Revoir
Les trois visages de la peur de Mario Bava, c’est se
replonger avec délice dans le bain des grandes heures du cinéma
fantastique transalpin. Sans être un chef-d’œuvre
impérissable, le film a le mérite d’illustrer
par ailleurs une autre mode du cinéma italien des années
60 : celle du film à sketches.
Spécialiste de l’horreur gothique (Le masque du démon
avec Barbara Steele, notre idole à tous), du « giallo
» (ce polar à l’italienne mâtiné de
fantastique, comme le très beau Six femmes pour l’assassin)
ou du cinéma « gore » (dont il fut le précurseur
en Europe avec sa Baie sanglante) ; Bava adapte ici trois
nouvelles fantastiques signées, excusez du peu, Tchekhov, Tolstoï
et Maupassant. En segmentant son film en trois parties, il n’évite
pas totalement l’écueil du film à sketches en
général et le résultat final est parfois inégal.
Mais outre le plaisir procuré par le casting assez improbable
de l’œuvre (où comment retrouver côte à
côte en haut de l’affiche l’inoubliable créature
de Frankenstein, Boris Karloff, et notre Angélique, marquise
des anges nationale, Michèle Mercier !) ; il faut également
reconnaître au cinéaste le mérite d’avoir
réussi à préserver une certaine unité
stylistique entre ses différents contes.
Détaillons.
Le téléphone
Une jeune femme est harcelée chez elle par de mystérieux
appels téléphoniques d’un homme qui la menace
de mort. Le premier récit qui ouvre le film est un huis clos
reposant sur cette idée toute simple mais très efficace.
Seule chez elle, cette femme se sent soudain traquée par une
force invisible et toute la mise en scène de Bava va consister
à rendre menaçant l’espace de la maison. Le danger
peut venir de n’importe où, de cette fenêtre ou
de cette porte que cadre soudainement le cinéaste. Mais c’est
surtout de ce téléphone, tâche rouge presque abstraite
au milieu du décor, que naît l’angoisse. C’est
d’ailleurs cette manière de s’arrêter à
un détail et de faire porter l’attention sur un objet
(un couteau de cuisine, par exemple) qui fait la force de ce sketch
et l’empêche de n’être qu’un simple
exercice de style. La fin est peut-être un peu « téléphonée
» (si j’ose dire !) mais force est de constater qu’avec
une rare économie narrative, Bava parvient a créer une
atmosphère lourde et oppressante. La sensualité de l’actrice
(Michèle Mercier, impeccable), le motif sonore lancinant (un
thème jazzy où domine la basse) et une parfaite utilisation
de l’espace font de ce premier segment, même si c’est
sur un mode mineur, une parfaite réussite. Et il n’est
pas impossible qu’un Wes Craven se soit souvenu de ce film lorsqu’il
tourna (l’excellente) première séquence de son
Scream…
Les Wurdalaks.
Avec cette deuxième histoire, Mario Bava revisite le thème
du vampirisme. Un homme (Boris Karloff) revient dans sa famille après
avoir tué un « Wurdalak », créature inquiétante
et proche du vampire (il faut, pour s’en débarrasser,
lui plonger un pieu dans le cœur). Mais son comportement se révèle
vite étrange et il n’est pas impossible qu’il ait
été lui-même contaminé…
Comme pour la première nouvelle, le cinéaste travaille
surtout les ambiances. A tel point que l’on peut voir les Wurdalaks
comme un véritable inventaire des réjouissances macabres
inhérentes au genre : têtes tranchées, squelettes,
vieilles demeures gothiques, décors lugubres, paysages nocturnes
plongés dans une brume épaisse…A cela il faut
ajouter un travail très soigné sur la bande-son, les
hurlements à la mort des chiens se mêlant au souffle
continuel du vent et offrant un véritable hors champ au film
(un coup de fusil au loin suffit pour faire deviner au spectateur
qu’un chien a été abattu et faire monter l’angoisse).
Plus long que les deux autres (une quarantaine de minutes), ce sketch
me paraît le moins abouti des trois. Malgré son classicisme
soigné et certains éclairages audacieux qui préfigurent
la réussite du dernier segment, il n’est pas dénué
de quelques longueurs et échoue surtout, à mon sens,
à rendre consistante et troublante la relation amoureuse qui
se noue entre le traditionnel voyageur de ce genre de films et la
belle blonde de service. A trop jouer sur l’atmosphère
globale, Bava oublie un peu ses personnages. C’est dommage.
La goutte d’eau.
Assurément le meilleur des trois contes. Après le mythe
du vampire, Bava se rend au pays des esprits et des fantômes.
Convoquée d’urgence pour effectuer la toilette mortuaire
d’une grande dame, une infirmière en profite pour dérober
la bague que la défunte portait au doigt. De mystérieux
phénomènes surviennent alors et le fantôme de
la morte semble vouloir revenir récupérer son bien…
Là encore, il convient de souligner la manière très
habile dont Bava fait naître l’angoisse en jouant sur
des sons amplifiés (une mouche, une goutte d’eau obsédante…)
et des décors démesurés. Mais plus que dans les
deux films précédents, c’est dans la goutte d’eau
qu’éclate pleinement le style qui caractérisera
ses plus grands films. Chef opérateur à l’origine,
Bava cinéaste se révélera être un grand
« coloriste » capable par ses jeux de lumières
de donner à ses films un cachet baroque inimitable. A son goût
pour les intérieurs singuliers et surchargés, peuplés
d’objets insolites (une table de spirite non débarrassée,
des poupées de cire…) ; il faut ajouter ces éclairages
bariolés qui permettent au cinéaste d’illuminer
par des lumières vertes et clignotantes les intérieurs
sombres où évoluent les personnages.
Ce style visuel excessif (les couleurs, le son : tout est excessif)
et baroque permet au cinéaste d’instaurer un climat de
folie en parfaite adéquation avec le cheminement de la narration.
Le spectateur sera ainsi dans l’incapacité, lorsque arrivera
le dénouement, de déterminer si les faits observés
ont réellement été vécus ou si l’infirmière
a sombré peu à peu dans la folie.
C’est sur cette indécision que repose en général
le genre fantastique. Et c’est en ce sens que nous pouvons qualifier
La goutte d’eau de petit chef-d’œuvre du
genre et se réjouir que ce conte macabre termine en beauté
un film à sketches fort estimable…
Vincent Roussel