de Jésus Christ –
les femmes sont l’égal des hommes, on ne doit en avoir
qu’une seule, le pardon, la lapidation n’existent plus
– on est parfaitement en accord avec Allah et donc avec le Coran.
Parfaitement. Il le dit timidement, mais c’est écrit
(rires).
Cette scène des règles avec le tampax évoque
effectivement le partage du sang du Christ avec les apôtres.
Est-ce que la seule façon d’échapper au trivial
c’est de sacraliser ces scènes ?
Parce que je pense que dans les relations physiques et sexuelles entre
les hommes et les femmes, il y a plus souvent du sacré que
du trivial. Et en tout cas, quand on est dans le trivial...ça
arrive à tout le monde dans son parcours de vie qui est long,
on ne peut pas atteindre le sacré à chaque fois dans
la relation physique… mais je dis toujours, que si on donne
le choix à quelqu'un, à toute personne humaine de choisir
entre une partouze où il va bien s’éclater et
de tomber amoureux, il choisit toujours de tomber amoureux. C’est
la vérité. On peut baiser avec n’importe qui mais
il y a toujours quelque chose du désespoir. C’est oublié
à l’instant même que c’est fait et ça
ne vous apporte rien. Ce n’est pas que ça vous salit.
Ca ne vous salit pas. Je ne parle pas du tout d’une manière
moralisatrice. Je parle juste pour soi. Parce que moi je l’ai
fait et je n’en ai aucune honte. C’est un parcours humain,
je ne suis pas Sainte-Thérèse. Et en plus, je le referai
sûrement. La jouissance est vraie et mystique. Quand on est
amoureux, on parle d’éternité. Quand on jouit,
on est dans un corps transparent, dans le corps qui irradie. Quand
je filme le visage de la jouissance, au lieu que ce soit un visage
trivial, je voulais que ce soit un visage extatique. C'est-à-dire
cette lumière des tableaux sacrés, du ravissement de
la Sainte-Thérèse du Bénin, de voir ça,
de pouvoir le filmer, ça fait quand même comprendre que
ce qu’on appelle tout montrer, ne montre rien. Il y a une opacité
absolue du transport amoureux. Ca vous met dans quelque chose de mystique
qui agrandit l’étendue du mystère. Ca vous révèle
le mystère mais ça ne vous le dévoile pas. Les
hommes disent après quoi, on n’aura plus envie de baiser
les femmes parce qu’on connaît tout. Non. Plus on connaît
tout, plus on ne connaît rien. C’est ça qui est
magnifique dans le rapport amoureux. Et c’est ça qui
n’est pas du tout montré par le film X. D’un côté,
c’est la fiction avec du politiquement correct, les films que
j’appellerais cinéma « moquette », qui peut
être de très bonne qualité, la qualité
française, tous ces films qui ont prospérés sur
la bourgeoisie dont les films de Sautet sont un exemple. Et tout d’un
coup, le cinéma X qui montre la pornographie comme des actes
dans lesquels il n’y a pas de désir, il n’y a pas
d’amour. Et à vrai dire, je ne vois pas très très
bien où il y a du plaisir. Rocco, peut-être, a du plaisir
dans ses films, mais bon, ce n’est pas suffisant. Quand on a
un vrai rapport amoureux et physique, on va beaucoup plus loin que
ça. Et où est-ce que ça se voit ce « beaucoup
plus loin » ? Finalement, ça ne finit par se voir que
sur le visage. Quand on est électrisé par un acte amoureux,
il y a quelque chose qui irradie du corps et ça ce n’est
pas la lumière du chef opérateur pour le coup. C’est
une lumière de la transcendance. Et les acteurs le retrouvent
quand ils ont la passion de ce qu’ils incarnent. C’est
pour ça que mes acteurs le retrouvent dans le film. Parce que
ce film était un supplice, surtout pour Amira. Pour elle, c’est
un effort presque surhumain de faire ce film. Elle ne s’était
jamais déshabillée dans un film, elle tourne avec une
porno star, ça fait très très peur, elle est
presque toujours nue et lui toujours habillé, c’est une
exhibition du corps absolument incroyable pour quelqu'un qui n’est
pas fait pour ça. Pourquoi le fait-elle ? Par confiance, par
passion de ce que je dis, par croyance dans le mythe. Si elle n’avait
pas pensé que le film était mythique, si elle avait
pensé que c’était juste une femme nue sur un lit
en train d’écarter les jambes, elle n’aurait pas
fait le film. Mais il y avait le risque que ça finisse par
n’être que ça, quand même. C’était
un vrai risque. Elle l’a quand même pris et je dois la
remercier.
Le chef opérateur Raoul Coutard racontait une anecdote
au sujet de Philippe Garrel autour d’un film qui s’appelle
Naissance de l'amour : Garrel faisait le gros plan du visage
d'une jeune femme après l'amour, et il exigeait à ce
qu'elle ait bien enlevée sa culotte sous les draps. La jeune
femme ne comprenait pas et il lui répondait qu'elle n'aurait
pas la même tête avec ou sans culotte. Jusqu’à
quel point avez-vous besoin que les choses soient réalistes
? Parce qu’en même temps, tout à l’heure,
vous parliez plutôt de vérité ? Comment vous situez-vous
?
La vérité, c’est du réalisme transcendé.
Le réalisme ne m’intéresse pas du tout. Mais là,
quand il s’agit de ne pas avoir de culotte sous les draps –
c’est-à-dire non seulement hors champ mais en plus, hors
vision de ceux qui sont dans le champ- c’est bien le visage
de l’intériorité, du rapport avec soi-même.
Donc, ça c’est de la vérité. Ce n’est
pas du réalisme. Parce que dans le réalisme, on n’en
a pas besoin. Mais dans la vérité, il en avait besoin
car elle n’a pas le même rapport avec elle-même,
avec son corps nu qui est un rapport intime et du coup, sur le visage,
on va lire de l’intimité. Je suis d’accord, on
a le visage du corps qu’on a. C’est pour ça que
je fais très souvent mes scènes les plus scabreuses,
on ne voit presque rien, mais le début, il y a l’attitude
du corps. Et les acteurs ne savent pas ce que je filme. Je me concentre
sur le visage mais dans le visage de ce corps-là ! Et ça
c’est très important. Et puis, il faut que les acteurs
vous donnent quelque chose. Il faut qu’ils vous donnent des
preuves – je dirais d’amour, de confiance parce que c’est
aussi ça qui les met dans un dépassement d’eux-mêmes
ou qui fait que, tout d’un coup, ils ne vont pas être
des petits acteurs mais des grands acteurs. On est grand, quand tout
d’un coup, on est face au danger et qu’il y a un défi
à surmonter. Et là, on se révèle. J’aime
que les gens se révèlent à eux-mêmes. Alors
je les mets dans la situation du plus grand danger. Et ils acceptent
parce qu’ils savent bien que c’est comme ça qu’on
y arrive.
J’aurais voulu aborder ce que vous appelez les «
scènes de l’obscénité » dans Anatomie
de l'enfer, où il s’agit de filmer l’interdit
et peut-être, d’aller plus loin que Salo de Pasolini
…
Ce n’est pas plus loin. Je l’ai revu Salo de
Pasolini, non, ce n’est pas plus loin. Ce n’est pas non
plus en-deça. Je dirais que c’est du même ordre.
C’est d’ailleurs de l’ordre du déni, de ce
qu’il est très difficile de regarder mais que, néanmoins,
tout le monde a envie de voir. Parce que les gens veulent toujours
regarder l’interdit et en même temps, ils en ont horreur
puisque c’est eux-mêmes qui l’interdisent. Les gens
s’interdisent les choses à eux-mêmes. Ils ont un
consentement à ce qu’on leur fasse des interdictions.
Il n’y a qu’à voir le problème de la censure.
On fait un rapport sur la violence à la télévision.
La seule chose qui soit régulée par rapport à
la violence, c’est le cinéma et c’est lui qu’on
va re-réguler un peu plus fort et dans une sorte de consentement,
un consensus français ! Ils ont le sentiment qu’ils vont
interdire l’obscénité et la pornographie dans
le cinéma. Mais il n’y en pas d’obscénité
et de pornographie dans le cinéma ! Et c’était
parfaitement régulé. En plus, pour aller au cinéma,
il faut acheter son billet, c’est donc un acte extrêmement
volontaire, tandis que la violence à la télévision
vous atteint. La première chose que je dirais c’est que
la télévision elle-même est une violence. Cette
grande philosophe qu’est Blandine Kriegel (1)
me fait penser à ces grands médecins, ces grands
scientifiques qui avaient donnés leur caution, par exemple,
aux dérangements psychiatriques de tout opposant à certains
régimes. C’est toujours des scientifiques qui donnent
leur caution. Ou par exemple à l’onanisme. Il n’y
a qu’à regarder les définitions dans les dictionnaires
anciens, c’est quelque chose de si fatal à la personnalité
humaine que les médecins, la science, préconisent d’attacher
les mains, de l’eau froide, du bromure, voire de l’électricité.
La science et les médecins sont les confrères de Blandine
Kriegel. La nouvelle commission de censure – on ne peut pas
appeler ça classification quand même ! – est une
scélératesse absolue mais où les gens s’interdisent
à eux-mêmes. C’est comme quand les gens votent
pour un fasciste. C’est dans l’âme humaine. C’est
des époques. On est dans une époque rétrograde.
Anatomie de l’enfer arrive en pleine époque rétrograde
donc il y aura beaucoup de haine contre le film. Or, on ne peut pas
haïr un film. Sachez que s’il y a de la haine, c’est
que ces gens-là sont des fascistes. On ne peut pas haïr
un film, on le trouve bon ou mauvais. On le haït pas. Et bon
ou mauvais, c’est très subjectif. Le « j’aime,
j’aime pas », ce n’est pas très élaboré
comme critique. Je dis ça, parce que je sais que, même
dans les projections de presse, il y a ce que j’ai peu connu
depuis Tapage nocturne... les projections de presse, ce sont
quand même des journalistes professionnels, des critiques qui
doivent regarder les choses et laisser un film se dérouler
dans la sérénité pour que chacun puisse avoir
sa propre opinion, après quoi, ils sont parfaitement libres
d’écrire des horreurs sur le film. Mais s’ils font
du chahut pendant le film, de manière à ce que le film
ne puisse pas avoir lieu sereinement et que les gens ne puissent pas
le voir réellement. Parce que quand il y a du chahut, on ne
voit pas un film réellement, en particulier au moment de la
scène du verre de sang, ce n’est pas digne de journalistes
! Ce n’est pas dans leur éthique professionnelle. Et
c’est de la haine. En fait, c’est leur propre haine d’eux-mêmes,
leur propre malaise avec eux-mêmes qu’ils rejètent
sur le film. Ils ont honte d’être mal à l’aise,
donc il faut qu’ils fassent des ricanements. C’est le
comique troupier français.
Ils en
oublient qu’ils sont journalistes.
Alors, je voudrais leur rappeler à ceux-là ! Ce n’est
pas tous. Il suffit de 3 personnes qui chahutent pour qu’une
salle soit parfaitement perturbée.
J’ai des réserves sur certaines scènes,
notamment celle avec la fourche, je dois vous l’avouer. Il m’a
semblé qu’il y avait des choses qui ne passaient pas
de l’écrit à l’écran quand elles
étaient filmées au premier degré.
Elle est très belle cette fourche ! Vous avez vu le livre de
Claire Clouzot où il y a la photo avec la fourche. Lui vient
de l’océan et cette fourche, c’est comme le trident
de Neptune.
Peut-être que ce qui est dérangeant, c’est
de le voir prendre cette fourche parmi des outils de jardinerie, donc
d’un seul coup, il y a une trivialité et cet objet va
devenir quelque chose de symbolique... mais personnellement, j’ai
trouvé que ça ne fonctionnait pas. Mais c’est
mon point de vue…
C’est votre point de vue, vous avez parfaitement le droit. Moi,
ce n’est pas mon point de vue. Effectivement, quand il est dehors,
il est en-dehors du huis clos, donc tout d’un coup, oui, il
a un instinct trivial, humain. Et cet instinct trivial se transforme
en objet de cérémonie dès qu’il est en
sa présence.
Parce que c’est là tout l’équilibre
du film ! C’est la même chose pour le fameux verre de
sang avec le tampax. Le tampax est un objet absolument trivial. Le
film prend toujours le risque de transformer le trivial en sacré
et c’est ce qui fait que pour certains, ça peut être
grotesque. Comment avez-vous géré ce risque ? Est-ce
qu’à un moment vous vous êtes dit : « Je
vais éviter de mettre le tampax dedans » ?
Non, pas du tout. Je n’ai pas de censure…
…par rapport à la place du spectateur aussi …
Je m’en fous du spectateur. Franchement, je fais les films pour
moi d’abord ! Le matin, je regarde et je me dis que c’est
impossible, j’en suis malade, cette scène est impossible
à mettre en scène. Donc, je suis de très mauvaise
humeur, très déprimée, très à l’intérieur
de moi-même. Puis, la scène se produit. Elle est faite
en 2 plans principaux. Amira fait cette scène, elle a la partie
vraiment difficile à jouer. Elle l’a fait magnifiquement,
je ne m’y attendais pas, et tout de suite ! Donc, on est sous
le choc. Cette chose qui pourrait être grotesque, on la voit
magnifique. On fait le plan suivant. La scène est interminable,
je suis folle ! Ca c’est un miracle, le miracle s’est
produit. C’est ce que j’appelle la « prise magique
». On met en place le plan suivant. Et pendant le déjeuner,
je dis à Yorgos : « Tu sais Yorgos, c’est un miracle
cette prise ce matin, c’est tellement miraculeux que ça
suffit. Pour la prochaine scène, Amira a tout appris, je ne
veux pas lui dire que je ne la tourne pas, mais en fait, j’ai
décidé que je ne monterais que le début, donc
on ne va pas perdre de temps, si tu vois que c’est ridicule,
ne soit pas effondré, je ne la monterai pas, mais je ne veux
pas le dire à Amira. Ne te dis pas que ce sera dans le film,
que c’est épouvantable et grotesque et qu’on fait
un film atroce. Et puis, c’est des choses très bizarres,
tout d'un coup, Amira le fait et c'est vraiment magnifique. En plus,
ce n’était pas du tout prévu qu’elle reprenne
le verre et qu’elle boive de cette manière complètement
sauvage. Tout d’un coup, elle a un visage japonais. On dirait
qu’on est dans un film japonais. Ca a quelque chose d’héroïque,
on dirait des chevaliers, ou le sang de l’eucharistie ou quelque
chose d’un peu barbare, d’une chevalerie moyenâgeuse,
de la quête du Graal. Comment voulez-vous que je ne le monte
pas ? Evidemment, du coup, ça fait une scène centrale,
très longue, impossible, c’est de la folie d’avoir
fait ça en tant que cinéaste et je l’ai fait,
voilà ! (sourire)… je l’assume.
Vous citez parfois le cinéaste David Cronenberg, plutôt
auteur de film de genre. Dans eXistenZ, il filme aussi des
choses qui sont de l’ordre du corporel, de l’interdit.
Par exemple, un anus en gros plan mais c’est transcendé
dans son film par le fait que cet anus est une sorte de connexion
avec un appareil organique. Est-ce que le film de genre vous intéresse
pour aller plus loin dans la représentation du corps ?
Ben, non, je ne crois pas que le film strictement de genre m’intéresse.
Non, je ne crois pas. Ce qui ne m’empêche pas d’être
intéressé par les gens qui le font et qui le font très
bien. Avec également une transcendance puisque Cronenberg a
beaucoup parlé sur eXistenZ de ces objets organiques.
Il disait qu’il fallait s’habituer et changer nos codes
esthétiques. Et ça, ça parle bien de Anatomie
de l’enfer. Changer les codes esthétiques, s’habituer,
se les mettre devant les yeux, c’est penser que l’origine
du monde - et là, il faut penser au tableau – c’est
à la fois ce qui nous fait horreur, mais que c’est aussi
de l’organique. Cette morale obtuse de l’obscénité,
de la pornographie ne révèle rien que la méchanceté,
que l’ordure de l’esprit humain de la censure et des moralisateurs.
En réalité, la beauté du monde est organique.
Il faut considérer que c’est beau. Les codes esthétiques
se changent très facilement, c’est une mode. Donc, on
ne met pas une morale sur une mode. Et si on change les codes esthétiques,
si on se met la vérité en face, pourquoi en avoir peur
? Pourquoi appeler ça « obscénité »
? Pourquoi appeler ça « pornographie » ? Par contre,
j’adhère totalement au mot « tabou », «
intimité ». D’ailleurs, en hébreu archaïque,
pour « nudité » et «secret », il y
a un seul et même mot. C’est ce qu’on ne peut pas
voir. Ce n’est pas l’obscénité, mais le
sens initiatique. On ne nous donne rien à voir dans le film
X, si ce n’est ce que j’appelle le « cadavre cinématographique
de la chair sans âme». Il n’y a rien à voir.
Du corps sans fiction. Le corps n’existe qu’avec de la
fiction et à ce moment-là, les parties du corps qui
nous répugnent tant ne sont plus répugnantes. À
condition qu’on les voit autrement. Mais pour la petite histoire,
je n'ai pas traité les « inserts pornos », en inserts.
Parce que justement, il faut les traiter comme des morceaux de cinéma
aussi importants que les gros plans sur le visage d’Amira ou
sur son corps étendu comme une odalisque ou comme Rocco tel
un Saint-Sébastien. Yorgos Arvanitis faisait la gueule et tout
le plateau aussi, et même Rocco n’était pas pour
que je les fasse. Il me disait : « Tu as réussi ton film,
Catherine, tu va l’abîmer ! ». Et Yorgos disait
: « Il n’y a pas besoin de moi pour éclairer ces
plans ! ». Je disais : « Au contraire Yorgos, ces plans
sont totalement raccords avec les plans qu’on a fait et il faut,
contrairement à l’habitude, les traiter comme en plans
de cinéma, avoir un regard dessus et avoir une lumière
dessus ». Parce que d’habitude, il n’y en a pas
justement. Ces films sont exprès laids pour qu’on en
ait horreur. Donc, si je ne réussis pas et que j’abîme
mon film, je ne le monterai pas ! Je ne suis quand même pas
stupide ! Je ne vais pas abîmer mon film par obstination. Je
fais un film sur « filmer ce qui n’est pas regardable
» et je m’abstiendrais de le filmer alors que j’ai
la journée de tournage qui est payée, l’actrice
pour ça, les techniciens pour filmer ? Et je me censurerais
d’avance tellement j’ai peur que ce soit laid !? Je prétends
que mon regard à moi sera beau. Et qu’il contredira,
non pas le regard des autres, mais le regard de la loi. J’irai
contre la loi. J’irai contre la censure. Mon regard sera beau
et leur dira que ce sont eux, les censeurs et les moralistes qui fabriquent
de toutes pièces ce dont ils prétendent nous protéger.
Comme les hommes qui sont défenseurs de la dignité des
femmes, ce sont généralement ceux qui les mettent en
tutelle. Je pense que la dignité des femmes est dans leur droit,
elle n’est pas dans leur cul ! Ni dans le fait qu’elle
le montre ou pas. Si elles ont envie de le montrer, elles le montrent
; si elles n’ont pas envie, elles ne le montrent pas. Ca ne
regarde personne. Ca ne regarde pas la société. Je crois
que défendre l’avenir des enfants, c’est aussi
leur faire un monde qui n’est pas dans l’obscurantisme.
C’est pour ça que je pense réellement qu’il
y a un impératif pornographique pour les artistes. Il en va
de l’avenir du monde de montrer que ce qu’on appelle pornographie
ou obscénité, n’existe pas. Mais que, par contre,
c’est un outil totalitaire pour contraindre les gens, pour les
mettre dans la culpabilité, dans la haine d’eux-mêmes,
dans la haine de leur propre corps, dans le dégoût qui
d’ailleurs génère toutes les perversions sexuelles.
Comment voulez-vous être bien avec votre propre corps quand
on en a honte ? Maintenant, regarder autrement, ça ne veut
pas dire que les gens vont être des exhibitionnistes dans la
rue. L’amour est une chose privée. Justement, la loi
ne doit pas s’immiscer dans ce qui est privé. Ni donner
un regard, ni donner à voir d’une manière qui
est intolérable et qui ne nous respecte pas. Parce que l’art,
c’est du regard. La fiction, c’est du regard. La manière
de voir les choses leur donne sens et je dirais, les constitue. Et
particulièrement, quand on fait du cinéma, on s’en
rend compte. Quand je fais du cinéma, je ne fais rien. Le peintre
fait quand même son tableau. Le musicien écrit quand
même sa partition. Moi, je ne dirige même pas mes acteurs,
ça se dirige tout seuls, je leur dis ce qu’il ne faut
pas faire plutôt que ce qu’il faut faire. Ce qu’il
faut faire, ils y arrivent tout seuls. La lumière, ce n’est
pas moi qui la fait, en plus je n’y comprends rien. Je fais
quand même pas mal de décors et je participe énormément
aux costumes, le choix des couleurs. Et je choisis les acteurs.
Tout à l’heure vous parliez de Courbet, est-ce
que vous vous servez de la peinture pour parler avec votre chef opérateur
?
Oui, je lui ai montré ce tableau qui est là. C'est une
version de L’origine du monde. C’est un fusain
blanc, avec une femme renversée en arrière, les jambes
entrouvertes et légèrement pornographique. Mais c’est
de l’art, ce n’est pas une photo du genre hot vidéo.
On voit bien que c’est différent. Voilà, je me
dis que ce sera ça le film ! Et dans le fond, ce n’est
pas si différent. En même temps, il ne faut pas faire
de l’esthétisme quand on fait un film. On n’a pas
fait des cadres pour faire des tableaux vivants. Ce n’est pas
une crèche faite le jour de Noël dans la vitrine des Galeries
Lafayette.
Le tableau de L’origine du monde de Courbet est dans
Anatomie de l'enfer à travers la scène de la
jeune fille sous la tente. Pourquoi à ce moment-là,
vous avez besoin de faire une référence aussi flagrante
au tableau de Courbet ?
Je ne fais pas exprès ! Le tableau de Courbet est tellement
important et tellement signifiant qu’on le retrouve partout.
C’est ça les symboles ! Ils sont partout même sans
qu’on y prenne garde. Le cinéma, c’est 24 images
par seconde, donc bien sûr que ce sont des tableaux. D’ailleurs,
j’ai fait une exposition des photogrammes du film, tellement
ils avaient l’air de tableaux. Mais ils en ont l’air sans
qu’on l’ait fait exprès. Parce que quand même,
il fallait que les acteurs bougent, qu’ils soient animés
par la grâce, la passion et tout. On ne peut pas leur dire:
"Vous ferez ce mouvement comme ça". Ce n’est
pas figé au millimètre près. Simplement, quand
ils sont dans la justesse, ils font tout au millimètre près.
Toutes les images du film, tous les cadres sont magnifiques. Tous
! C’est très impressionnant quand on regarde le film
image par image. Ca ne peut pas être une pose. C’est une
grâce !
Au niveau du décor, avez-vous songé à
installer votre histoire au milieu d’une sorte de temple antique,
quelque chose qui ne ressemblerait pas du tout à une chambre
?
Non, je voulais qu’il y ait des lignes des force. Et donc, qu’il
n’y ait justement pas de baroque, d’art pompier, de superfétatoire.
Je voulais que les mouvements soient inscrits dans la forme de la
pièce. Je ne voulais pas que le lit soit contre le mur. Je
voulais qu’il y ait à la fois une simplicité et
pas une pauvreté, puisque c’est une maison un peu ancienne,
abandonnée comme une maison de campagne qui aurait été
meublée il y a 50 ans. Une chambre dénudée, mais
pas complètement. Avec très peu d’objets, très
peu de couleurs. J’ai pensé à un lit à
barreaux. Je voulais qu’il y ait beaucoup de fenêtres.
Elles ont ces aplats noirs qui font des lignes verticales. Ensuite,
les barreaux du lit sont verts, la couleur de la renaissance. Après,
j’ai trouvé ce dessus de lit, vert amande d’un
côté et rouge de l’autre. Je suis allé chercher
des draps qu’on a cousu parce que ça n’est même
pas du lin, c’est du chanvre. Des gros gros gros draps qui font
les plis des tableaux. Il y a ce Christ du 18ème, sanglant,
avec les yeux en pâte de verre. Je l’ai trouvé
le samedi aux puces à Clignancourt, la veille de partir au
Portugal pour tourner. Il était à la fois très
simple et j’ai trouvé qu’il ressemblait à
Amira. Il avait ses sourcils en aile de corbeau, ce long visage. Finalement,
elle est beaucoup plus le Christ dans le film que la madone. Caroline
Ducey était la madone. Amira est le Christ. Elle a un visage
christique. Mais tout se fait pas des hasards qui convergent. Le lit
à barreaux verts , je ne l’aurais pas imaginé.
Je pensais acheter un lit à barreaux à Paris et puis,
on m’a envoyé du Portugal, une photocopie en couleur
par ordinateur avec 50 lits empilés les uns sur les autres.
Et au milieu, j’ai vu celui-là, vert avec les boules
de cuivre. Il faut me le sortir, le monter, me le montrer, me dire
quelles dimensions il a. Il était parfait. Voilà. Et
puis on a trouvé cette maison qui a le toit un peu en pagode,
absolument magnifique. C’est la seule maison du Portugal qui
ne soit pas blanche et bleue et qui soit un peu délabrée,
au bord de la falaise, avec un jardin. On entre par un temple à
4 colonnes, alors qu’il y a 4 nuits, c’est parfaitement
symbolique. Et c’est parfaitement le hasard. Je ne l’ai
pas construite. Il n’y aurait pas eu cette maison, il n’y
aurait pas eu cette entrée. Mais il se trouve que c’est
comme ça.
Il y aussi la présence de la mer, filmée de
façon très sensuelle.
Ah oui, ça on a calculé les marées pour que la
mer soit déchaînée. J’ai un très
très très très bon assistant. Il y avait trois
caméras dont une qui vaut 1/2 million d’euros, extrêmement
sophistiquée, magnifique qui était arrimée au
bord de la falaise. Mais la 7ème vague qui est plus forte que
les autres et qui passe par dessus, je crois que la caméra
était fichue. Il faut prendre des risques pour faire du cinéma
(rires).
Dernière question, anecdotique : j’ai entendu dire que
vous aviez un projet de film avec Madonna, est-ce vrai ?
C’est vrai et faux. Je l’ai rencontrée. Elle a
beaucoup aimé Romance. Elle a plutôt envie de
tourner avec moi mais mon projet, c‘est Une vieille maîtresse
de Barbey D’Aurevilly. C’est un film en costume et ça
ne l’a pas intéressée. Moi, je sais ce que je
voulais. Une rockeuse, c’était comme une rebelle. Il
faut toujours prendre des gens qu’on n’attend pas dans
des rôles… Amira n’est pas attendu dans ce rôle-là,
Rocco non plus. Si on prend des gens attendus, on ne fait que des
pléonasmes. On fait de l’illustration et ce n’est
pas intéressant. Quand on commence à avoir le projet
d’un film, on part dans toutes les directions. J’ai d’autres
désirs. Et certains sont mauvais. Les mauvais désirs
me diront « Non ». Ce n’est pas très grave
parce que celle qui le fera, sera la bonne. Amira était exactement
celle qu’il me fallait pour Anatomie de l’enfer,
or je l’ai prise au dernier moment. Rocco, dans Romance,
contrairement à ce que croient les gens, je l’ai pris
au dernier moment. Je me refusais à le prendre. Au dernier
moment. Comme quelque chose que je ne pouvais pas faire autrement.
Alors que j’avais très peur de ce que ça aurait
comme répercussion sur l’image du film. Les films se
font tout seuls. On cherche dans tous les sens comme une mouche. Mais
le film se fait tout seul, il a son destin, il y arrive toujours.
Toujours. Il nous possède. C’est un acte de possession.
Je ne fais rien, je suis le film. Je suis la conscience du film, je
suis le regard et mon regard opère. Les gens ne sont pas tels
qu’ils sont, mais tels que je veux les voir. Comme un regard
amoureux. Sous ce regard, les gens se transfigurent et deviennent
uniques. L’opérateur aussi a un regard amoureux mais
plus esthétique. Ce qui leur donne sens, c’est la lumière
qui vient de l’intérieur, ce rayonnement incroyable qu’on
peut avoir tout d’un coup dans la vie – et que le plus
souvent on n’a pas, parce que justement on n’est pas aimé
– et bien, c’est le metteur en scène qui le donne.
On dit que je suis un metteur en scène terrible avec les acteurs,
ce n’est pas vrai. Lorsque le regard amoureux est déçu,
il est méchant. Un amoureux déçu est quand même
dur. Je ne dis pas le contraire. Mais j’arrive toujours à
avoir le regard amoureux sur eux. À l’ultime fin de la
journée, il n’y a pas d’acteur dont je n’ai
pas obtenu ce que j’appelle la « prise magique »,
celle où il est bien au-dessus de lui-même. Et après,
ça lui fait très plaisir de se voir comme ça.
Voilà, c’est pour ça que c’est très
dur de faire un film. C’est très dur. On est comme dans
une secte, coupés du monde, enfermés dans un carmel
où la seule chose qui parle, c’est le film. Tout le reste
se tait, le monde n’a plus aucune importance. Ca nie la vie
des gens. Ca donne une vie à la vie du film. C’est très
dur. On est au dedans et on a l'impression qu’on ne reviendra
jamais au monde normal. Et quand on revient au monde normal, tout
le monde, pas seulement les acteurs, mais aussi les techniciens, ont
du mal à se réaccoutumer, c’est un choc. C’est
la liberté après être sorti de quelque chose de
très très intense que je n’appellerais pas «
prison »... mais quand même si, un tournage de film, c’est
une prison. Les gens sont emprisonnés. Ils sont possédés
par le film. Et après, le film les abandonne très brutalement,
du jour au lendemain. Alors, ils ne vont pas bien. Ils sont abandonnés.
C’est normal. Ca veut dire que le film les a pris beaucoup,
qu’ils ont beaucoup donné au film et que le film leur
a aussi beaucoup donné. C’est dur ! Et moi, je ne peux
pas les aider parce que moi aussi, je ne vais pas bien. Un tournage,
on voudrait qu’il finisse et en même temps quand il est
finit, c’est comme un deuil. C’est terrible.
Vous, vous pouvez vous le réapproprier et lui donner
vie au montage.
Oui, je peux lui donner vie au montage. C’est la grande différence.
Moi, je le fais trois fois. À l’écriture, au tournage
et au montage et au mixage. Je dirais même qu’il y a une
part qui se fait à l’étalonnage. On peut encore
trahir le film à l’étalonnage.
Est-ce que vous êtes de ces cinéastes qui reviendraient
sur leur œuvre, à les remonter, à les corriger,
à les peaufiner ?
Non, plus maintenant. Plus depuis que je fais les films pour moi.
Mais par exemple, Sale comme un ange où je tenais
encore un peu compte du public: j’étais épouvantée
parce que le film était très très long et je
l’ai ramené de 3heures à 1h50 en 1 semaine. Je
le regrette profondément parce que j’ai coupé
des scènes qui étaient magnifiques pour le raccourcir.
Tout ça pour avoir 5 séances au lieu de 4. Celui-là,
je le regrette. Pas les autres. Parfait amour !, c’est
autre chose. C’est un grand montage qui avait été
fait par Agnès Guillemot. Quand je suis revenue avec ce qu’on
appelle le « monstre » (2), il était précisément
monstrueux ! D’une brutalité et d’une violence
absolument totale. Mais je me demande si je ne préfère
pas le film archaïque (sourire). Ou j’aimerais
bien qu’il y ait les deux qui existent avec le monstre pas monté
du tout ! Parfait amour ! est une histoire d’amour
et de haine, de gens qui ne peuvent plus vivre ensemble et qui ne
peuvent pas se quitter. Cette histoire a quelque chose de monstrueux
et d’archaïque. De l’avoir rendue plus jolie, plus
digeste, moins archaïque, moins monstrueux, avec une manière
de filmer qui parfois me faisait honte, qui est énormément
arrangée par le montage, il y a aussi beaucoup de maladresse.
Et j’aurais envie de revoir le monstre. Peut-être que
je me trompe d’ailleurs ? Mais on l’a monté trop
vite parce que Agnès Guillemot est venue au pied levé
remplacer une monteuse qui était en train de m’assassiner
le film. J’ai appelé Agnès en sauvetage, mais
en réalité, elle n’a pas pu plonger les mains
dans la matière vive du film. Elle a sauvé un montage
désastreux. Ce n’est pas tout à fait pareil. Par
contre, dans Romance, je n’ai absolument aucun regret.
Je n’ai aucun regret sur À ma sœur !. Je
n’ai aucun regret sur Sex is comedy. Et je n’ai
aucun regret sur Anatomie de l’enfer. Même si
il y a des scènes que je trouve très belles et que j’ai
coupé pour des raisons d’harmonie du film. Elles enlevaient
la pureté du film, elles n'étaient pas dans l’architecture,
elles faisaient bosse. Alors on ne peut pas les mettre mais normalement
les bonus de dvd doivent servir à ça (rire).
Propos recueillis par Laurent Devanne.
Entretien réalisé pour l'émission de cinéma
Désaxés et diffusée sur Radio
Libertaire le 1er février 2004.
Lire aussi la
critique du film Anatomie de l'enfer
(1) Blandine
Kriegel est professeur de philosophie morale et politique. Elle est
l'auteur d'un rapport ministériel sur l’impact de la
violence à la télévision.
(2) Le "monstre" est un terme technique employé en
montage. Il s'agit d'un assemblage bout-à-bout, brut, sans
montage, des plans d'un film.