)))  DERNIER MAQUIS
         de Rabah AMEUR-ZAÏMECHE

 
SYNOPSIS
Sur une aire perdue d’une zone industrielle de la banlieue parisienne des centaines de palettes rouges sont entassées. Des ouvriers africains et maghrébins, musulmans pour la plupart, les réparent et les repeignent. L’entreprise appartient à Mao, un patron, musulman lui aussi, qui dirige également un garage de poids lourds. Mao décide d’ouvrir sur place une mosquée pour ses ouvriers. Sans concertation, il nomme lui-même l’imam. Cette décision arbitraire provoque le mécontentement chez une partie des employés qui aurait souhaité un autre choix. Le conflit social éclate quand Mao décide de fermer l’atelier de mécanique du garage pour des raisons budgétaires.....

POINT DE VUE

Troisième long-métrage de Rabah Ameur-Zaïmeche après les remarqués Wesh wesh, qu'est-ce qui se passe ? et Bled Number One, Dernier maquis est une drôle de fable politique née d'un double désir de cinéaste : réaliser une œuvre à la fois engagée et plastiquement marquante. Abordant frontalement des problématiques religieuses et sociétales, le filme relate un conflit opposant un groupe de manœuvres musulmans à leur patron, ce dernier tentant d'acheter la paix sociale avec la mise à disposition d'un lieu de prière. L’ambition politique est explicite mais nuancée, notamment dans le portrait complexe qui est fait du patron de cette entreprise de rénovation de palettes. En cantonnant son récit dans un lieu quasi-unique, Ameur-Zaïmeche élude le rapport à la société extérieure et l’éventuelle confrontation qui pourrait en découler, posant ainsi la situation comme étant naturelle, ici et maintenant. Il est donc difficile de parler de film social, au sens où nous l’entendons habituellement, Dernier maquis ne se pliant pas aux codes du genre.


Le réalisateur a une autre ambition, celle de proposer une œuvre à l’identitié visuelle très forte. Le parc de palettes rouges qui s'étale sous nos yeux en tous sens prend l'allure d'une scène de théâtre, à la fois unique et mouvante, le matériau travaillé et son stockage rendant possible une grande variété d’empilements et de constructions. Le discours politique se déploie sur un fond bien réel (le tournage s'est fait manifestement dans une véritable entreprise) que la mise en scène élève à un niveau autre, en exacerbant sa puissance expressive. Véhiculer une émotion esthétique pour mieux soutenir la réflexion est le but du cinéaste. Celui-ci se tient au centre du dispositif, littéralement, puisqu’il interprète le rôle de Mao, le patron de la PME. Ses déplacements, son attention et ses directives caractérisent le personnage autant qu'ils font venir à l'esprit une analogie avec le rôle du metteur en scène. Ce double jeu est ici parfaitement perceptible. Le plus souvent séduits par ces séquences, nous pouvons toutefois, par endroits, penser que le poids de fiction s'en trouve trop allégé : dans son bureau, est-ce Mao qui dialogue avec son employé ou Rabah qui écoute, regarde et dirige son acteur ?


Cependant, cette interrogation n'entame pas l'impression de réalisme dégagée par ces échanges, dans lesquels Mao, personnage relativement opaque, laisse transparaître successivement une sincère disponibilité et une volonté de manipulation psychologique. Si les revendications émises par les ouvriers peuvent sembler énoncées de manière schématique, elles ne s’éloignent pas pour autant de la réalité. Cette réussite est due principalement à l’immersion totale du cinéaste dans son environnement et au naturel des ses acteurs, non-professionnels pour la plupart, certains jouant en quelque sorte leur propre rôle. Ameur-Zaïmeche s'appuie sur eux pour filmer le travail de manière juste, s'attachant à rendre le rythme des tâches et leur répétition sans tomber dans la dénonciation simplificatrice.


Singulier et ambitieux, Dernier maquis ne convainc cependant pas totalement. Documentaire et allégorie s'opposent au fil de séquences trop autonomes les unes par rapport aux autres, donnant le sentiment d'une alternance plutôt que d'une interpénétration harmonieuse. Les relances de la fiction (révélation d'une intention ou changement de situation) ne se font que par les dialogues, l'assise dramatique peinant alors à s'équilibrer avec les envolées poétiques. L'utilité et la longueur de certains plans sont remises en question et l’intérêt porté à chaque séquence est par conséquent très irrégulier. La digression provoquée par un ragondin ou la description d'une prière collective finissent par lasser.


Partant d'un questionnement sur l'utilisation qui peut être faîte de la religion, Ameur-Zaïmeche fait glisser son récit vers une prise de conscience politique culminant dans un mouvement de révolte. Le cinéaste lance ainsi de nombreuses pistes pour traîter des communautés, de la religion ou du travail, mais il semble ne pas les creuser vraiment, de peur de paraître trop didactique (l'équilibre étant, il est vrai, très difficile à trouver). En voulant à tout prix éviter d'enfoncer des portes ouvertes, le film laisse trop de choses en suspens et, marchant par à-coups, laisse sur un sentiment mitigé, coincé que l'on est entre la reconnaissance d'une recherche stimulante, dans les thèmes et la forme, et la déception devant un manque d'ampleur et de force narrative.

Edouard Sivière

 

 

 


 
FICHE TECHNIQUE

 

  • LE FILM

Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2008

Réalisation : Rabah Ameur-Zaïmeche
Scénario : Rabah Ameur-Zaïmeche et Louise Thermes
Musique : Sylvain Rifflet
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : Nicolas Bancilhon

Avec :
* Rabah Ameur-Zaïmeche : Mao, le patron
* Christian Milia-Darmezin : Titi, le nouveau "muslim", ami des mécanos
* Sylvain Roume : Géant, le mécano qui découvre le ragondin
* Salim Ameur-Zaïmeche : Bachir, un mécano
* Abel Jafri : le mécano au flingue
* Larbi Zekkour : l'imam
* Mamadou Koita : le chef de village
* Serpentine Kebe : le muezzin


  • FICHE TECHNIQUE
    PAL - Zone 2 / Coul. / 5.1 et Dolby Stéréo / 16/9 compatible 4/3
    Langues audio : français
    Durée film : 93 min
    Durée total du Dvd : 1 h 48 min
    Tous publics


  • BONUS


    * Autour de R.A.Z
    de Gilles Guillaume - 10min.
    Notre avis : Une courte interview du réalisateur qui intéresse par l'évocation de la fabrication, si singulière, du film, par le parti qui est tiré des hasards de la production et par une certaine définition qui est faîte du cinéma engagé, celui qui laisse s'exprimer tout le potentiel de l'image avant celui du scénario. VJ



    * Mamadou Koïta chef du village des manoeuvres
    de Timothée Alazraki - 9 min.


    * Libé Labo - Analyse filmique
    d'Eric Loret et Richard Poirot - 6 min.
    Notre avis : Une analyse filmique qui met bien valeur les choix esthétiques du cinéaste en décelant les rimes visuelles ou les métaphores de l'acte créateur, mais qui, dans ce format court, ne parvient pas toujours à convaincre de leur pertinence et de leur efficacité. VJ

    * Galerie d'affiches


ENTRETIEN AVEC RABAH AMEUR-ZAÏMECHE

Au moment de l’écriture, vous connaissiez déjà ce décor, qui est quasiment le seul du film ?
Oui, je connais cet endroit depuis longtemps. C’est un garage en région parisienne, dans une zone industrielle semblant abandonnée, avec des cuves de carburant, un canal, des avions qui passent... J’ai vu ce lieu à l’aube et j’ai immédiatement senti que c’était un décor de cinéma, qu’il fallait y faire un film– ou plutôt qu’il y avait là un film qui m’attendait, de toute évidence.

Cette « scène » unique, cette sorte de plateau de théâtre où se déroule quasiment toute l’action, comment l’avez-vous abordée au tournage ?
On a commencé par filmer ce décor comme celui d'un théâtre antique. On a eu de la chance, juste à côté du garage il y avait une colline depuis laquelle on pouvait faire des plans qui ressemblent à des plans de grue. Puis, on a plongé au milieu de l'arène, on a placé la caméra au centre des rapports de production, avec une vision à 360 degrés, et on filmait comme ça de tous les côtés, en tournant la caméra sur elle-même pour attraper des morceaux du décor et des personnages. Le meilleur, c'est que ce plateau composé de mille milliards de palettes rouges était toujours mouvant, sans cesse déplacé par l'activité humaine.

Que représentent ces palettes, pour vous ?

Elles sont le coeur du film. Ce rouge, ça sautait aux yeux... La palette est la preuve éclatante du côté archaïque de tout système de production. C’est un objet central dans le transport des marchandises, et en même temps un objet élémentaire, un assemblage ingénieux de morceaux de bois qui n’a de valeur que fonctionnelle. Elles viennent d'Amérique, comme les ragondins...

A ce propos, les deux scènes autour du ragondin détonnent dans la narration. C’est une caractéristique de votre cinéma, cette idée de transporter le film dans un ailleurs inattendu, le temps d’une respiration ?
J’aime ce type de décrochages, qui sont toujours un peu dérisoires, un peu joyeux... On ne quitte pas le film pour autant, mais on change pendant un instant de mode de perception. Ce sont des choses qui se conçoivent sur le tournage. À l’écriture, on ne peut que formuler des hypothèses... Pour revenir au ragondin, animal envahissant, considéré comme nuisible seulement parce qu'il fait des trous dans les berges, comment ne pas être de son côté ?

Qui sont les personnages de votre film?
Ce sont des travailleurs étrangers, des manoeuvres, des mécaniciens et un chef de village. Ils constituent une composante importante du prolétariat d'aujourd'hui ; mais sont souvent méconnus et exclus du processus démocratique. Et puis il y a Mao, le patron musulman qui ouvre une mosquée et désigne sans aucune concertation l'imam.

Comment avez-vous procédé pour faire jouer ensemble les acteurs, dont vous, et les ouvriers qui travaillaient au garage ?
Il n’y a que des acteurs dans le film, mais seuls les mécanos, Titi et moi avions déjà joué auparavant. Les autres, les manoeuvres qui triaient, réparaient et peignaient les palettes, le sont devenus pendant le tournage. Il a fallu peu de temps pour se comprendre, même si au départ ils nous prenaient pour des fous. Mais ils se sont imposés d’eux-mêmes. Le muezzin vient du Sénégal. Il me rappelle Bilâl, un esclave affranchi, compagnon du prophète, qui est devenu le premier muezzin de l’histoire de l’Islam. L’imam, formé en Algérie, a toujours rêvé de faire du cinéma. C'est comme ça qu'on a trouvé nos personnages, en découvrant nos acteurs.

Ce que vous observez, dans Dernier maquis, c’est la place de l’Islam dans le monde du travail...
Oui, avec les questions que cela soulève... La scène où les ouvriers s’opposent sur le choix de l’imam est importante parce que cette question-là, celle de la désignation de l’imam, est historiquement capitale : après la disparition du Prophète, c’est devenu un problème central, un motif de déchirement. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer cette controverse aujourd’hui en France, dans une zone industrielle de la région parisienne, avec des ouvriers et un patron au caractère prosélyte ; et ce que cela déchaîne dans leurs rapports et leurs aspirations. Il y a un mur entre eux, mais celui-ci est percé de trous et la lumière le traverse de partout. Ça pourrait être ça le dernier maquis.

(Extrait du dossier de presse)

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