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L'ENFER DE MATIGNON de Raphaëlle Bacqué & Philippe Kohly |
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| SYNOPSIS |
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| POINT DE VUE | ||||
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Parlant
des hommes politiques, ma grand-mère disait souvent : «
Si la soupe n'était pas bonne, ils n'y reviendraient pas
». L'enfer de Matignon de Raphaëlle Bacqué
et Philippe Kohly est en quelque sorte une plongée (autrement
subtile) dans cette soupe à travers les portraits croisés
de douze des premiers ministres ayant officié ces quarante dernières
années. De Pierre Messmer à François Fillon, tous
ont accepté de témoigner. Manquent à l'appel Jacques
Chirac (écarté pour être devenu président,
ce qui se discute) et Pierre Bérégovoy qui s'est suicidé
en 1993 et dont l'ombre plane sur tout le film. De fait, la galerie
est impressionnante et restera unique, Pierre Messmer et Raymond Barre
étant aujourd'hui décédés. Le projet de
Raphaëlle Bacqué, journaliste politique au journal Le Monde
a d'abord donné un livre publié aux éditions Albin
Michel puis avec la collaboration de Philippe Kohly, ce documentaire
en quatre parties : L'antichambre, Le bureau, Les couloirs et Le
vestibule. Les auteurs ont adopté un dispositif simple et épuré : une chaise, une lumière un peu sombre mais intime, un commentaire posé dit avec style par Daniel Mesguich, une illustration musicale raffinée de Serge Kochyne. Seuls les premiers ministres parlent, les questions sont coupées, et Raphaëlle Bacqué insiste sur le fait qu'aucun d'entre eux n'a revu sa prestation. Les archives sont nombreuses sans être envahissantes, apportant contrepoint ou renforçant un propos. Le film s'ouvre sur un feuillage de début d'automne puis sur les plans du jardin de l'hôtel Matignon, tranquille, paisible, îlot raffiné au coeur de Paris. Une sorte de symbole de l'idéal de la douceur de vivre à la française. Une image qui s'oppose bien sûr à l'intensité, la violence parfois, ce qui se passe dans ce lieu de pouvoir mais qui contribue à donner un aspect théâtral à l'ensemble. Jardin, allées et couloirs sont vides, un décor dans l'attente de ses acteurs, rapidement traversé par quelque accessoiriste (les jardiniers) donnant la dernière main à la scène. Ces partit-pris donnent une juste distance. L'enfer de Matignon est un film qui écoute et regarde sans à-priori. Défilent au long des témoignages tout ce qui fait la vie du chef du gouvernement : la nomination, parfois apprise à la télévision, le premier contact avec la réalité de la fonction, la composition du gouvernement, la journée de travail, les rapports avec les autres ministres, le parlement et surtout le président, l'organisation (ou plutôt la désorganisation) de la vie privée, le stress, le corps qu'il faut entretenir et qui parfois flanche, les décisions à prendre, la réforme, l'échec, le départ, la tentation de devenir président à son tour, le retour à la vie ordinaire. Selon sa propre sensibilité et sa connaissance de la vie politique française depuis les années 70, on sera plus ou moins sensible, plus ou moins surpris par tel ou tel épisode. C'est parfois cocasse comme Rocard victime d'une crise de coliques néphrétiques en pleine négociation des accords de Matignon qui doivent rétablir la paix en Nouvelle Calédonie en 1988, et qui est obligé de traiter depuis sa baignoire. C'est parfois émouvant comme Pierre Mauroy qui évoque son dernier petit déjeuner avec François Mitterrand, le matin de son départ. On sent une amitié vraie. Si l'on connaît déjà le livre, il n'y a rien de nouveau sur les faits. L'intérêt se situe au niveau de purs éléments de cinéma. Traités à égalité d'image, les « premiers » révèlent leur personnalité dans leurs gestes, leurs attitudes, leurs voix. La vieillesse marque Pierre Messmer et Raymond Barre, le premier ayant une voix cassé de vieux personnage hustonnien. Mauroy est bonhomme, Dominique de Villepin flamboyant, Laurent Fabius est Laurent Fabius, tel que l'on peut se les imaginer. Plus intéressant, on lit clairement les ravages de la fonction sur Édith Cresson et Jean-Pierre Raffarin. Ils sont tous les deux un peu tassés, les visages un peu las et leurs discours ne masquent pas la souffrance de l'épreuve. Tous les deux ont été nommés pour la convenance de leur président et ont eu a affronter une opposition tant interne qu'externe. Paradoxalement, il semble que les deux ministres de cohabitation, Édouard Balladur et Lionel Jospin, aient eu la tâche plus facile. Ils avaient avaient pour eux la durée et la maîtrise complète de leurs gouvernements. L'époque Jospin notamment apparaît comme véritablement posée, construite sur cinq années, alors que pour la plupart des autres expériences, le temps reste l'ennemi numéro un. Mais Lionel Jopin n'a toujours pas digéré (A-t'il bien compris ?) le 21 avril 2002 et continue de chercher à justifier son bilan et ses actions. On sent encore une grande amertume et il ne résiste pas à dire son peu d'estime pour Jacques Chirac. Plus étonnant, François Fillon semble étonnamment serein, interrogé pourtant alors qu'il est en activité. Est-ce le signe, avec le changement de style présidentiel, d'une modification de la fonction du premier ministre ? Le film laisse la question en suspens. J'ai gardé pour la bonne bouche le dernier des douze, Michel Rocard. Savoureux, hyperactif, pédagogue comme toujours, il a le sens du récit, l'élégance de la langue et ses démêlés avec Mitterrand sont d'anthologie. Leur histoire prend ici, avec le regard toujours vif du conteur, une saveur encore plus grande. C'est lui qui parle de « L'enfer de Matignon ». Le montage du film leur permet à tous de se compléter ou de se répondre, parfois avec humour comme lorsque Édouard Balladur explique que travailler 8/10 heures par jour, c'est bien assez (« Je ne suis pas un boeuf de labour »), ce qui semble laisser François Fillon plus que perplexe. A moins que l'on ne pense que ce dernier est mal organisé. Reste, comme je l'écrivais plus haut, la figure de Pierre Beregovoy, pour lequel cet enfer n'a pas été qu'une formule. Il hante l'esprit des autres « premiers » qui doivent y voir la concrétisation de leurs peurs intimes. Le tragique de son geste donne une densité particulière à cette comédie du pouvoir. L'enfer de Matignon dessine également, en creux, une histoire des présidences. Avec le recul, on sent l'importance de l'action de François Mitterrand. Georges Pompidou était malade, Giscard d'Estaing miné par les ambitions de Jacques Chirac, qui lui-même semble avoir été le spectateur de la cohabitation avec Lionel Jospin puis des rivalités de son quinquennat. Nicolas Sarkozy, n'apparaît guère car les chapitres de son histoire sont encore à écrire. Au final, cet enfer éclairant et brillamment réalisé arrive à nous rendre plus humains ceux qui exercent une large partie du pouvoir sur nos destinées. Avec le sentiment pas toujours rassurant qu'ils font plus souvent ce qu'ils peuvent que ce qu'ils veulent et que la gestion de la fonction leur détruit une grande part d'une énergie qui serait plus utile ailleurs. La soupe est-elle bonne ? Aux visages tirés, aux regards douloureux, à l'expression « infernale » de Michel Rocard, Édouard Balladur répond non sans malice qu'à sa connaissance « Personne n'a jamais refusé le poste ». Bien vu, Édouard. Vincent Jourdan |
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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| Interview de Philippe Kohly, réalisateur et co-auteur de la série L'Enfer de Matignon | ||||
* Vous n’avez pas interrogé Jacques Chirac. Il a refusé ? Pas du tout ! C’est nous qui ne l’avons pas sollicité. Jacques Chirac a été 2 fois Premier ministre puis 2 fois Président pendant 12 ans. Il a changé de statut dans sa tête et dans la tête des Français. Il n’est plus Premier ministre depuis 1995 ! Lui demander de remettre son costume d’avant aurait été un artifice. Sa parole aurait été factice. Sa présence aurait brouillé l’unité de l’ensemble. D’autant plus que Jacques Chirac a nommé 4 des Premiers ministres interrogés et gouverné avec eux. * Les 12 Premiers ministres furent-ils faciles à convaincre ? La baguette magique de Raphaëlle Bacqué a fait merveille. Elle connaît les Premiers ministres depuis 10 ou 15 ans, elle a dressé leur portrait dans les colonnes du Monde. Lionel Jospin lui-même, qui avait toujours refusé de s’exprimer dans les livres sur Matignon, a consenti à venir dans notre studio. A la fin 2006, nous avions interrogé 10 Premiers ministres. Nous étions sous le gouvernement Villepin. Les élections présidentielles approchaient. Un changement de génération s’annonçait. J’ai pensé qu’il fallait attendre et joindre à notre bouquet les 2 Premiers ministres suivants : Villepin et son successeur. Il fallait tous les réunir car leur ensemble représentait un concept. François Fillon a tout de suite dit oui. Mais il nous a plongé dans son enfer en annulant 2 fois à la dernière seconde. Quant à Dominique de Villepin, en proie à la déprime qui suit l’enfer, il nous a d’abord opposé un non définitif. Nous avons mis 6 mois à le convaincre. * Comment ont été menés les entretiens ? Ils se sont déroulés dans le même studio, chacun occupant une matinée ou une après-midi. Nous nous sommes partagés la tâche avec Raphaëlle. L’un puis l’autre interrogeaient le même Premier ministre. La seule résistance a priori émana d’Edouard Balladur. Sans même m’avoir rencontré il refusa que je l’interroge. J’ai compris que l’image du réalisateur en blouson de cuir, grosse bête arrogante et forte en gueule s’interposait. J’ai été cherché une veste de tweed dans ma cave, ai chaussé de grosses Paraboot sécurisantes et dûment cravaté me suis présenté sur le plateau à Edouard Balladur qui a tout de suite accepté que je l’interroge ! * Qu’est-ce qui vous a le plus frappé pendant ces entretiens ? La qualité de leur parole d’abord. Tous ou presque maitrisent parfaitement le langage. Ils trouvent les mots sans difficulté et souvent s’expriment avec élégance. Notre plateau montrait si besoin était que la maîtrise de la langue est le premier pouvoir. La nature de leur parole ensuite m’a frappé, surtout au montage. Ce n’est pas une parole de choc, hyperbolique, exaltée. Elle n’a rien de spectaculaire. Elle est modérée, dense car toujours marquée du sceau de l’expérience, elle sonne juste. J’ai eu le sentiment par rapport au discours ambiant d’une parole ressourçante, jamais fatigante, une parole anti-bruit ! Tranquillement, elle nous apportait le cadre synthétique qui nous manque. * Qui vous a le plus impressionné ? Alain Juppé. D’abord parce qu’il reconnaissait sans lésiner ses erreurs. Il avait même tendance à en rajouter ! Ensuite car, face à telle ou telle question, il développait devant nous sur plusieurs minutes parfois une pensée synthétique, très concrète, très précise, sans jamais la moindre hésitation, et dans la plus parfaite décontraction, une jambe repliée sur l’autre et le bras passé derrière le fauteuil ! Une pensée aussi synthétique dans une telle détente, on touchait là une superbe confiance en soi. J’ai senti qu’elle était le fruit du travail et des expériences de toute une vie. * Balayant presque 40 années d’histoire, il fallait aussi les remettre dans le bain, leur rafraîchir la mémoire ? Pas une seule fois ! Qu’ils aient été Premiers ministres il y a 35 ans ou il y a 2 ans chaque jour de leur passage à Matignon reste vivant, présent dans leur esprit. Ils vivent avec leurs 800 jours. L’Enfer de Matignon est aussi celui de la mémoire. Un ancien Premier ministre est un peu comme un coureur de 10 000 mètres aux Jeux Olympiques qui a raté la médaille d’un souffle et passe sa vie à revivre la course tour par tour en se demandant à quelle foulée il a perdu la médaille. * Pourquoi cette construction thématique, divisée en chapitres ? Elle est le propos même du film. Il ne s’agit pas d’une histoire politique de la 5ème République. Le gouvernement Barre, le gouvernement Mauroy, le gouvernement Raffarin, etc. Il s’agit d’explorer, d’éclairer la fonction de Premier ministre en France. Ses difficultés, ses contraintes, en abordant les divers fronts : le Président ; le gouvernement ; la majorité ; l’opinion et les médias. Tout est vu à travers le Premier ministre. Il s’agit de mettre le public dans sa peau. Peu importe qu’il soit de droite ou de gauche, les difficultés sont les mêmes. Il ne s’agit pas de complaisance avec le pouvoir mais de connaissance qui est le début de l’intelligence. En mettant l’accent sur ces difficultés, sur l’Enfer, nous voulons lancer une passerelle entre le grand public et la fonction politique. * Mais les 4 émissions suivent une chronologie ? Elles suivent l’expérience de tout Premier ministre depuis sa nomination jusqu’à sa démission, voire la dépression qu’il connaît ensuite. Donc elles suivent le déroulé d’un gouvernement : le choix des ministres, l’état des lieux, les cent jours, les premières réformes… * Comment se composent les 4 films ? L’Antichambre est la pièce d’entrée dans l’enfer. Le premier film est dédié aux premiers pas du Premier ministre. Sa nomination par le Président, la composition du gouvernement. Le deuxième film, le Bureau, est consacré à l’action. Comment se prennent les décisions, se lancent les réformes ? Pourquoi échouent-elles ? La question du temps est ici capitale. La résistance de l’Administration est abordée à travers le ministère des Finances. Puis vient le chapitre de la majorité qui vote les projets de loi, soutient ou s’oppose aux projets du gouvernement. Le troisième film, les Couloirs est celui des hommes. Ou plutôt des problèmes d’hommes. D’abord la relation avec le Président ou les relations car aucune n’est semblable. Puis nous démontons la mécanique du Conseil des ministres en éclairant le vrai moment du pouvoir à travers l’ordre du jour. Vient ensuite la question du gouvernement, de la direction d’une quarantaine de fortes personnalités, avec les 2 maux chroniques qu’endure chaque Premier ministre : le court-circuit (les ministres s’adressent directement au Président) et la rivalité. Celle-ci ouvre enfin sur la tentation de l’Elysée, le désir du Premier ministre de devenir Président. Le quatrième film, est le Vestibule. Pièce qui ici précède la sortie. Il aborde le dernier front du Premier ministre, l’opinion et les médias qui souvent précipitent le mouvement, obligeant au départ. La démission du Premier ministre et la manière dont il se sort ensuite de l’enfer font chacun l’objet d’un chapitre. Puis vient le moment d’un bilan de la place et du rôle du Premier ministre à travers un chapitre sur la cohabitation et une ouverture sur le régime à venir. * Qu’apporte de particulier ce point de vue thématique ? A mes yeux ce point de vue thématique est le point fort du film. Car traité à travers 12 interlocuteurs de diverses époques c’est lui qui introduit le temps long. Il montre la récurrence, la permanence des problèmes de gouvernement. Il relie aujourd’hui à hier. En inscrivant notre présent totalitaire dans l’histoire, il fait œuvre salubre. Je prends un exemple, la question de la majorité. Le Premier ministre face à la majorité. Pour traiter des difficultés de ce pilotage, le fim démarre par Jacques Chaban-Delmas recevant un groupe de députés à Matignon. Nous sommes en 1972. Puis nous passons à François Fillon, qui rencontre les députés à l’Assemblée nationale, salle Colbert, le mardi. Nous sommes en 2008 mais peu importe dans la narration qui va de difficulté croissante en difficulté croissante et passe le témoin à Alain Juppé (1995) puis à Lionel Jospin (2001) à Dominique de Villepin (2006) Edith Cresson (1991) etc. La gradation n’est pas chronologique, elle est dramatique. Du petit problème à la vraie crise. La question de la majorité est traitée comme une difficulté qui traverse les époques. Il en va de même pour tous les aspects de l’Enfer de Matignon : les relations avec le Président et la subordination du Premier ministre ; les rivalités au sein du gouvernement ; l’affrontement de l’opinion et des sondages catastrophiques… Le point de vue du film est le temps long, la spirale du temps, aussi bien au fond que dans la forme, elle aussi dictée par ce point de vue du temps. * On voit d’abord l’unité de décor, ce fond gris, souvent très sombre, derrière chaque Premier ministre. Ce fond est capital, il est le film, c’est lui qui permet au forum d’exister. Car au lieu d’aller chez chaque Premier ministre ce sont eux qui viennent vers nous. Ce luxueux forum n’aurait pas existé si nous avions interrogé Michel Rocard dans son bureau, Raymond Barre sur sa terrasse à Saint-Jean Cap Ferrat, Jean-Pierre Raffarin dans un salon du Sénat… autant de décors hétéroclites, autant d’ambiances et de cloisons étanches dans le film à travers lesquelles la parole n’aurait pu circuler. Ils sont tous ici filmés dans le même studio, assis dans le même fauteuil. Avec Stéphan Massis le chef-opérateur avec qui j’avais filmé les robes de Maria Callas à la Scala nous avons établi un principe de clair-obscur. L’obscur en haut et le clair (les flammes de l’Enfer) en bas de l’image. Mais ce principe est modulé selon l’Enfer vécu par chaque Premier ministre. Les noirs de Juppé et Villepin sont plus profonds que la gamme des gris beaucoup plus clairs de Jospin et Balladur... * Par quels autres moyens s’est traduit ce point de vue du temps ? La présence du parc de Matignon, qui revient au début de chaque film et parfois en cours de film, introduit un autre rythme à côté de celui du pouvoir. Le rythme de la nature dans le plus beau parc privé de Paris que j’ai pu filmer aux 4 saisons. Une telle paix côtoyant un tel stress, tout est là ! Car derrière les murs, Matignon est un lieu qui suinte une angoisse feutrée mais contagieuse. Ensuite nous avons étalonné toutes les archives du film pour les soustraire aux dominantes de leur époque. Elles sont toutes désaturées. C'est-à-dire que nous avons enlevé de la couleur à toutes les archives pour garder des tons bruns, une sorte de couleur noir et blanc. Toutes les époques ont la même identité visuelle. Et l’archive de Chaban Delmas recevant les députés à Matignon en 1972 a le même aspect que celle de François Fillon salle Colbert en 2008. Elles ont le même statut et se tendent la main dans l’unité du thème qui est la majorité. Enfin le chapitrage laconique (un seul mot si possible), les titres des films (L’Antichambre, les couloirs…) participent aussi à cette distance qui vient balancer la présence des entretiens. * Comment s’est passé le montage ? Très vite pour les entretiens. Nous avons tourné 28 heures environ d’interviews. En 3 semaines nous les avons assemblées par chapitres. Je tenais surtout à garder les morceaux de bravoure. Ces moments de 3 ou 4 minutes qui vont au-delà de la durée télévisuelle habituelle mais qui par leur durée même donnent son poids au film. Ainsi quand Alain Juppé nous raconte comment à propos d’une ligne à haute tension il n’a pas déclaré la guerre à l’Espagne, quand Michel Rocard décrit la scène de sa nomination, ou de sa démission, ou sa crise de coliques néphrétiques en plein cœur des négociations sur la Nouvelle Calédonie, ou quand Lionel Jospin évoque les explosifs de Wimies, Pierre Mauroy son refus face à Mitterrand de sortir le franc du système monétaire européen, etc. Puis il a fallu tisser le roman avec les archives, c’est là où les difficultés ont commencé. * Pourquoi ce problème avec les archives ? Car il n’y pratiquement pas d’archives politiques en France ! Du moins pas d’archives montrant de l’intérieur le fonctionnement du pouvoir. Vous avez un fonds d’actualités, celles que vous voyez chaque soir au journal de 20 heures. Un journaliste sur le perron de Matignon dont les propos sont illustrés par 4 plans de 3 secondes. Il était inexploitable pour nous. Je cherchais des émissions de fond consacrées à un Premier ministre en exercice ou à un Président. Sur 40 ans en France elles se comptent sur les doigts des 2 mains ! Heureusement la Belgique s’est intéressée au pouvoir en France. Pendant 3 ans la RTBF a placé une caméra dans le bureau de François Mitterrand. C’est grâce à la télévision belge que nous avons pu reconstituer le Conseil des ministres français, faire sentir l’ambiance du pouvoir. Mais vous ne trouverez pas d’archives des années Chirac à l’Elysée. Et quand j’ai voulu m’insinuer auprès de François Fillon, dans son bureau ou dans sa voiture, on m’a gentiment répondu qu’il ne fallait pas rêver. Les affres de l’Enfer se vivent à huis clos, il n’y a pas de place pour un témoin. J’admire François Mitterrand d’avoir eu la force d’accepter la présence d’une caméra. Ou son intelligence, car il pensait à l’histoire. * Pourquoi avez-vous tenu à écrire le commentaire du film ? Pour moi le commentaire fait partie intégrante de la réalisation. Il guide le montage. C’est lui qui donne la vie aux 600 plans de chaque film. Le film est conçu comme un tout, chaque mot du commentaire est la dent d’un engrenage. Si les dents sont imprécises, la machine tombe en panne, le spectateur reste sur la touche. La rédaction du commentaire était une condition de mon acceptation. Avant même de savoir que Raphaëlle Bacqué, qui a une bonne plume, était co-auteur. Elle m’a d’ailleurs fait une grande confiance et ayant pu proposer la construction du film en 4 épisodes, son chapitrage, son décor, son éclairage, son texte, j’ai le sentiment d’une œuvre assez personnelle. * Votre opinion aujourd’hui sur ce travail ? Il s’inscrit dans le temps avec d’un côté le point de vue thématique qui est durable et de l’autre les personnages qui l’expriment. Ces personnages, nos Premiers ministres depuis près de 40 ans, seront d’ici 30 ans remplacés par un autre groupe. La moitié de nos interviewés a d’ailleurs plus de 70 ans. Quand je vois ce bouquet de personnages, cet album de famille, car l’Enfer de Matignon est pour les Français une histoire de famille, je me dis que nous avons enregistré le vrai Balladur, le vrai Rocard, le vrai Jospin avant que l’âge ne les ait diminués. Je vois ce film aussi comme un conservatoire, celui des hommes du pouvoir en France pendant une époque dont la véritable image sera transmise aux générations à venir. Ce groupe, ce bouquet est de grande qualité. Il est le reflet de cette époque. Est-on sûr que demain le nouveau groupe aura la même qualité, la même trempe intellectuelle ? (Source : magazine des programmes de France 5 ) |
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