Kansas city a vu naître
Robert Altman, qui dans les années 90, a renversé le
processus pour se muer en géniteur d’un film éponyme.
Sage hommage ou autobiographie déictique ? Altman s’est
singularisé par une capacité surplombante à manipuler
un monde ; chacun de ses films ; qui engage une multitude de personnages
et d’événements, cousus par le mince fil d’Ariane
lui servant d’intrigue. Il suffit de penser à Short
Cuts, véritable exhumation pour cet auteur damné
des obscures années 80, qui avait réussi à accrocher
les hautes sphères du succès en signant un nouveau film-chorale.
On pense alors à Mash, Nashville ou Un mariage,
qui étaient marqués par une prétention d’ubiquité
du créateur Altman à nouer en définitive les
nombreux fils qu’il avait pondus. Mais ce désir, Altman
l’a toujours défendu au nom d’un certain réalisme
de la vie quotidienne, et on ne peut que lui donner raison. La vie
se résume bien souvent en un fourmillement de personnes qui
se croisent, se rencontrent… une complexité que ne reflète
pas en général les films linéaires.
Chorale, évidemment, puisqu’il mettait en scène
une foule épaisse qu’il coordonnait et découpait
de ses doigts de chefs d’orchestre. Pas manqué, Robert
Altman réalise quelques années plus tard avec Kansas
city un film musical. Il se prend véritablement au jeu
hypnotisant d’une mise en scène de maestro bercée
par le velouté diffus du jazz (omniprésent dans le film).
Dense et accordé, Kansas city vend son âme au
spectacle (non au spectaculaire) auquel le défunt cinéaste
rend hommage. D’une part, parce qu’il réaffirme
le cinéma comme un art total populaire, maîtrisé,
mais également parce que ce film représente dans sa
carrière une sorte de retraite autobiographie émue et
sage. Gamin de Kansas City et enfant du cinéma, Robert Altman
dépose sur nos yeux son regard nostalgique d’un amoureux
de jazz.
Un récit éclaté
Formellement le grand représentant de l’œuvre chorale,
Altman a choisi la pluralité narrative pour construire ses
récits. Kaléidoscope à points de vue multiples,
Kansas city découpe la trame narrative en plusieurs
blocs qui au fur et à mesure de l’histoire viendront
préciser le propos, retracer les desseins jusqu’à
rétablir le puzzle funèbre qui n’a de fin possible
qu’à travers la mort. Ces blocs, petit à petit,
nous font pénétrer dans des univers hétérogènes
: une bourgeoise (Carolyn) entretenue par son politicien de mari kidnappée
par une jeune femme (Blondie) du petit peuple prête à
tout pour récupérer son badboy (Johnny), lui-même
étant prisonnier du parrain de la pègre (Seldom), blanchie
par son respectable club de Jazz, que fréquentent les quartiers
noirs exclus de toute mixité.
Toutes ces parties recomposent la société disparate
de la ville de Kansas, qui se côtoient sans se voir sauf quand
les intérêts personnels poussent à la négociation.
Et, celle-ci réunira irrémédiablement tous les
camps. Ce film-chorale reste très compréhensible. Nous
ne sommes pas confrontés à une vertigineuse exposition
de faits, ramifiés jusqu’à la saturation. Ici,
le club de Jazz sert de point cardinal, un nœud qui rattache
tous ces blocs et ses personnages.
Une rencontre éclatante
De ce récit à tiroir éclôt une aventure
féminine, recouvrant le film du voile de Poppée qui
nous trouble d’une beauté indicible. Altman brosse le
portrait passionnément ironique de deux femmes antagonistes
: une apathique candide riche et droguée, et une jeune femme
un peu canaille, désespérément amoureuse. Ce
duo, c’est l’idée du film : la réunion.
Bien que Kansas City ne soit pas aussi fragmenté que
Short Cuts ou Nashville, son travail sur l’association
de multiples, des différences tend toujours à la fusion
finale, bien souvent désenchantée, mais épris
d’une beauté qui tâche le film. Bien sûr
cela convoque des personnages parfois à la limite de la caricature,
mais en les entrechoquant il se passe quelque chose. Réunion
des personnages, liaison des événements entre eux précipitant
le film dans un fin vrillée, tourbillonnant jusqu’à
l’expulsion de chacun de ses protagonistes recadré dans
leur statut de départ. Chacun sa destinée. Les petits
voyous meurent, les manipulateurs demeurent. Blondie décolorée
en blonde (!) retrouve l’actrice Jean Harlow qu’elle aimait
tant voir au cinéma, rejoignant alors les fantômes de
la pellicule.
Cette forme chorale, identifiable à Altman, rappelle que le
cinéma est un spectacle. Sa maîtrise de la mise en scène,
a le je ne sais quoi de présomptueux, qui a gêné
beaucoup de critiques, cette détermination à tout contrôler,
à construire un monde, le manipuler à la manière
du Créateur : Dieu. Cependant, Kansas city, m’apparaît
bien plus comme un hommage dévoué à l’art
du spectacle : jazz, Hollywood…
L’illusion hollywoodienne
Le Cinéma évolue toujours à la marge du film
d’Altman. Nombre de références au septième
art habite les contours du film, et plus précisément
du couple de femmes qui erre, attend, avance, entouré des artifices
du cinéma comme si tous deux se perdaient dans les décors
illusoires des westerns. Proche d’une version exclusivement
féminine de Bonnie & Clyde, le duo en fuite traverse
de nombreuses scènes « cinéphiliques ».
Pourquoi peut-on les appeler ainsi ? Le premier lieu où elles
se planqueront, est un cinéma où est diffusé
un film avec Jean Harlow, un des premiers mythes féminins d’Hollywood
(une pré-Marylin des 30’s), sur laquelle Blondie se projette
pendant le film. Plus tard, celles-ci seront spectatrices d’une
scène de fusillades, spectacle anecdotique qui ne vaut que
pour lui-même (il n’entre pas en rapport avec l’intrigue).
Cette scène n’a de valeur qu’en référence
au cinéma : c’est comme si les deux filles se trouvaient
accidentellement sur un plateau de tournage, ou dans une salle de
cinéma. Et puis, les personnages, souvent archétypaux
chez Altman, sont des figures déplacées de film, de
genre. L’exemple du parrain de la pègre locale, bien
qu’afro-américain, étonne par sa ressemblance
avec le Brando de Coppola. Même gueule carrée, même
fétiche de bandits, il s’emploie à une cruauté
presque sympathique. Par ailleurs, le film multiplie les surcadrages
de miroir. Pris dans ce champ, les acteurs apparaissent dans un nouvel
écran, jetant un regard réflexif sur leur personnage,
sur le cinéma mis en abyme ici. Or, le miroir, est une symbolique
forte de l’illusion. Spectacle comme illusion.
Le spectacle musical
En outre, Kansas city se transforme à bien des égards
en une performance continue de Jazz qui cotonne le film de sa moiteur
musicale. Les musiciens sont nombreux, la musique omniprésente,
et les scènes de concert filmées comme un live exclusif
prennent la place des événements racontés jusqu’à
présent. Ce spectacle musical est montré comme tel :
musiciens qui improvisent ensemble, détails visuels sur le
jeu des pianistes, saxophonistes, réactions de la foule généralement
anonyme.
Les morceaux de jazz se poursuivent dans un temps hors-cadre (extra-diégétique),
hors séquences. Ils ne peuvent alors ni être associés
à l’image - comme l’air joué par les musiciens
présents dans le champs - ni comme de la musique Off, participant
à une bande musicale suggestive. Ici, le jazz est bien sûr
à l’écran (de nombreux musiciens effectuent le
longues improvisations, des interludes), mais gravite autour de la
bande image. Cette présence/absence, fait penser aux films
muets qui faisaient intervenir des musiciens pendant les projections
pour colorer le film. Présents parce qu’ils sont là,
font de la musique mais absents parce qu’il ne font pas partie
du film en tant que tel. Or, ces musiciens de Kansas city, n’ont
aucune importance narrative, aucune incidence sur ce qui se déploie
autour d’eux. Pour son plaisir, Altman les invite à jouer.
L’aspect autobiographique
Le spectacle interfère sur le récit, ronge les bords
du film, non pour l’étouffer, mais plutôt pour
ornementer Kansas City des amours d’Altman. Car il
entretient un rapport particulier avec cette ville. Il est difficile
de retirer l’importance autobiographique de cette œuvre.
Né à Kansas City, Robert Altman nous montre sa ville,
sûrement fantasmée et déformée avec le
temps, peut être avec ses yeux d’enfant des années
30, fasciné par le cinéma et la musique. Hollywood rayonne
dans la décennie, alors que le Jazz commence à se diffuser
hors du cercle afro-américain. Les performances de jazz furent
d’ailleurs réalisées par de vrais professionnels
reconnus, jazzmen contemporains, auxquels Altman a laissé une
liberté, qu’il a filmée avec un dispositif conséquent.
Il a d’ailleurs compilé toutes ces séquences pour
sortir quelques temps après Kansas City, un film intitulé
Jazz’34. Incroyable jam-session, on pourrait presque
se demander, avec une once de dérision, si Kansas City
ne fut pas un prétexte pour réunir tous ces artistes
tant désirés par Altman.
Altman
signe un film-chorale triangulaire. Pris à l’intérieur
de ces entrelacs, Altman se met à nu. Devant les spectacles fondateurs,
ses yeux d’enfants brillent d’une intensité émouvante.
On ressent à la vue de Kansas City, l’attachement
aux choses qui l’ont éduqué, qui lui ont transmis
cet amour de l’art, et du spectacle. Kansas City se révèle
touchant, dans cette nostalgie des vielles figures du cinéma,
dorlotées par la berceuse jazzy qu’Altman devait entendre,
là-bas dans le Missouri, lorsqu’il fermait les paupières.
Ces yeux, aujourd’hui, font offrande d’une vie de cinéma.
Maxime Cazin |

















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B I O
Né en 1925, à Kansas City, Robert Altman fait ses études
secondaires chez les Jésuites et obtient un diplôme d’ingénieur
mathématicien à l’université du Missouri.
Ses débuts à Hollywood passeront inaperçus : en
1957, il signe The Deliquentset James Dean Story. Il se tourne vers
la télévision, réalisant de nombreux feuilletons
dont deux épisodes de Hitchcock Presentsen 1957 et 1958. Il devra
attendre 1970 avant de réaliser M*A*S*H, une satire délirante
de l’armée, qui remporte la palme d’or à Cannes.
Suit alors une décennie triomphale avec une quinzaine de films
extrêmement variés. Car, même si sa marque de fabrique
reste ce fameux style choral inauguré avec Nashville (1975),
où s’entrecroisent vingt-quatre personnages, il fera toujours
preuve d’une inspiration très éclectique (citons
le polar Le Privé, le western John Mc Cabeou le film intimiste
Trois femmes.) A la fin des années 70, essuyant plusieurs échecs,
il s’installe à New York et travaille de nouveau pour la
télévision. Il revient en force sur le devant de la scène
cinématographique avec The Player, une satire mordante sur Hollywood,
puis Short Cuts, Prêt-à-porter ou encore Gosford Park.
Robert Altman s’est éteint le 20 novembre 2006, peu de
temps avant la sortie de son dernier film en France, The Last Show.
F I L M O S É L E C T I V E
2006
- THE LAST SHOW
2004 - THE COMPANY
2002 - GOSFORD PARK
2001 - DOCTEUR T ET LES FEMMES
1996 - KANSAS CITY
1994 - SHORT CUTS
1992 - THE PLAYER
1979 - QUINTET
1975 - NASHVILLE
1970 - M*A*S*H |
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