Béatrice
Cenci,
plus connu sous le titre Liens d’amour et de sang,
aurait pu être le tournant de la carrière du cinéaste
italien Lucio Fulci si cette oeuvre avait rencontrée le succès
et n’avait pas attisée les foudres des ligues catholiques
italiennes de l’époque. Lucio Fulci aurait ainsi rejoint
la lignée des maîtres du cinéma italien comme
Pasolini, Antonioni ou Visconti. Au lieu de cela, le cinéaste
se fera un nom dans le cinéma Bis et plus spécialement
dans le genre macabre et gore dont il deviendra l’un des artisans
majeurs avec ce que l’on a appelé sa "Trilogie des
morts vivants", composée de L’enfer des zombies,
Frayeurs et l’au-delà (considéré
comme son chef d’œuvre). Des films aux effets spéciaux
sanguinolants et inspirés des univers gothiques de romanciers
comme Edgar Allan Poe ou H.P. Lovecraft, dans lesquels le réalisateur
fait preuve d’un jusqu’auboutisme total dans la représentation
de la violence, à ce titre le travail singulier et recherché
des séquences de torture sur Béatrice Cenci
ne sera sans doute pas étranger au style très graphique
du futur cinéaste de films d’horreur.
Béatrice Cenci est une commande faite à Lucio
Fulci par le producteur Giorgio Aliani. Le cinéaste s’emparera
du projet pour en faire une œuvre très personnelle qu’il
décrit lui-même comme sa plus réussie, celle dont
il est le plus fier. Pour écrire le scénario, Fulci
s’inspire d’un célèbre fait divers de l’Italie
du 16ème siècle ainsi que des Chroniques italiennes
de Stendhal. Une dizaine d’autres cinéastes transalpins
livreront leur propre adaptation cinématographique de cette
tragédie, comme Le château des amants maudits
que réalise Ricardo Freda en 1956, ce film qui bénéficie
d’une brillante utilisation du format cinémascope est
considéré comme le plus remarquable. Concernant l’adaptation
de Lucio Fulci, ce dernier travaillera sur l’histoire pendant
près de dix ans avant d’oser porter le film à
l’écran, entre temps, il se sera consacré essentiellement
au registre de la comédie à l’Italienne avec le
célèbre humoriste Toto, acteur prolifique que l’on
retrouve par exemple chez Pasolini dans Des oiseaux, petits et
gros, unique comédie du poète-cinéaste.
Pendant cette période, Fulci réalise quelques films
légers destinés à plaire à un large public
et devenir des succès commerciaux. Il emploiera même
Orson Welles pour l’un d’eux, l’acteur-réalisateur
américain se trouvant alors dans une passe difficile, collabore
avec des artisans européens comme Fulci pour des raisons purement
alimentaires, ce qui n’empêchera pas les deux hommes de
devenir bon amis. À cet égard, Welles sera étonné
de voir un homme aussi cultivé que Fulci se livrer à
l’exercice facile du film comique et populaire.
Sans doute sous l’impulsion d’artistes comme Welles, Fulci
souhaite porter des œuvres plus ambitieuses à l’écran.
Il entreprend donc le tournage de Béatrice Cenci.
Pour se faire, il s’entoure d’une équipe solide
de techniciens comme le directeur de la photographie Erico Menczer
ou le musicien Silvano Spadaccino qui livreront tous deux un travail
remarquable. À sa sortie, le film est un échec, l’église
le juge trop critique à son encontre et les spectateurs italiens,
peu habitués à ce genre de sujet plein de gravité
de la part d’un réalisateur de comédies, bouderont
le film. Fulci en gardera une blessure profonde, victime d’une
incompréhension quasi-générale de la part de
la critique, des spectateurs et même du milieu intellectuel
du cinéma et de la littérature. Le célèbre
écrivain Alberto Moravia confiera notamment au cinéaste,
à propos de son film, qu’il n’est au fond qu’une
banale histoire d’inceste et ne peut donc intéresser
les gens.
Avec le recul, Béatrice Cenci de Lucio Fulci n’est
sans doute pas un chef d’œuvre, ni un film à réhabiliter
totalement, faute à de nombreux aspects datés, mais
mérite par contre d’être jugé sous un jour
nouveau, les polémiques de l’époque s’étant
estompées. Avant tout, Lucio Fulci y fait preuve d’une
très grande rigueur de mise en scène, chaque plan semble
travaillé et construit comme un tableau de la renaissance,
le cinéaste se permet des audaces visuelles étonnantes
en faisant usage pour certaines séquences d’un système
de cache permettant de montrer les personnages au premier et à
l’arrière plan avec la même netteté. Cette
technique a déjà été exploitée
avant lui par de grands formalistes du cinéma, notamment Orson
Welles pour Citizen Kane.. et Fulci y a peut-être pensé
? Le cinéaste italien s’en sert ici de manière
fulgurante, pour accentuer la tension et les enjeux dramatiques qui
se nouent entre les protagonistes, à la manière d’un
drame shakespearien.
Le film évoque par instant le cinéma d’autres
grands maîtres italiens comme la mise en scène de Pier
Paolo Pasolini, avec une façon proche de figurer les décors
et les visages. À cet égard, saluons les prestations
remarquables des comédiens, en tête l’acteur français
George Wilson, qui campe un Francesco Cenci effrayant de sadisme,
certaines des scènes où il apparaît (le meurtre)
sont d’une profonde cruauté et non dénuées
d’une complaisance dans la représentation de la violence,
préfigurant les futurs films gores du cinéaste. À
noter également la présence d’un autre comédien
français, Raymond Pellegrin, dans un rôle trop bref mais
intéressant, celui du cardinal Lanciani.
Si le film a fortement offensé l’église c’est
parce que Fulci met en parallèle l’argent et la religion,
évoquant les intérêts financiers de la Papauté.
Opposant également la passion folle de Olimpio (Tomas Milian)
pour sa maîtresse Béatrice (Adrienne La Russa) aux enjeux
bassement terre à terre des serviteurs de l’inquisition,
Fulci nous les montre comme des marionnettes grotesques, de pauvres
êtres serviles bien trop englués dans des problèmes
d’ordre matériel pour saisir le sens véritable
du mot amour. Le film est enfin un lourd pamphlet sur le pouvoir et
les ambitions politiques, à travers le portrait de personnages
profondément corrompus et ambitieux.
On peut penser que le cinéaste nous aurait livré d’autres
drames de cette trempe si on lui en avait fourni l’occasion,
le destin en a décidé autrement. Pour l’histoire
du cinéma, Fulci restera comme l’un des maîtres
du Bis italien, aux côtés de Mario Bava, Ricardo Freda
ou Dario Argento, alors qu’il était au fond de lui un
intellectuel et un véritable artiste. Il est donc utile aujourd’hui
de réviser son jugement à l’égard d’un
cinéma dit « de quartier » et réputé
mineur, cela se fait sans peine à la vision de cette œuvre
forte et sans concession qu’est Béatrice Cenci.
Thierry Carteret