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Comment
en êtes-vous venue à faire votre premier film ?
Je voulais faire des films mais je ne voulais pas apprendre. Enfin,
je voulais apprendre mais sans aller dans une école. Probablement
à tort. Je voulais gagner ma vie, donc j'ai tout de suite travaillée
dans le cinéma. Faire une école, ça aurait supposé
être dépendante financièrement.
Est-ce
seulement pour des raisons financières que vous refusiez le passage
par l'école ?
Je voulais être indépendante financièrement et puis
voir comment ça se passait réellement. J'avais fait un
peu de théâtre, mais en fait, j'ai très vite suivi
le cursus de monteuse: stagiaire puis assistante. Le montage me paraissait
être au plus près de la réalisation parce que je
ne voulais pas aller sur les plateaux de tournage. Ca ne m'intéressait
pas le côté mondain. Et c'est vrai que j'avais l'impression
que les gens qui étaient dans les écoles étaient
très conformistes.
Vous pensez
à des écoles privées ou publiques ?
Oh, l'Idhec... à tort ...
Mais l'Idhec
n'est pas une école payante.
Oui, mais il faut manger, dormir, habiter quelque part. Je ne voulais
dépendre de personne. J'ai fait 2 films que j'ai financé
moi-même à des périodes où je ne travaillais
pas. Plus tard, j'ai fait un stage à Varan (2)
où j'ai appris à me servir d'une caméra.
Ces films
étaient tournés en vidéo ?
Non, non en film. Dont un avec l'aide du GREC et qui a fait les festivals.
Ensuite, j'ai découvert qu'on pouvait filmer soi-même avec
le documentaire. J'ai fait plusieurs films en super-8 (parce qu'à
l'époque c'était le super-8) tout en étant monteuse
pour gagner ma vie.
Les deux
premiers films que vous avez fait n'étaient donc pas des films
documentaires ?
Non, non, c'étaient des films de fiction. Et puis après,
avec Varan, j'ai vu qu'on pouvait filmer soi-même, improviser
le cinéma et donc faire du documentaire. Pour moi, le documentaire,
c'était plus improviser, ne pas écrire, filmer une histoire
vraie, des gens. Mais des sujets très proches de la fiction.
J'ai fait trois films sur l'argent, sur des gens et leur rapport à
l'argent.
Vous ne
connaissiez pas le documentaire avant les ateliers Varan ?
Si. Les documentaires, j'en voyais beaucoup et je trouvais ça
extraordinaire. Mais c'était aussi lié au fait de l'engagement
politique. Et puis, quelque chose de plus moderne. Pour moi, le documentaire
a toujours été plus moderne que le cinéma de fiction.
Plus moderne?
C'est-à-dire plus libre dans l'expression ?
Oui et puis qui repousse des frontières. C'est une des façons
de tenter de nouvelles routes dans le cinéma.
Parce que vous aviez le sentiment qu'en fiction on avait fait le tour
du langage cinématographique?
Non, je pense qu'on n'a jamais fait le tour. Mais, quand j'ai commencé
à beaucoup m'intéresser au cinéma, la cinéphilie
était très forte.
C'était
en quelle année ?
Fin des années 70. J'ai commencé à aller énormément
au cinéma à ce moment-là et la cinéphilie
était très très pesante. J'ai toujours ressenti
fortement que la cinéphilie avait un effet qui était de
respecter des auteurs. Ces auteurs devenaient des empêcheurs de
tourner pour la génération d'après. Ce qui est
toujours le cas. Il faut apprendre comment faisaient les maîtres,
les imiter. Moi, je me tenais à distance de ça, du rapport
aux maîtres, parce que je trouvais que ça avait des effets
très négatifs. C'est-à-dire que je voyais que les
gens qui m'entouraient pouvaient très vite ne pas voir le monde,
leurs sentiments ou la réalité et plutôt chercher
une vision du monde qui ressemblerait à celle des maîtres,
qui partirait de là, et qui ne partirait pas de ce qu'ils éprouveraient
eux-mêmes. Et ça, ça me paraissait être dangereux.
Et aussi l'apanage de la fiction, plus fortement. C'est vrai qu'il y
a des maîtres en documentaire, mais il y a très peu de
maîtres imités parce que c'est quasiment impossible d'imiter.
Sûrement que ça viendra, mais on ne peut pas faire du sous-Ophuls,
du sous-Depardon, du sous-Wiseman...
Et pourquoi
selon vous ?
Parce que les gens ne savent pas encore très bien voir les films
documentaires. Ils ne voient pas encore très bien ce qui est
réellement le style d'un cinéaste de documentaire, quelle
est sa spécificité. Dans le documentaire, la démarche
est très importante.
En fait,
la démarche est peut-être trop invisible? C'est-à-dire
que la réalité apparaît d'une façon tellement
forte, qu'on oublie qu'il y quelqu'un derrière, en quelque sorte
.
C'est vrai. Ca n'arrive pas toujours. Mais peut-être que le propre
du documentaire, c'est que le cinéaste n'apparaisse pas. Il n'apparaît
pas en position de maîtrise. Et c'est vrai, c'est un cinéma
où le cinéaste prend le risque de ne pas maîtriser,
de ne pas savoir. Il propose, il se propose dans une démarche,
dans un dispositif, dans une attitude de filmage par rapport au monde
et par définition un cinéaste documentaire ne peut pas
maîtriser. Donc, il est en position de non-savoir. C'est sans
doute quelque chose qui est très important dans l'émergence
d'un peu plus de documentaristes. Encore que je crois qu'il n'y en a
pas plus maintenant.
Mais c'est une réaction vis-à-vis d'une espèce
de fétichisation de la position du cinéaste dans le cinéma
de fiction. C'est une position de révolte vis-à-vis d'un
cinéma qui se regarde tout le temps. Un cinéma qui se
regarde en train de faire du cinéma. Ce qui n'empêche pas
du tout, quand on fait des films documentaires, d'avoir un point de
vue de cinéaste sur le cinéma et de faire toujours un
film sur le cinéma, mais sans céder au nombrilisme que
ça a pu être parfois. Le résultat de la cinéphilie
a été d'arriver à voir les films d'une certaine
façon, d'avoir une émotion esthétique plus forte,
plus intéressante. Mais en même temps, l'effet pervers,
c'est que ça a crée un cinéma en train de se regarder
tourner. Et c'est déjà le propre d'une équipe de
cinéma que de vouloir se regarder tourner. Parce que c'est une
équipe qui, déjà, n'a pas de lieu. Par rapport
aux autres métiers, les gens ont presque toujours un lieu de
travail, des choses à eux. Les gens qui font des films n'ont
pas de lieu, alors ils sont toujours comme une armée, ils sont
toujours en train d'essayer de conquérir un territoire. Donc,
si on ne fait pas attention, très très vite, une équipe
de cinéma se suffit. C'est-à-dire qu'elle fait un film
sur elle-même en train de faire un film. Très vite ça
arrive. L'avantage quand on fait un documentaire, c'est que le contenu
du film devient extrêmement important parce qu'on ne sait pas
ce que c'est et que c'est à prendre directement dans ce qui est
là. Donc, on doit tout le temps se poser la question du sens
de ce qu'on fait.
Il y a
une plus grande humilité.
Oui, face à ce qu'est le film. Parce qu'une équipe de
cinéma a toujours tendance à détruire le film.
Parce qu'elle se dit: "Le film on sait ce que c'est, c'est le scénario,
c'est les acteurs, ils savent jouer, on sait ce que c'est ". Et
pourtant, il y a des gens qui sont merveilleux dans les équipes
de cinéma, pas énormément, mais il y en a quelques-uns.
C'est la technicité qui veut que, parfois, par rapport à
ce qui est le plus important, tout d'un coup, il y a un effet de dénégation
totale. Il y a des gens qui peuvent passer deux heures à mettre
des lumières pour une interview, de telle façon que vous,
vous ne savez plus ce que vous allez dire. Et pour eux, la question
de savoir si vous allez pouvoir dire quelque chose et qu'est-ce que
vous allez dire, n'existe même pas. C'est ça qui est incroyable.
Pour une interview, ce qui compte, c'est quand même ce qu'on va
raconter. Et bien parfois, un type qui l'éclaire pense que la
seule chose qui compte, c'est là où il met sa lampe.
Oui, mais
ne pensez-vous pas que c'est important qu'il y ait cette espèce
de rigidité et que chacun ait son travail à faire sans
empiéter sur celui du réalisateur ?
C'est un monde qui fonctionnait au 19ème siècle. On n'est
plus dans un monde mécanique où la division du travail
est comme ça. On est dans un monde informatique, électronique
où les frontières sont beaucoup plus floues.
Vous regrettez
donc qu'une équipe technique ne soit pas assez impliquée
dans la création; mais il y a un décalage qui est trop
important...
Non, c'est pas ça enfin... Tout le monde veut avoir un train
électrique. Or un film, il faut que ça soit un seul train
électrique. Et la technique, de façon générale,
sauf chez les très grands techniciens, est un moyen de nier ce
pour quoi elle existe. C'est une façon de ne pas aborder le centre,
la technique. Ca a tendance à rendre tout le monde stupéfié.
C'est ce que dit Mac Luhan. Il dit que le mot "Narcisse" ça
vient de l'origine du mot "narcos" dont on a tiré le
mot "narcose". Il dit que Narcisse, quand il se regarde, est
stupéfié par l'image de lui-même, qui est un prolongement
de son propre corps. Il explique, par ailleurs, que toutes les inventions
sont un prolongement du corps et c'est vrai que la technique est quelque
chose qui, par moments, plonge les techniciens dans cette stupéfaction
de leurs capacités. Il dit une autre phrase formidable qui est
: ... (elle se lève et allume son ordinateur) ..."Un monde
mécanisé est un monde qui ne cesse jamais de se préparer
à vivre en déployant à cette fin tous les fastes
navrants de son habileté, de sa méthode et de son ingéniosité
"... Voilà ça résume parfaitement la technique!
Le faste navrant, une préparation infinie...
C'est donc
ça qui vous a particulièrement bloquée au niveau
de la fiction ?
C'est fait pour bloquer les gens. Non, ça ne m'a pas bloquée.
La fiction coûte cher et on veut que ça coûte cher,car,
à la différence du documentaire, il faut payer les acteurs,
etc. Quand il y a 20 personnes derrière la caméra pour
en filmer 1 qui est devant et quand il y en a 1 personne qui filme et
de l'autre côté 20 personnes, le rapport humain n'est pas
le même. Et c'est énorme.Dans le documentaire, le cinéma
est dans une place qui correspond plus à la place du cinéma
dans la vie de chacun. Ce qui est important, c'est ce qui arrive et
il faut arriver à le saisir alors que dans la fiction, il faut
convoquer le fait que quelque chose arrive. Dans le documentaire, ce
qui est convoqué éventuellement, c'est le cinéma.
Dans la fiction, c'est l'évènement. Si vous voulez filmer
le 100 mètres, ça dure 9 secondes. Et bien, si vous n'appuyez
pas au bon moment, vous ne l'aurez pas. Il faut que le cinéma
soit à la hauteur de l'événement. Tandis que dans
la fiction, il faudrait essayer d'écrire ce qui devrait se passer,
donc on peut filmer pleins de moments. Ce serait un exercice vraiment
intéressant de faire en fiction le 100 mètres.
Le problème dans la fiction, c'est qu'il n'y a plus de réalité
à filmer. Elle est carrément oubliée le plus souvent.
Le documentaire, c'est prendre le risque des autres. Dans la fiction,
les autres sont dans le système économique, les autres
sont "employés" par le film tandis que dans le cinéma-documentaire,
on est dans un rapport réel avec les autres, dans un rapport
gratuit, humain. Quelqu'un qu'on filme en documentaire n'est jamais
l'employé du film.
Pour Sinon,
oui, qui est une fiction, comment s'est passé le tournage
?
Bien.
Avez-vous
essayé de vous rapprocher de votre démarche de documentariste
?
Oui et non. Oui, dans le sens où j'ai essayée de garder
une attitude que j'ai découverte dans le documentaire, qui est
la vérité de l'instant. Ne pas préparer ou du moins
préparer d'une autre façon. Ne pas savoir ce qu'on va
faire précisément. Je savais en gros ce que j'allais tourner
chaque jour, mais j'essayais de garder le sentiment d'improvisation.
On répétait peu, on ne cherchait pas tant la bonne prise,
mais plutôt des versions différentes d'une séquence.
Il m'arrivait de réécrire, au dernier moment mais je cherchais
surtout une synthèse un peu brutale de choses que j'avais longuement
imaginée, longtemps auparavant, dans l'écriture. Ce qui
ne rendait pas le geste synthétique du plan séquence,
tombait ou s'estompait. Cela jouait comme une vérité qui
tranchait. J'essayais d'aller à l'essentiel dans un seul mouvement:
le plan. Pour obtenir une espèce de vertige du présent
sans coupure, sans tricherie apparente alors qu'il s'agissait du récit
d'un mensonge.
A propos
de Récréations. Pourquoi avez-vous décidé
d'aller filmer la cour d'une école primaire du 18ème arrondissement
?
Il y a une chose qui m'a amené à faire ça. En vacances,
j'avais un caméscope vidéo 8 et ma fille était
très petite. Elle était avec une amie, une copine qui
avait son âge. Je les ai filmées un jour en train de jouer
toutes les deux. Elles croyaient beaucoup à leurs jeux et elles
m'ont laissées filmer. C'était extraordinaire, c'était
magnifique. Je me suis dit que ce serait vraiment très beau d'arriver
à filmer ça davantage. Après, quand je l'amenais
à l' école, je voyais dans la cour, des choses qui me
rappelaient tous mes sentiments. Je voyais que les enfants se montraient
entre eux, sans s'en rendre compte, des sentiments extrêmement
forts que nous avons tendance à cacher, enfin pour moi, à
force, je cache les sentiments dont j'ai honte. J'ai été
très émue par ça, par ce que je voyais. J'ai l'impression
qu'il y avait tous les sentiments du monde dans la cour de récréation.
Que la cour de récréation était un espèce
de lieu philosophique, un lieu d'abstraction totale où on pouvait
voir tout ce qui allait se jouer dans le monde.
Tout ce
qu'on connaît à la vie adulte est déjà très
présent dès l'enfance.
C'est pas tellement ça. C'est surtout que les enfants sont tout
le temps dans notre société, avec des adultes, avec des
modèles d'idées. Et la cour de récréation,
c'est le seul endroit pour des enfants, entre trois à six ans,
où ils sont seuls entre eux. C'est le seul. Parce qu'au square,
il y a les parents, les adultes ou en famille, c'est pareil. C'est pour
ça, que ça a quelque chose d'abstrait, de quasiment philosophique
et expérimental. C'est leur société. C'est une
espèce de fiction.
C'est pour
cette raison que vous avez mis en exergue du film, une phrase d'un philosophe,
Spinoza : "L'impuissance de l'homme à gouverner ses sentiments,
je l'appelle servitude" ?
C'est la première phrase du chapitre des sentiments dans L'éthique.
J'ai mis cette phrase pour qu'on ait cette idée d'un lieu inventé
pour les philosophes.
Et les
parents, ont-ils vu le film ?
Oui...
Comment
ont-ils réagis, parce qu'il y a quand même des scènes
assez dures ?
Oh, c'est pas très dur.
Le gamin
qui marche sur l'autre. L'un est couché au sol et l'autre lui
marche dessus. Et en fait, ça a l'air tout à fait normal
comme situation puisque l'enfant écrasé ne réagit
pas. Ils se testent constamment, ils cherchent un peu leurs limites.
Pour un regard d'adulte, c'est pas évident quand même !
Ce qui n'est pas évident, c'est que cet enfant veut qu'on lui
marche dessus. C'est ça qui est difficile – enfin, pas
difficile - mais qui est très fort parce que ce n'est pas encore
caché... cette attitude-là. Elle est très visible.
Et comment
ça s'est passé au niveau du tournage ?
J'étais toute seule.
Avez-vous
demandé aux instituteurs de ne pas intervenir…?
Ah, non.
…parce
que, par moments, on entend crier dans la cour. On a l'impression qu'ils
hurlent de douleur et personne ne réagit.
Ils hurlent. Qu'ils hurlent de douleur, c'est autre chose. Ils savent
très bien où sont les maîtresses et quand il faut
aller les chercher, quand c'est nécessaire. Ils ont besoin d'avoir
un espace à eux où ils peuvent hurler de douleur sans
pour autant qu'on les sauve, enfin, qu'un adulte les sauve. C'est très
important qu'ils aient un lieu où ils puissent pleurer et s'ils
veulent être consolés, ils savent où il faut aller.
Parce que, pour eux, être consolé par un adulte, c'est
aussi ne pas faire face à la situation.
Il semblerait
que vous ayez eu un problème avec le son, parce qu'il y a une
post-synchro ?
Oui, les enfants n'étaient pas très audibles pour le spectateur.
On a décrypté à l'onomatopée près
et puis ensuite on a réenregistré petits bouts par petits
bouts.
C'est assez
réussi parce qu'on ne se rend presque pas compte.
Normalement, on ne devrait pas s'en rendre compte du tout. On ne s'en
rend pas compte quand c'est en vidéo.
C'est
très étonnant cette facilité avec laquelle ils
rejouent leurs propres sentiments... Ca m'a beaucoup surpris ...
On peut aller très très loin comme ça.
Par exemple,
quand la petite fille pleure parce qu'elle ne peut pas sauter du banc.
Comment l'avez-vous dirigée ?
Très bêtement, à l'imitation. Je faisais écouter
comment elle disait, puis je répétais. Moi, je l'avais
dans l'oreille. Et elle le refaisait, des dizaines et des dizaines de
fois, jusqu'à ce que ce soit juste.
Ca a dû
être épuisant pour eux ?
Oui, mais on a fait énormément de séances. Un par
un. Ca nous a pris deux mois, je crois. Et puis, ils avaient des cadeaux
à chaque fois, ou des bonbons.
Et vous
les remettiez en situation ?
Non, non, ça aurait été trop compliqué pour
eux et de toute façon, ils seraient repartis sur autre chose.
Mais ils refaisaient assez bien en général. Ca dépendait
des enfants. Il y en avait pour qui, c'était très vite,
très bien. Même nous, on n'arrivait plus à savoir
quand c'était du vrai ou du faux. Mais c'est normal, un enfant
apprend à parler en imitant les adultes. Donc, il est très
très fort en imitation, parce qu'il passe sa vie à faire
ça.
Oui, mais
enfin là, c'était eux-mêmes qu'ils copiaient.
Oui, mais ils ne voyaient pas que c'était eux-mêmes. Je
ne leur ai jamais montré leur image avant que ce ne soit terminé.
Parce que je pensais que s'ils s'étaient vus, c'était
foutu ! Là, je pense que le narcissisme... ils auraient été
pris par leur propre image.
Sinon,
au niveau du filmage, comment avez-vous décidé de suivre
tel ou tel enfant ?
C'était purement intuitif.
Avez-vous
longuement observé les enfants avant de filmer comme pour faire
un 'casting' ?
Non, j'observais en filmant.
Et avez-vous
beaucoup filmé ?
Non, pas énormément, pas assez à mes yeux d'ailleurs...
J'ai filmé 35 heures.
A propos
du documentaire Coûte que Coûte. Qu'est-ce qui
vous a amené à filmer cette entreprise ?
C'est le hasard. Je connaissais bien le patron, puisque j'étais
lié avec lui, familialement. Et en même temps, ça
faisait longtemps que j'avais envie de le filmer. J'avais filmé,
pour lui, son mariage, et en même temps, quand j'ai appris ce
qu'il faisait, ça correspondait exactement à ce que j'avais
envie de montrer : le travail. Se sauver à travers une entreprise
comme une petite patrie. Avec des français et des gens venus
du Maghreb, mais qui travaillaient dans la logique de la France, dans
la logique du monde capitaliste; et puis aussi le rapport entre une
ville de la Côte d'Azur et comment on y travaille, ce qu'on y
fait, comment ça se passe. J'avais l'impression qu'il y avait
dans le film énormément de choses qui étaient modernes.
Le rapport entre les hommes et les femmes dans le travail. Et puis,
je pense qu'on voit bien que les immigrés, comme il viennent
d'ailleurs, voient mieux dans quel système on vit. On comprendrait
beaucoup mieux les pays si on ne filmait que les immigrés.
Il me semble
que le nerf du film, c'est davantage l'argent ?
Oui, ce n'est pas un film sur l'immigration. Le patron a toujours vécu
en France mais il n'est pas né en France. Et le rapport de distance
qu'il a avec la modernité en France, lui permet de voir, d'être
tout de suite au plus haut de la modernité. Il me semble que
c'est un patron plus moderne que le mec qui, par un moment, veut reprendre
sa boîte. Il a compris plus de choses, même s'il se casse
la figure. Il a mieux compris comment marche le capitalisme tel qu'il
est aujourd'hui. C'est ça qui me frappait. Il était plus
proche des patrons américains ou anglais que de la façon
dont les français essaient de rattraper leur propre réalité.
Mais, je ne voulais pas du tout insister sur le fait qu'il y avait des
tunisiens, des marocains, des français ensembles. C'était
comme ça, le film était comme ça. Ca me paraissait
être relativement à l'image de la France mais je ne voulais
pas que ce soit souligné ou dit. D'ailleurs, je suis contente
parce que ça a marché à peu près comme ça.
C'est peut-être une vision trop positive que j'ai, mais j'ai l'impression
qu'on ne s'est pas dit que c'était un patron arabe. C'est un
patron, voilà tout.
Oui, tout
à fait.
C'est ce que je voulais obtenir.
Tout votre
montage tourne autour de l'argent ! J'imagine que vous saviez dès
le début de votre tournage, que c'était ça votre
sujet ?
Bien sûr. Ce n'est absolument pas un portrait.
Jihad,
le patron a une présence assez forte, c'est un vrai personnage
...
Oui, c'est un personnage, mais le film n'est pas le portrait de ce personnage.
C'est tout à fait un film sur l'argent. C'est un sujet qui m'intéresse
beaucoup. Ce qui m'intéressait, c'est comment l'argent écrit
le scénario de la vie. De façon imparable.
Propos recueillis
par Laurent Devanne
__________________________________________________________________________________
(1) Note de
Claire Simon à propos d’Objets d’amour
:
Après avoir présenté mon premier long-métrage,
Coûte que coûte au Théâtre de l’Aquarium,
Didier Bezace m’a proposé de venir au Théâtre
de la Commune d’Aubervilliers, dont il venait de prendre la direction,
pour y créer un spectacle dans le cadre d’un cycle qu’il
a intitulé Ca va aller, sur le monde d’aujourd’hui.
J’étais doublement tentée par l’expérience
: à cause du texte au théâtre, de la liberté
de forme qu’il peut avoir, et puis à cause du défi
que me proposait Didier Bezace : que j’essaie de traiter le réel
d’aujourd’hui sur une scène, alors que je suis cinéaste
documentaire et fiction.
J’ai choisi alors de partir de ce qui est à la fois remarquable
et très général à notre époque, les
objets. Objets dont on rêve, pour lesquels on travaille, qui nous
dominent, qu’on invente, qu’on fabrique, qu’on vend,
qu’on achète, qu’on donne, qu’on vole, qu’on
refuse, qu’on désire, qu’on perd, qu’on emprunte,
qu’on abandonne, qui nous font peur, qui nous survivent, ou dont
on ne sait que faire.
J’ai donc écrit les textes que j’ai ensuite mis en
scène.
Le spectacle, Objets d’amour a été joué
du 20 mars au 1er avril 1998.
(2) Les Ateliers
Varan ont été crées en 1981 suite à
l'expédition qui a eu lieu en 1978 au Mozambique sous la tutelle
de Jean Rouch. Jean Rouch revient assez largement sur cette expérience
qu'il qualifie de "plus belle école de cinéma du
monde" dans un entretien
pour Kinok.
Pour plus d'informations sur les Ateliers
Varan |
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