)))  FILM
        
  de Samuel BECKETT                 

 

  • 1964 - États-Unis - durée: 25' (+46' de bonus)
  • Sortie à la Vente en DVD le 22 Novembre 2006
    Editions MK2
  • Prix de vente conseillé : 29,99€

SYNOPSIS

La silhouette fantomatique d'un vieillard déambule dans les rues, en proie à la panique, avant de se réfugier dans l'espace clos de sa chambre. L'homme s'acharne désespérément à se soustraire à tous les regards – êtres humains, animaux, et même portraits et miroirs – pour mieux disparaître...

 
POINT DE VUE

D
rapé dans un long manteau, le visage recouvert d’un foulard, un homme rase les murs d’un quartier en ruine. Les passants dans la rue, sa voisine dans l’escalier de l’immeuble, tous s’effraient sur son passage. Est-ce l’accoutrement excentrique de l’homme qui provoque la peur ? Son attitude d’aliénée ? Ils n’ont pas peur de l’homme ; ils ont peur de la même chose que lui : cette entité à sa poursuite, cette «chose» qui l’oppresse et dont la découverte constitue le «suspense» du film : caméra, double, œil «divin» (tel celui qui poursuit Caïn), conscience…

Une fois dans l’appartement, l’homme ne quitte pas sa vigilance, car l’oeil est toujours là, dans son dos, qui le guette. L’homme va faire le vide dans l’appartement, comme pour n’offrir aucune prise au regard. Avec précaution, nous tournant toujours le dos, il dépose sur le palier les animaux domestiques (un chien, un chat, un perroquet), car eux aussi sont porteurs de vision. Puis c’est au tour de la fenêtre et du miroir d’être recouverts de tissus. Objets de terreur symétriques, il apparaît aux autre dans le premier et à lui-même dans le second. Enfin, l’homme se débarrasse des représentations : dessin d’une divinité sumériennes décrochée du mur, photos de famille déchirées.

Comme s’il avait effacé toutes traces de son existence et, enfin, atteint un point aveugle, l’homme peut relâcher son attention. Il fixe un motif abstrait, sur le mur face à lui et, comme libéré de la tension d’être vu, s’assoupi. Erreur fatale ! Quand il ouvre les yeux, c’est pour se retrouver face à lui-même. Ce double au visage sévère était donc l’entité qui le poursuivait. La citation de Berkeley qui ouvre le film prend alors son sens : « Esse est percepti », « être c'est être perçu ». Même s’il se débarrasse de toute les possibilité de regards qui seraient portés sur lui, l’homme ne peut échapper à la propre perception qu’il a de lui-même. L’œil-caméra n’est alors pas le seul fait de l’homme apeuré ; il renvoie tous ceux qu’il croise leur propre image : les passants et la voisine sont ainsi effarés, saisis d’être confrontés à leur double.

Film de Beckett est sans conteste l’une des œuvres les plus énigmatiques du cinéma ; impression renforcée par la présence d’un Buster Keaton au fascinant visage parcheminé. L’acteur, que l’on a parfois rapproché de K, le personnage du Procès de Kafka, devient ici une icône de la modernité littéraire, révélant la part d’angoissante inhérente à tous les grands burlesques. Comme le héros du Procès, celui de Film est désigné par une seule lettre : O. Bien sûr, O comme l’œil grand ouvert (et unique puisque le personnage est borgne) de Keaton, comme l’objectif de la caméra.

Film interroge le visible comme une qualité ontologique à chaque chose du monde. On peut fuir les humains, les animaux, se cloîtrer dans un appartement, éliminer toute représentation humaine, on reste toujours visible. O prend son pouls, vérifiant s’il est encore en vie : seule la mort lui permettrait d’échapper à la conscience de soi. Même en se couvrant les yeux comme un enfant, O ne parvient pas à échapper à la perception qu’il a de lui-même.

Le « Film » ne serait autre que ce film intérieur, qui se déroule tout au long de notre vie, et dont nous sommes le principal interprète.



Stéphane du Mesnildot

 

 

   
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Prix du Mérite- Festival de venise 1965
    Réalisation : Samuel Beckett & Alan Schneider
    Avec:
    Buster Keaton (The Man)
    Nell Harrison (Passerby)
    James Karen (Passerby)
    Susan Reed

    Directeur artistique: Burr Smidt
    Opérateur Caméra: Joe Coffey
    Monteur: Sidney Meyers
    Directeur de la photographie: Boris Kaufman, ASC
    Produit par: Evergreen Theater, Inc
    Editeur DVD
    : MK2 Editions


  •  LE DVD
    DVD 9 - PAL - Zone 2 - noir & blanc - muet - tous publics
    Durée du film: 25'
    Durée du DVD: 71'

    Image & Son :
    Ecran: 4/3
    Image: 1:33

    Son: Dolby Stéréo 2.0 (musique)


  • BONUS  (46')

    * Préface par François Noudelman, critique et écrivain (7')
    Quelques clés biographiques éclairent l’intérêt de Beckett pour le cinéma. SDM

    * Scènes coupées (21')
    Rien de très surprenants dans ces scènes qui sont plutôt des prises ratées. On peut néanmoins voir Keaton apparaître de face. SDM


    * Autour de "Film" : commentaires (16')
    Le dédoublement optique (5mn 40)
    Noudelman recense les symboles oculaires (animaux, dessins, trous dans le dossier du fauteuil à bascule) et fait un intéressant rapprochement avec Un chien andalou de Bunuel et Dali et le roman Histoire de l’œil de Bataille.
    Mathématique de Film (4mn 10)
    Etude des effets des redoublements d’actions et de gestes mis en rapport avec le comique de répétition de Keaton. Le style de Film, et plus largement de Beckett est étudié, mélange de géométrie rigoureuse et de laisser-aller, d’ordre et de destruction.
    Comment finir (6mn 21)
    Noudelman évoque une poétique de l’amoindrissement : le monde se vide, tout s’étiole et s’épuise.
    SDM


    * Autour de "Film" : témoignages (2')
    Un court extrait du film de John Reilly Waiting for Beckett où sont interviewés le producteur-éditeur Barnet Rossett et plusieurs collaborateurs de l’écrivain. SDM


 

L’ORIGINE DE FILM

À l’origine, Film est une commande de l’éditeur américain Barney Rosset et aurait dû être accompagné de courts métrages d’Eugène Ionesco, Marguerite Duras et Alain Robbe-Grillet. Seul Film vit le jour et fut réalisé à New York avec l’aide d’Alan Schneider (collaborateur de Beckett à qui on doit une adaptation de Godot et Dis, Joe). Beckett se rendait souvent au MOMA et voulait transmettre une dimension abstraite aux images : c’est ce qui transparaît sur les murs que rase O, sur le plâtre défraîchi de l’appartement. Dans le supplément «Témoignages» est évoquée l’intérêt qu’avait Beckett pour le cinéma. En 1934, l’écrivain alla même suivre les cours d’Eisenstein à Moscou. En 1963, cette envie était toujours vivace. Pendant le tournage, relate le cameraman Joe Coffey, Beckett demandait à essayer tous les objectifs et montait sur la grue plusieurs mètres au-dessus du sol.
Enfin, particularité non détaillée dans les bonus du DVD, le chef-opérateur de Film n’est autre que le célèbre Boris Kaufman, le frère de Dziga Vertov (L’Homme à la caméra) qui photographia également tous les films de Jean Vigo. Travaillant pour Hollywood (Baby Doll et La Fièvre dans le sang de Kazan, 12 hommes en colère de Sidney Lumet), Kaufman revient à l’avant-garde avec Film. Le noir et blanc charbonneux, New York filmé comme une cité industrielle presque minière, l’appartement devenant un espace d’angoisse, la silhouette torturée de Keaton font de Film un probable ancêtre d’Eraserhead de David Lynch.

SDM


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