Si
Mathieu Amalric s’est laissé prendre au jeu chez Desplechin,
dans Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle)
et Rois et Reine, il n’en poursuit pas moins,
en parallèle, une carrière de cinéaste discret
mais talentueux. Fort de son expérience d’assistant sur
des films de Louis Malle ou d’Alain Tanner, il tourne plusieurs
courts-métrages avant d’avoir la possibilité de
réaliser Mange ta soupe, comédie douce-amère
au style raffiné. Puis il gagne en liberté avec Le
stade de Wimbledon, longue quête faite d’errances
et de rencontres, d’après le roman éponyme de
Daniele Del Giudice.
Dans l’un comme dans l’autre, il accorde une place cruciale
et originale à la littérature. Mange ta
soupe, d’abord, se déroule dans une maison
de famille, envahie par les livres d’une mère critique
littéraire et désertée par les autres membres.
Ici, la masse des ouvrages entassés crée un environnement
hostile: étagères surchargées menaçant
de s’effondrer sur le couloir, barrière infranchissable
condamnant la chambre d’un frère disparu, improbables
colonnes branlantes édifiées partout. Lorsque, de passage
à Paris, le fils découvre ce dédale étouffant,
dans lequel se perd sa mère jusqu’à n’en
plus sortir, il n’a de cesse de chercher un moyen de le démonter
peu à peu, livre par livre. Amalric trouve dans ce combat désespéré
du fils le ressort de nombreuses scènes de comédie,
car les livres ne sortent que pour revenir en surnombre. Ainsi, alors
que le malheureux remplit au hasard un énorme sac postal, des
coursiers glissent de nouveaux ouvrages par la fente de la boîte
aux lettres. Encore, alors qu’il dissimule de manière
grotesque quelques bouquins sous ses vêtements et tente une
sortie inaperçue, il se retrouve nez à nez avec des
déménageurs, livrant dix-sept cartons remplis à
ras bord.
La littérature, en tant qu’amoncellement pesant de feuilles,
dévore donc progressivement la maison et son occupante. Et
cette dernière vampirise à son tour ses proches : pénétrer
dans sa demeure revient à tomber entre ses griffes. La séquence
d’introduction, par exemple, montre le protagoniste fuyant sa
mère, tel Polanski marchant à tâtons dans Le
Bal des Vampires (Amalric n’avait-il pas déjà
lui-même quelque ressemblance avec Polanski, espionnant son
collègue Rabier dans Comment je me suis disputé…
?). Mais comme les tentatives de sauvetage opérées
par le fils se soldent par des échecs, il ne reste plus qu’à
attendre l'éboulement final : escaladant dangereusement les
étagères, la mère chute et disparaît sous
un amas de livres. Rien de grave, selon le médecin, mais cela
aurait pu être pire. Alors, peut-être, se profile un début
de délivrance, avec une sortie au théâtre et un
repas en famille, au milieu des plantes.
Du côté du Stade de Wimbledon,
c’est l’absence de livres, au contraire, qui motive le
cheminement de l’héroïne. En effet, une jeune femme
effectue plusieurs voyages à Trieste, en Italie, pour retracer
la vie de Bobi Wolher, intellectuel n’ayant justement jamais
écrit. Ce manque devient le sujet du livre de l’investigatrice,
et du même coup du film lui-même. Assister à cette
enquête, c’est donc assister à la naissance d’une
œuvre à partir d’un vide, d’une absence. Les
lieux de la recherche deviennent les décors de l’histoire
– librairies, bibliothèques – comme les personnes
rencontrées, témoins de la vie de Volher, deviennent
des personnages à part entière. Surtout, la jeune femme
ne cède pas la place de protagoniste à Volher, mais
s’approprie son identité pour construire sa propre histoire.
Aussi dépasse-t-elle la réalité pour produire
une œuvre originale, une fiction : « Vous avez beaucoup
inventé », remarque ainsi Ljuba en feuilletant son
manuscrit. Bien sûr, parce que ce n’est pas le fait qui
compte, mais le souvenir qu’on en garde : « Je penserai
que j’ai vu tout ça, et je m’en souviendrai d’une
manière différente », explique la jeune femme
en voix off.
De plus, en s’interrogeant sur Volher – pourquoi n’a-t-il
jamais écrit ? – elle cherche des réponses à
ses propres questions : quand commencer à écrire ? faut-il
seulement écrire ? Après plusieurs séjours à
Trieste, l’enquête la conduit jusqu’à Londres.
« Vous en êtes à quel stade ? Vous avez trouvé
le titre ? », demande alors Ljuba. Pas encore, mais elle
est sur le point de le découvrir. Car à la suite de
cet ultime entretien, elle s’attarde dans le stade vide de Wimbledon.
Du haut des tribunes, elle observe le terrain déserté,
comme une page blanche qu’elle pourrait remplir. Elle en est
là, au stade de Wimbledon, celui d’un choix déterminant.
Mais sans doute qu’à l’inverse de Volher, elle
a trouvé son titre et décidé de franchir le pas.
Les deux premiers longs-métrages d’Amalric tissent ainsi
des liens inattendus avec la littérature, mais d’une
manière bien différente l’un de l’autre
: quand Mange ta soupe s’organise avec précision
autour d’une maison saturée d’ouvrages, Le
Stade de Wimbledon prend l’absence d’écriture
comme point de départ d’un long périple. Soit
deux façons originales et réussies d’aborder le
rapport aux mots, et au-delà même de la littérature,
le rapport à soi-même et aux autres.
Stéphane Tralongo