claude sautet
)))claude sautet, cinéaste
 

Claude Sautet est un cinéaste très à l'écoute de l'univers qui l'entoure. Son cinéma constitue une sorte de "radiographie" du temps présent à travers un grand nombre de personnages souvent attachants et vulnérables.
4 avril 1994. Lors de son passage au ciné-club Jacques Becker à Pontarlier (Jura), dans le cadre de la rétrospective intégrale de son oeuvre, Claude Sautet a très chaleureusement accepté de répondre à nos quelques questions.

 
 
 

Etant donné que vos films évoluent autour de la consistance de personnages, avez-vous déjà été attiré par la mise en scène au théâtre ?
Non ! ... parce que c'est trop tard. Je suis trop à l'intérieur du cinéma pour acquérir, digérer ce qu'est la discipline du théâtre. Je sens bien que le théâtre est une autre discipline, complètement différente de celle du cinéma. Evidemment, il s'agit d'acteurs, d'une dramaturgie mais la stylisation du théâtre est totalement différente. La stylisation est basée sur le texte et moi j'essaie de faire que le texte soit noyé par un contrepoint physique, donc c'est complètement différent pour moi.

Pourquoi avoir choisi le cinéma et quel a été votre parcours ?
Quand j'étais petit, je ne pensais pas du tout au cinéma. Je me demandais ce que j'allais faire de ma vie. J'étais un élève très distrait et plus que médiocre. On était quatre enfants. Ma mère, à cause de ma distraction, a pensé que j'avais des dispositions artistiques, c'est une chance ! Après, il y a eu la guerre, c'est compliqué. Les années ont passé et ma mère m'a poussé à entrer à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Je suis rentré en sculpture. J'ai été reçu premier, mais en même temps, je ne voyais pas comment gagner ma vie avec ça. Je cherchais des boulots, je faisais des petits décors pour des pièces pour enfants. Et puis, j'ai fait l'Idhec suivi d’un stage dans un film de Claude Autant-Lara. On était six stagiaires, on ne faisait rien, à part porter les sandwiches. Je n'ai rien trouvé après. Pendant 7, 8 mois, j'ai fait de la critique musicale dans Combat pour gagner ma vie. J'ai rencontré un ancien de l'Idhec qui faisait des courts métrages et il m'a demandé si je voulais venir avec lui. J'étais près à faire n'importe quoi, alors j'ai travaillé avec lui, puis avec d'autres. J'étais un factotum, j'apprenais à peu près tout : la prise de vue, les comptes, comment payer les gens. A force, j'ai fini par être engagé à l'année comme assistant à tout faire dans une maison de production. J'étais deuxième assistant sur des films assez médiocres en général. J'avais un sens de l'organisation au travail, et aussi un sens de la technique. Je devins un spécialiste de l'arrangement de scénario, pour faciliter les scènes au tournage: les scènes dialoguées, d'action. Petit à petit, j'ai fini par avoir une réputation dans ce domaine. J'étais premier assistant, mais sans voir comment, moi, je pouvais faire un film. Les conditions des producteurs à l'époque étaient très difficiles, à moins d'être un vieux maître. J'ai travaillé avec Franju, avec Becker. J'ai commencé à comprendre qu'il fallait beaucoup de caractère pour lutter contre la pesanteur de la production, du corporatisme. Et j'ai terminé un film à la place d'un metteur en scène, avec Lino Ventura qui débutait à l'époque (Bonjour sourire, ndlr). Le film a eu du succès. Lino m'a proposé un film, c'était Classes tous risques. Il me l'a proposé sur le conseil de Jacques Becker. C'était un polar de gangsters. J'avais été très influencé dans ma jeunesse par ce genre de films, les films noirs américains. Je me suis dit que je pourrais faire un exercice que je n'ai jamais vu en France. Les films de gangsters étaient des films à dialogues d'argot, mais n'allaient pas dans le sens récit par comportement, béhaviorisme, par le physique.

Avez-vous fait des courts métrages avant de passer au long ?
J'ai dû en faire un qui n'était pas passionnant, sur l'anesthésie. C'est un film comme il y en a eu beaucoup sur la chirurgie. Quand j'ai fait Classes tous risques, j'ai eu très peur. Je me disais que j'en étais incapable. Je n'avais pas envie de toute cette responsabilité très lourde. On a tout le budget sur le dos, cela coûte très cher. Quand on est assistant, on a la responsabilité de l'organisation. Mais là, en tant que metteur en scène, on a la responsabilité de la facture artistique, cela devient très lourd.

Par quel cinéma avez-vous été influencé à cette époque ?
Par le cinéma américain B, c'est-à-dire ce qu'on appelait les films noirs. Parce qu'ils étaient souvent très fluides. A part ça, on ne va pas citer Walsh, Curtiz, tous ces types extraordinaires qui d'ailleurs étaient très critiqués à l'époque, alors que maintenant on les fête. Evidemment, il y a aussi Ford, c'est extraordinaire car on ne peut pas faire plus simple. Autrement... Ozu, le japonais, je suis sidéré. Si j' étais jeune, je serais influencé par Cassavetes parce qu’il montre qu'on peut faire des films avec peu d'argent et avoir, comment dire, une caméra "aimante" ...

Parmi les jeunes cinéastes, en qui mettez-vous vos espoirs pour l'avenir du cinéma ?
Il y en a pas mal. Il y a Desplechin, Christian Vincent. Tout dépend comment on trouve le joint entre ce qu'on ressent et le public. Je pense qu'ils ne sont pas trop truqueurs... et comment atteindre le public quand on ne veut pas truquer, c'est un problème ! C'est le problème de communiquer. On ne fait jamais les choses que pour soi, on les fait toujours par rapport à un autre imaginaire.

Pensez-vous avoir un rôle à jouer, en tant que cinéaste, dans la société ?
Aucun. Je n'ai aucune prétention sur ce plan-là. Je pense que j'ai eu de la chance, et que quand on arrive à exercer ce métier en le faisant à peu près comme on veut, en refusant beaucoup, en tournant peu, c'est un privilège extraordinaire... avoir la chance de s'exprimer... c'est un rapport à l'autre. J'essaie d'être honnête avec moi, c'est-à-dire de transmettre des choses qui me préoccupent, qui me touchent et de les communiquer d'une façon attractive.

Votre cinéma a tendance à être perçu comme étant sociologique, humaniste et réaliste. Que pensez-vous de ces trois qualificatifs ?
On peut probablement en rajouter sept, c'est comme on veut ! Je suis d'une nature sceptique et il faut bien vivre avec de l'espoir.

Pensez-vous faire un cinéma réaliste ?
Non, le réalisme, en fait, n'existe pas vraiment. Déjà, le temps d'un film n'a pas de réalisme. Donc, où se trouve le réalisme ? Même quand il y a une apparence réaliste, on est dans une stylisation. Ne serait-ce que dans la forme du récit et la forme du récit est pour moi toujours plus près de la structure musicale. C'est-à-dire que je sais plus les mouvements, l'ordre des sentiments, l'ordre des émotions que le sens du film. Je n'aime pas l'explicite, voilà, c'est ça !

Il apparaît que vos personnages se dévoilent, montrent leur malaise, dans les moments de loisir, quand ils sont en bandes, entre copains.
Quand j'ai commencé à tourner, j'avais 40 ans. Je me suis rendu compte que rien n'était aussi simple que l'on pouvait le croire chez les gens. Les gens les plus "cools" sont plein de fissures intérieures. Ce qui m'intéressait, surtout chez les hommes, c'était de voir comment ils sont déstabilisés et comment ils essaient de le cacher. Il y a donc cette maladie qui les déséquilibre et voir comment ils s'en sortent, comment ils ne s'en sortent pas, c'est ça qui m'a toujours intéressé. C'est quelque chose qui est au-delà des crises sociales. La crise sociale est arrivée plus tard, je l'ai traitée dans Mado. Mais crise ou pas crise, il y a quelque chose chez l'homme, dans sa vie, même quand il a tout, il est comme pris d'autodestruction. Il ne sait pas se comporter, surtout dans ses rapports avec la femme. Depuis qu'elle a une plus grande capacité d'expression sociale, il est encore plus perturbé, tout du moins c'est ce que j'ai ressenti à une époque. Par ailleurs, toutes les vies sont faites de rêves de jeunesse et avec le train de vie que mènent les gens, ils ont l'impression qu'ils ont trahi ce qu'ils étaient étant jeunes. Ont-ils raison de penser cela, je n'en sais rien.

Dans vos films, il y a très souvent des voitures comme "moteur" de l'action.
Je suis né à Montrouge dans la banlieue de Paris. Alors, j'ai vécu dans cette sorte d'anxiété où la voiture et les cafés... c'est là que tout se délivre. On a l'impression qu'il y a une ambiance chaleureuse. On s'aperçoit que les gens ne sont pas comme on les voit de loin.C'est un peu comme si on veut faire un portrait, il y a une apparence, mais quand on veut s'attacher au portrait, on s'aperçoit que c'est plus compliqué.

 

 

Propos recueillis par Eckart Unterberger,Thomas Faverjon, Suy Nhek et Laurent Devanne.