Au
moment où est commémoré officieusement l'anniversaire
de la révolte de la jeunesse chinoise sur la place Tian an
men, deux questions viennent à point nommé se confronter,
symboliquement, au délà de l’événement
de 1989 : Comment montrer la Chine, vaste pays contradictoires se
protégeant de la mise en garde médiatique extérieure?
Mais, il faut également prendre en compte notre regard occidental
: comment articuler notre oeil distant sur ce que nous percevons de
ce pays, à travers nos prismes culturels d’un coté
et de l’autre, les points de vues officiels proposés
par la Chine ?
La Chine (Chung Kuo. Cina) d’Antonioni se
déroule quelques vingt ans auparavant, à d’autres
moments cruciaux de l’histoire chinoise. En effet, en 1972,
la Chine vient de connaître le Révolution Culturelle,
un des piliers âpre et rigide de la modernisation du pays que
nous connaissons aujourd’hui. Invité par Zhou Enlai,
dont l’ouverture et la modération contrastaient avec
Mao Zedung, Antonioni s’est vu offrir la possibilité
de “montrer la Chine”. Et ce pouvoir, le réalisateur
italien l’a exploité dans un documentaire de 3h30 qui
fit polémique à sa réception à la fois
en Chine et en Europe, avec comme point de départ, une diatribe
sévère décochée par un journal chinois.
Reconnu pour ses fictions, surtout après l’étape
« moderniste et existentielle »qu’on lui
a prêté trop facilement à partir l’Avventura,
Antonioni est resté marginalement attaché à l’ouvrage
documentaire. Dès son premier film, Gente del Po (1942),
le cinéaste essaya de montrer la vie de pécheurs sur
le bord du fleuve italien, mais cette vie « révélée
» l’était uniquement par le paysage qui absorbait
les pécheurs. La question du réalisme fuyait déjà
tandis que le Néo-Réalisme naissait sur l’autre
rive avec Ossessione de Visconti. Cependant, cette frontière
fiction/documentaire est longtemps apparue si floue, sans relief,
dans l’oeuvre antonionienne, qu’il en a presque signé
le manifeste avec Profession : reporter. Antonioni n’a
pas cessé de questionner l’aptitude de l’image
cinématographique à nous montrer la vie (et le réel)
de la genèse documentaire à l’apothéose
fictionnelle.
Ainsi, les reproches infligés à Chung Kuo. Cina
sont mis en perspective avec l’attente réaliste d’un
devoir de cinéma : montrer la Chine telle qu’elle est.
Et l’étrange paradoxe de cette attente non comblée
est qu’Antonioni n’a semble-t-il satisfait aucun des partis.
Les autorités chinoises ont fustigé ce film, en décelant
une prétendue condescendance très occidentale face au
peuple chinois. Or, en Europe, les remarques ont surtout pointé
le manque de parti-pris idéologique du cinéaste, qui
aurait livré un document “naturaliste”, comme a
pu le considérer Serge Daney (1) (nous
pouvons féliciter au passage l’édition Carlotta
qui a inclut dans le livret certains textes passionnants qui retracent
ces polémiques et notamment celui de Serge Daney qui interroge
l’oeuvre d’Antonioni. Nous sommes loin de la banalité
promotionnelle). Cela dit, il ne faut pas oublier de recontextualiser
la critique plus globale des années 60-70 qui prônait
la prise de position face à la révolution culturelle
chinoise, pro-maoïste ou non.
Cependant, nous nous désolidarisons de la critique idéologique
pour simplement interroger l’esthétique antonionienne,
qui ici témoigne surtout de l’intention d’un auteur
qui ne se plie pas à la règle d’un réalisme
neutre mais transmet par intermittence une distance, qui semble-t-il,
romprait avec ce naturalisme pour invoquer le pouvoir de l’image.
Le film se découpe en trois épisodes. Chacun d’eux
se termine par une mise de scène de spectacle chinois, jongleurs
et acrobates, danse enfantine, et marionnettes, posant un voile, aussi
opaque qu’un rideau de théâtre, sur la neutralité
d’Antonioni. Celui-ci en effet remet en place le dispositif
en concluant ces trois épisodes par le spectacle, comme si
il infléchissait en dernier recours ce qu’il a pu montré
auparavant. À la manière de la fiction Blow Up (1966),
tournée quelques années plus tôt, le cinéaste
italien encadre son film pour mieux souligner la distance que le spectateur
se doit d’avoir avec un film ou un documentaire.
Antonioni ne soutient pas détenir une vérité,
même infime, et affirme au contraire être là pour
regarder la Chine, en plein bouillonnement. Sa proposition filmique
passe en premier lieu par les visages, filmés comme des peintures
vivantes, qu’on regarde jusqu’à la séduction,
par des travellings langoureux ou des points de vue fixe et intense.
Ce style singulier rappelle l’importance de l’image chez
Antonioni, qui nous donne à voir rien que images. L’idée
d’authenticité lui semble bien dépassée.
Car ces images engrangent le pouvoir de narration en ces visages qui
concentrent les multiples histoires, un champ des possibles qui fascine
Antonioni. Pour lui, c’est « aussi une façon
de faire du «cinéma vérité». Attribuer
à quelqu'un son histoire, c'est-à-dire l'histoire qui
coïncide
avec son apparence, sa position, son poids, son volume dans un espace.
» (2) Et lorsqu’il filme les icônes
(Mao, Marx…), ces représentations populistes de la propagande
sont telles des images figées qui ne s’ouvrent qu’à
un sens univoque, la caméra d’Antonioni se dérobe
à leurs imposantes figures, peut-être closes.
Cette démarche insinue peut-être déjà,
une approche subversive du cinéaste. Son intensité,
comme l’avait remarqué Roland Barthes, réside
dans ce regard intense qui « dérange tous les ordres
établis » (3) . Par exemple,
lorsque le cinéaste débarque dans un petit village dans
la campagne chinoise, il capte la curiosité craintive des gens
face à la caméra, face à cet homme aux «
yeux ronds » comme souligne Michelangelo Antonioni. Le rythme
répétitif de ces plans, où chaque personnage,
confronté à ce bloc inconnu, quitte le cadre, dérangé
par ce regard extérieur transforme cette scène en un
ballet de visage émus.
La position d’Antonioni symbolise alors l’équilibre
précaire dans lequel se trouve le cinéaste et son film
coincé entre deux cultures, entre deux attentes. Plus tôt
dans le film, ce regard intense et dérangeant pour notre perception
occidentale du corps se matérialise dans la scène assez
connue de l’accouchement. Une mise à l’épreuve
pour le spectateur peu habitué aux techniques de l’acupuncture,
une fascination pour le cinéaste devant ces techniques inconnues.
Force est de constater que les « ordres » de toutes parts
ont été radicalement bousculés par ce documentaire,
qui montre une ouverture plus qu’il ne se soustrait au «
dire ».
Si l’on peut retenir quelques faiblesses dans ce film (longueur,
associations son/image parfois inconvenantes, …), le film propose
tout de même, au premier degré, la découverte
d’une Chine sidérante et oubliée, au temps de
Mao, qui n’avait pas encore enclenché le double système
cher à Deng Xiaoping.
Cette exercice consistant à montrer la Chine relève
d’avantage de l’exploration d’horizons peu connus
et d’un renouvellement d’image pour le cinéma d’Antonioni
qui à partir de Blow Up n’a cessé de
caresser ces nouvelles surfaces, ces territoires déserts et
vierges où le désir renaît comme la genèse
d’antan (cf. Zabriskie Point).
Maxime Cazin
notes
(1) Dans un texte paru dans Libération en 1974 (« La remise
en scène ») dans lequel Daney s’associe à
Aumont (« Sur la Chine », Cahiers du cinéma), pour
signaler l’excès de neutralité dans le discours
d’Antonioni.
(2) La Stampa, 11 juillet 1963, et Cinéma nuovo, n° 167,
janvier-février 1964. Texte disponible dans le livre suivant
: Antonioni Michelangelo, Ecrits, Images modernes, 2003, p. 65-67
(3) Roland Barthes, « Cher Antonioni », in Cahiers du cinéma,
no 311, mai 1980.
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- LE
FILM
Titre original : Chung Kuo. Cina
Réalisateur : Michelangelo Antonioni
Assistant Réalisation : Enrica Fico
Collaboration et texte : Andrea Barbato
Son : Giorgio Pallota
Directeur de la photographie : Luciano Tovoli
Production : RAI
- LE
DVD

Double
DVD Zone 2, accompagné d'un livret, édition Carlotta.
Image : Nouveau Master restauré - DVD 9 - format 1.66 - 4/3
- Couleurs
Audio : Français: Version originale italienne
Sous-titres : Français
- BONUS

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Livret de 36 pages
Notre
avis : Au sommaire de ce livret se trouvent des textes
d’auteurs importants. Chaque document retrace la difficulté
de Chung Kuo. Cina à sortir des conflits idéologiques
et culturels qui a précipité ce film dans un tourbillon
de polémiques. En premier lieu, l’ami et collaborateur
d’Antonioni, Carlo di Carlo qui assistait Antonioni au moment
de ce film. Ce texte de 2004 fut prononcé en Chine à
l’occasion d’une rétrospective sur Antonioni
et retrace le parcours d’Antonioni à l’époque
dans le contexte rigide de la Chine Maoïste.
Ensuite, le livret propose un texte d’Antonioni, au titre
très évocateur : « est-il encore possible
de tourner un documentaire ?», écrit en 1974.
Ecrivain régulier et également critique, Antonioni
délivre des souvenirs mis en perspective avec les polémiques
qui ont entouré son film face à la réalité
chinoise.
La plus franche polémique viendra de la Chine, avec un texte
anonyme que Carlotta a inclut dans le livret. Ce texte recèle
un terrible aveu propagandiste et populiste qui défend la
Chine face à l’attaque « impérialiste
» que distillerait le film d’Antonioni. Pour sa valeur
politique et historique, ce document est fascinant. De ce texte,
deux autres auteurs, prestigieux font une étude de ce texte
parue dans le journal chinois : Serge Daney et Susan Sontag conclue
donc un livret riche et pertinent sur la perception du film dans
le contexte de l’époque. MC
* La chine de Mao – interview 25mn
Le
film d'Antonioni a été passé au filtre des
autorités chinoises lors de son tournage. Que nous montre-t-il
cependant de la Chine de 1972 ? Pierre Haski, ancien correspondant
de Libération à Pékin et co-fondateur de Rue89
fait le lien politique, économique et social entre la Chine
contemporaine d’Antonioni et celle d’aujourd’hui.
Notre avis : Pierre
Haski, co-fondateur de Rue89, et ancien de Libération connaît
bien la Chine pour y avoir été correspondant pendant
5 ans. Son intervention nous permet une nouvelle fois d’essayer
de comprendre les enjeux chinois de l’époque, tout
en revenant sur La Chine d’aujourd’hui. Son regard de
journaliste essaie de développer les points importants de
la politique chinoise des années 70 en proie à l’instabilité
depuis l’épuisement de Révolution culturelle.
Ainsi, le film d’Antonioni se trouve au cœur d’une
guerre de pouvoir, et il va se retrouver instrumentaliser par certains
clans qui y verront l’imposante domination impérialiste
de l’occident. MC

* Le regard imposé – interview 26mn
Carlo di Carlo, cinéaste
et ami intime d'Antonioni a accompagné La Chine – Chung
Kuo en 2004 pour sa première projection devant un public
chinois. Il revient sur les péripéties d'Antonioni
face à l'administration chinoise, du tournage à la
sortie du film.
Notre
avis : Le
témoignage d’un proche collaborateur d’Antonioni,
Carlo di Carlo. Ce dernier a écrit sur Antonioni, tout en
évoquant son admiration pour le cinéaste, analyse
le parcours de documentariste d’Antonioni, en insistant sur
son « regard » singulier plus que sur la valeur du réel
montrée à l’écran. MC
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