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Comment
êtes-vous venu au cinéma ?
C'est difficile de répondre parce que j'ai l'impression que j'ai
toujours voulu faire ça. C'est vraiment une envie d'enfance.
J'y suis arrivé à la fois par persévérance
et par chance. Disons, que dans la logique des choses, j'ai fait des
études. J'ai essayé de faire deux fois l'Idhec que j'ai
raté deux fois, donc j'ai fait d'autres études: deux années
en fac, une à Censier, une à Saint-Denis en cinéma.
Puis, je suis parti aux Etats-Unis. C'est vraiment là-bas que
j'ai appris à faire du cinéma. J'ai passé deux
ans à ne faire que ça. C'est-à-dire qu'on écrivait
des courts métrages, on lisait ceux des autres, on corrigeait,
ensuite on préparait les films de chacun. Bon, j'étais
souvent pris comme chef opérateur parce que j'avais fait pas
mal de photos. Donc, assez rapidement j'ai appris la technique de la
lumière et à ce moment-là, je me suis dis que j'allais
être chef opérateur. Et puis il y a eu un déclic.
Le premier film que j'ai fait en deuxième année, c'était
le premier truc que j'acceptais de moi et c'est vraiment sur ce film,
qui s'appelait Ligne Transit, que j'ai eu envie d'être
réalisateur plutôt que chef opérateur. Et puis après
ça a été beaucoup de galères! Je suis revenu
en France, mais les choses étaient assez difficiles, j'étais
au chômage.
C'était
en quelle année ?
En 1985. J'ai réussi à trouver des plans comme électricien
sur des tournages et c'est comme ça que j'ai gagné ma
vie pendant un moment. J'ai écrit le scénario d'un court
métrage qui s'appelle Ce qui me meut. J'ai mis trois
ans avant de pouvoir le faire, et c'est pendant cette période-là
que c'était assez difficile. Cela correspondait au début
de la Sept et c'est grâce à eux que le film a pu se faire.
J'avais été refusé par l'aide aux courts métrages,
j'avais vaguement eu un prix de Canal+. Mais si je n'avais pas eu à
l'époque 200 000 francs de la Sept, je n' aurais pas pu le faire.
Et puis, j'ai trouvé les production Lazennec qui ont produit
le film grâce à la Sept. Et ça s'est bien passé
avec Lazennec, le film a eu pas mal de prix dans les festivals et ils
m'ont proposé d'en faire d'autres.
On vous
a proposé d'autres scénarios ?
Non, c'est moi qui ai toujours proposé des scénarios.
Comme ça s'est bien passé avec Ce qui me meut,
ils m'ont payé l'écriture de Riens du tout. Donc,
ça s'est vraiment fait dans la foulée. Assez facilement.
Ce qui me meut ne m'a pas rapporté un sou. J'ai fait
pas mal de petits boulots, j'ai travaillé dans les films d'entreprises
et c'est d'ailleurs quelque chose qui s'est retrouvé dans Riens
du tout.
A quel
niveau ?
Parce que j'allais dans les entreprises pour me renseigner sur les films
que j'écrivais et j'ai rencontré beaucoup de gens qui
s'occupaient de communication, de ressources humaines. Sur Riens
du tout, c'était plus de la documentation que du vécu.
C'est-à-dire que j'ai rencontré le directeur du magasin,
le directeur du personnel, les vendeurs, j'ai travaillé une semaine
aux Galeries Lafayette pour voir comment cela se passait. C'était
plus de l'observation. Le film se base sur ça. Mais une des choses
que j' ai appris aux Etats-Unis, c'est de partir de la réalité.
J'ai compris, à mes dépens, qu'en France, on est vraiment
formé intellectuellement, à théoriser sur les choses
et à essayer de trouver les significations qui sont derrière
les choses et du coup, on oublie les choses. C'est-à-dire qu'on
est un peu trop derrière et pas assez dans les choses. Pour Riens
du tout , je n'avais pas envie que l'on me reproche un manque de
réalité parce que le projet était lié à
cette impression de quotidien et de réalité.
Vous avez
été assistant sur Mauvais sang de Léos
Carax et sur Havre de Juliet Berto ?
J'ai été électricien. Je ne sais plus quel canard
s'était trompé et du coup, j'ai cette réputation.
Et vous
y avez appris beaucoup de choses ?
Oui, peut-être même plus que si j'avais été
assistant. Quand on est assistant, on est très occupé
à travailler pendant que ça tourne, alors que ce qui est
agréable dans le travail d'électricien -même si
c'est très dur physiquement - c'est que le travail s'arrête
au moment où le réalisateur commence à travailler.
C'est vrai que le fait de voir des tournages est assez agréable.
Après, bizarrement, on ne voit plus les autres travailler, et
ça manque vachement. J'aimerais bien voir comment d'autres réalisateurs
travaillent avec leur acteurs, préparent leurs tournages.
Avez-vous
des contacts avec d'autres jeunes réalisateurs ?
On se connaît pas mal entre jeunes réalisateurs. Comme
il y a eu, depuis quelques années, une vague de jeunes réalisateurs
de premiers films, on se retrouve beaucoup dans les festivals. Il y
a beaucoup de gens que j'ai rencontré à Clermont-Ferrand
au festival du court métrage. J'ai travaillé avec deux
réalisateurs un moment. On avait envie de se retrouver pour parler
de la direction d'acteurs. C'était avec Laurence Feirreira Barbosa
qui a fait Les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel et Christophe
Loizillon qui a seulement fait des courts métrages et des documentaires.
On avait fait un atelier de travail avec des acteurs : pendant un an
et demi, on se voyait chaque semaine et chacun amenait des acteurs qui
acceptaient de travailler bénévolement. Ca a été
un atelier de travail très important pour moi. Ca m'a donné
un vécu au niveau de la direction d'acteurs, ce qui me manquait
vachement.
Y -a-t-il
des projets de cinéma qui ont avorté entre Riens du
tout et Le péril jeune ? Est-ce que le fait de
travailler pour la télévision est pour vous un moyen de
ne pas perdre la main ?
Oui, c'était un peu ça l'idée.
Je suis en train d'écrire un scénario pour un long métrage
que je fais avec Lazennec, donc que j'aurais dû faire théoriquement
après Riens du tout. Ce téléfilm (Le
péril jeune) n'est pas du tout un bouche-trou, c'était
une volonté de faire de la télévision. Je savais
que si je faisais ça pour la télévision, j'avais
des dates, je devais écrire le scénario en deux mois.
J'ai terminé le film, de l'écriture jusqu'à la
fin du montage, en huit mois, ce que je ne me serais jamais permis pour
un long métrage. C'est cette rapidité qui m'a fait accepter.
Et ce n'est pas parce que c'est de la télévision que je
ne dois pas en faire. J'ai envie que la télévision soit
mieux que ce qu'elle est.
Mais n'auriez-vous
pas aimé approfondir ce téléfilm ?
Non, je crois que c'était lié à ce sujet-là.
C'était un sujet qui est sorti vite. On s'est rencontré
trois semaines, on a écrit le scénario, ensuite on a réécrit,
ça a duré deux, trois mois avant de tourner, mais vraiment
on l'a sorti d'un coup! C'est vrai qu'après coup on se pose des
questions à propos des films qui coûtent plus chers et
qui prennent plus de temps, on se demande si c'est nécessaire.
Oui, absolument.
J'aime bien le film, je le trouve réussi. Mais c'est vrai qu'il
y plein de choses qui étaient frustrantes, notamment visuellement
parce que je crois que ce qui prend du temps au cinéma, c'est
le travail visuel. Dans le film que j'écris en ce moment, il
y a une part beaucoup plus grande laissée à l'esthétique
et au visuel. J'ai envie de créer des choses. Idéalement,
j'aimerais bien faire l'aller-retour entre des films simples, faits
rapidement, où je peux me laisser aller et des films qui sont
plus des films de recherche.
A propos
de votre prochain film, allez-vous vous baser sur la même structure
de scénario, c'est-à-dire un groupe et un personnage plus
énigmatique ?
Non, pas du tout. C'est l'histoire de trois personnes… disons
que c'est l'histoire d'un couple qui attend un enfant. Le film est divisé
en deux: quelqu'un, en apprenant qu'il va avoir un enfant, commence
à rêver d'un personnage imaginaire, et donc on voit ce
personnage imaginaire qui a une histoire complètement à
lui dans le film. C'est un film qui fait un peu la synthèse entre
tout ce que j'ai fait, parce que ça parle un peu de ce qu'il
y a dans Ce qui me meut sur les rapports avec le passé,
mais c'est un peu long à expliquer. C'est un peu, un film de
science-fiction mais sans fusées ni gadgets.
Est-ce-que
vous vous sentez proche de la bande dessinée ?
Ouais, et d'ailleurs, quand je décrivais Riens du tout
aux techniciens, la blague était de dire que c'était un
film entre Depardon et Tati, entre la BD et le reportage. Ca reposait
sur ce paradoxe, ça me plaisait bien. C'est vrai que le film
est à la fois très réaliste, il y a un côté
reportage et d'autre part, des vrais trucs de BD, des trucs très
Margerin, très débiles, très grossiers et j'aime
bien ce rapport-là, c'est là-dedans que je me sens bien.
Dans Le
péril jeune, vous faites référence à
Amarcord de Fellini chez qui on trouve beaucoup de personnages
secondaires très typés et c'est aussi le cas dans Riens
du tout. Quels rapports entretenez-vous avec le cinéma de
Fellini ?
Je crois de plus en plus que c'est la personne qui me touche le plus
au cinéma. Peut-être, parce qu'il a, justement, très
inscrit dans ses films ce rapport entre le réalisme et la BD,
le décalage qu'il peut y avoir entre des choses décrites
très précisément, d'une façon très
réaliste, c'est-à-dire tout le travail de la première
partie de l'oeuvre de Fellini, le néoréalisme et ensuite
il a été vers des choses plus oniriques. Oui, c'est ça
que j'aime bien chez Fellini. Le fait qu'il n'y a pas vraiment d'opposition
entre parler des gens et en même temps prendre du recul et montrer
des figures, des choses clownesques ou BD. Ce qui m'intéresse,
c'est de dire quel est le rapport entre l'histoire qu'on invente réellement
et le fait qu'on le traite avec des choses vraies. C'est le passage
de l'un à l'autre, le moment où on ne sait plus si c'est
réel ou pas.
Ca donne
aussi une accroche au spectateur de jouer sur cette ambiguïté.
Oui, c'est pour ça que dans Riens du tout, j'essaie
de multiplier les scènes qui sont plausibles. Tout est possible
dans Riens du tout et, en même temps, c'est des trucs
qui sont au bord d'être délirants. Comme le cours des sourires,
c'est un truc qui existe et pourtant en le voyant à l'écran,
on se dit que c'est pas possible. C'est pour ça que je suis très
attaché à être près des choses. Parce qu'avec
la réalité, on est sûr de toucher une vérité.
Par exemple, on peut garder le discours sur:"Le saut à l'élastique,
c'est ridicule", mais, en même temps, en le nuançant,
en lui donnant de la réalité, il est plus fort et il y
a plus d'émotion. De plus en plus, en travaillant, je m'aperçois
que la base, le point de départ de tout, c'est l'émotion.
C'est-à-dire qu'on partage avec le spectateur une émotion
et on essaie de le conduire avec des émotions. Si on veut le
faire rire, si on veut lui faire peur, si on veut le faire réfléchir,
si on veut transmettre une émotion, il faut essayer d'être
le plus proche de lui possible, donc soi-même être proche
des personnages. C'est tout un jeu de passages.
Dans chacun
de vos films, il y a un personnage qui s'oppose à un système.
Par exemple, Roger dans Riens du tout, est un jeune employé
qui refuse la doctrine du travail et il finit licencié, et Tomazi
dans Le péril jeune, s'oppose au système scolaire
et finira mal lui aussi. Comment vous placez-vous par rapport à
celui qui s'oppose ?
Dans Riens du tout, c'était à la base du film.
Quand il y a un groupe, il faut qu'il y ait un pouvoir et un contre-pouvoir
et que l'on ne s'en sort pas sans pouvoir et sans contre-pouvoir, ces
deux éléments sont nécessaires. Ce n'est pas forcément
Roger qui a plus raison que le PDG, mais simplement ces deux personnes-là
ont raison mais chacune à leur manière. De la même
façon, j'ai essayé de retrouver ça dans l'opposition
entre Tomazi et le proviseur. Le proviseur veut que les gens aient leur
bac et suivent des études tranquilles, et c'est en soi plutôt
sympathique et compréhensible. Tomazi, quant à lui, trouve
ça chiant d'aller au lycée et a plutôt envie de
fumer et de se shooter, ce qui est également compréhensible.
Je n'ai pas de discours de révolte, je ne crois pas que je sois
quelqu'un de spécialement révolté. Par contre,
je suis quelqu'un de vachement intermédiaire, c'est peut-être
pour ça que je peux parler des deux camps, je ne tranche pas.
J'ai envie de dire ce que je pense. J'ai envie que les gens disent ce
qu'ils pensent et s'opposent quand il y a à s'opposer. En même
temps, je vois bien autour de moi, que les gens qui sont réellement
opposés et qui sont systématiquement dans cette position
d'être "contre", s'en sortent mal. Ces gens-là
sont nécessaires mais le vivent mal. En tous cas, c'est un problème
qui m'intéresse. J'ai envie de pouvoir me révolter, de
pouvoir m'opposer, et en même temps, je me modère. Je suis
à la fois quelqu'un d'extrémiste et de modéré.
Peut-on
voir dans Le péril jeune un reproche fait aux jeunes
face à leur manque d'engagement ?
Non, ça c'est autre chose, c'est une autre lecture. Il y a quand
même quelque chose que j'ai envie de dire, c'est qu'à l'époque,
il y avait plus d'engagement, il y avait des gens qui croyaient à
des choses, qui se battaient plus. Il y a aussi dans le film le fait
que c'était aussi pour déconner, pour passer du temps,
c'était pas vraiment réfléchi. C'est vrai qu' aujourd'hui,
je trouve qu'il y a un manque d'activités, d'activisme, d'opposition.
Je suis assez content de voir ce qui se passe dans la rue, ce qui s'est
passé à Montparnasse l'autre jour (manifestation contre
le C.I.P., ndlr), de voir que enfin ça réexiste. Je crois
qu'il y a plein de raisons pour lesquelles ça devrait exister
et ça fait du bien de voir que les gens commencent à se
battre.
Propos recueillis par Thomas Guiet et Laurent Devanne
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