Cinéaste
de l'excès et du grotesque, Robert Aldrich, quels que soient
les sujets auxquels il s'attela au cours de sa longue carrière,
n'avait pas pour habitude de faire dans la demie-mesure. En filmant
en 1955 Le grand couteau (The big knife), basé sur
l'adaptation que fit James Poe d'une pièce de Clifford Odets,
il s'attaque au mirage hollywoodien, alors toujours entraîné
dans les remous du Maccarthysme. Le regard qu'Aldrich porte sur le
monde du cinéma est particulièrement acide. Les rapports
entre les gens du spectacle semblent n'obéir qu'à des
règles d'allégeance et de services rendus aux plus puissants
en échange d'une protection financière. Cette micro-société
a tout d'une structure à caractère mafieux. La mise
en scène se charge de valider ce parallèle. Le premier
face-à-face entre l'acteur réticent Charles Castle et
son producteur Stanley Hoff se pare de tous les atours du polar et
l'élément scénaristique déclencheur de
la crise finale achève de déplacer le récit à
la lisière du genre criminel.
Le héros du Grand couteau, la star Charles Castle, est un acteur
encore très populaire mais fatigué de ne se voir confier
que des rôles sans consistance dans des productions purement
commerciales, lui qui rêvait quelques années plus tôt
d'ébranler le système en accompagnant de nouveaux artistes
tels Huston, Wilder, Kazan, Mankiewicz (cités nommément).
L'homme droit et idéaliste, au grand désespoir de sa
femme, est devenu un professionnel docile, prêt à prolonger
un contrat d'exclusivité avec son monstrueux producteur qui
finirait de l'enterrer artistiquement. À force de compromissions,
Charles Castle a franchi un à un les différents cercles
de l'enfer et le récit consistera à laisser venir tous
les démons à sa porte. Il doit ainsi se confronter successivement
à la mégère journaliste, à son producteur,
à l'homme d'affaire sans scrupules de ce dernier, à
la femme aguicheuse de son agent, à la starlette risquant la
réputation du studio. Tous le tentent une dernière fois,
éprouvant le peu de moralité qui lui reste. Castle,
portant bien son nom, est absolument cerné de toutes parts
dans sa villa, ces diables ayant la faculté de débouler
à n'importe quel moment et de n'importe où (de l'entrée
principale, où personne ne s'annonce jamais, de l'escalier
tombant de l'étage, de la baie vitrée donnant sur le
jardin).
Jack Palance campe ce personnage piégé tel un félin
blessé, capable de bondir brusquement vers ses agresseurs (la
caméra d'Aldrich s'élevant alors, afin de faire apprécier
l'explosivité de la réplique). Tendu, nerveux, il saisit
le moindre objet à sa portée, à la recherche
d'un apaisement impossible. Ses proches se chargent parfois de le
contenir : son entraîneur personnel ne cesse de le toucher,
comme l'on caresse un animal (moments extrêmement physiques,
chargés d'ambiguïté mais aussi faisant resentir
une certaine infantilisation). Constamment à fleur de peau,
Palance n'a aucun mal à jouer, avec la même justesse
et la même intensité, la sobriété et l'ivresse.
Instables, les personnages du Grand couteau semblent toutefois
taillés d'un seul bloc, représentant certaines catégories
de caractères, et il s'agit moins d'observer leur évolution
que leur effritement. La conduite du récit, qui garde effrontément
sa structure (et son cadre) théâtrale, se fait en proposant
une série de choix, parfois jusqu'au manichéisme. Cependant,
une réel approfondissement naît de cette succession de
nouveaux dilemmes qui donnent parfois l'impression d'oblitérer
les précédents : signer un contrat ou pas, tromper sa
femme ou pas, résister ou pas, accepter un arrangement ou pas,
être honnête avec soi ou pas. Ce surplus dramatique, Aldrich
l'accompagne à sa façon, très directe et très
expressive visuellement. L'exacerbation des affects par la mise en
scène fait penser plus d'une fois au cinéma d'Elia Kazan.
Deux autres caractéristiques poussent également à
la comparaison : l'origine théâtrale de l'argument et
le jeu des acteurs. Celui de Rod Steiger semble mimer celui de Brando.
Dans la peau du producteur Hoff, peroxydé, affublé d'une
oreillette et de lunettes noires, il va et vient entre l'émotion
brute et un au-delà du cabotinage, tout cela s'accordant finalement
assez bien avec le style d'Aldrich (et pouvant toujours se justifier
dans ce monde en perpétuelle représentation qu'est Hollywood).
La violence s'accompagne donc d'une volonté satirique certaine,
dont la musique prend une bonne part. La partition de Frank De Vol
se fait commentaire musical plutôt qu'illustration. Le thème
lié aux apparitions de Stanley Hoff est militaire et une conversation
très tendue peut se trouver finalement désamorcée
par une boutade accompagnée de quelques notes guillerettes.
La brièveté de ces instants musicaux, soulignant quelques
moments forts, laisse peu de doute sur le second degré visé.
L'ultime envolée elle-même semble jouer un double-jeu,
celui de l'émotion devant les larmes versées et celui
du détachement face à ces personnages abandonnés
dans leur souricière.
On peut assurément préférer d'autres Aldrich
à celui-ci, coincé qu'il est entre le ravageur En
quatrième vitesse et le puissant Attaque ! (où
l'on retrouvera cet hallucinant Jack Palance). Son rythme est plus
lent, les dialogues y sont abondants. S'y affirme toutefois l'assurance
et la vigueur d'un style peu enclin aux bonnes manières.
Edouard Sivière