)))  LA RAISON DU PLUS FAIBLE
        
    de Lucas BELVAUX
 

  • Polar - 2006 - Belgique - durée: 1h41 (+ 65' de Bonus)
  • Sortie à la Vente en DVD le 8 mars 2007
    Éditions Diaphana
  • Prix de vente conseillé : 20€

SYNOPSIS

Pour pouvoir offrir un mobylette à la femme de leur copain Patrick, trois hommes vont prendre les armes pour aller chercher l'argent là où il est.
Rêvant que quelque chose est encore possible pour sortir de leur détresse, ils vont tenter un très gros hold-up..

POINT DE VUE

La fameuse et ambitieuse Trilogie, constituée par « Un Couple Epatant », « Cavale » et « Après la Vie » a sorti de la confidentialité le travail de Lucas Belvaux. En effet, le réalisateur originaire de Belgique s'appropriait dans ces métrages les codes de genres cinématographiques différents, usitant d'une déclinaison sur les registres de la comédie, du polar et du mélodrame, afin de livrer une histoire dense et cohérente. Avec « La raison du plus faible », Belvaux travaille à nouveau sur la réappropriation du film de genre et réalise un thriller social.

Le film fait écho à un certain versant du cinéma américain, et passant du constat social au film noir, Belvaux s'inscrit comme un héritier d'une mise en scène mêlant l'art de l'épure à une esthétique classique. Renoncant à d'éventuels partis pris stylistiques, l'efficacité de la réalisation ne verse donc jamais dans l'exercice de style et s'avére probante, presque tranchée sur le vif.
Des plans urbains de la ville de Liège avec le quotidien des rues du quartier, les friches industrielles, la chaîne d'embouteillage de la brasserie et la laverie industrielle, allient un filmage presque naturaliste, qui font lorgner certaines séquences du côté du documentaire. Cependant, au fur et à mesure que les personnages s'emparent du récit, de leur histoire, Belvaux emprunte une déclivité menant vers le polar.

La raison du plus faible est une pulsion de révolte émanant de gens usés et désabusés qui les conduit vers la préparation et l'éxecution d'un braquage. Car ils ont la sensation de n'avoir plus rien à perdre et tout à gagner. Récupérer l'argent du coffre de ferrailleurs aux allures de mafieux pourraient permettre aux personnages de se réapproprier une existence plus noble et de retrouver une dignité. Braqueurs d'une détresse quotidienne.
La séquence d'ouverture présente des ouvriers qui assistent, de derrière une grille automatique interdisant l'accès à l'enceinte du site, au démontage de leur usine. Une sensation d'impuissance se dégage et une certaine forme de nostalgie est palpable dans le regard de certains telle une référence à un passé révolu. Parmi eux Jean-Pierre, handicapé (Patrick Descamps) et Robert (Claude Semal), deux anciens collégues devenus amis. Puis rapidement s'ensuit la séquence d'une visite scolaire dans l'usine désaffectée par un groupe d'enfants parmi lesquels le fils de Patrick. L'exposé par le contremaître fait office de bilan, dresse un état des lieux du monde ouvrier en général, comme une sorte de préambule féroce et limpide. Ces deux séquences cristallisant un amer constat, dédouane dans une certaine mesure, la future descente aux abîmes des personnages.

La caractérisation des personnages apparaît d'une troublante de simplicité et ne brosse pas de portraits archétypaux, juste des personnages humains et tous attachants. Tel Robert, se réveillant en pleine nuit, et qui, dans l'obscurité de sa chambre, vide une cannette de bière, propable réminiscence rythmique des habitudes de son passé d'ouvrier. Lui qui, dès le réveil, a déjà une consommation à la main. Certes, il boit peut-être trop mais cela permet de chasser l'angoisse et d'anesthésier le désespoir. Patrick (Eric Caravaca) présente l'image d'un homme doux, discret. Bardé de diplômes mais inévitablement au chômage, il envisage sa situation non sans une certaine philosophie. Attentionné envers sa femme Carole (Natacha Régnier), c'est un bon père à l'écoute de son fils, à qui il fait répéter les leçons et tâche de lui inspirer motivation et courage.

Le personnage de Marc (Lucas Belvaux), plus effacé et taciturne va agir comme un catalyseur, sa seule présence inspire les apprentis braqueurs qui sans cela n'auraient jamais envisagés de manière tangible l'objectif qu'ils se sont fixés. Les provocations acerbes du policier devant lequel Marc doit se présenter tous les jours pour son contrôle accentue encore plus l'effet de marginalisation du personnage qui malgré son travail et sa vie routinière, semble vivre dans une espèce de sursis. Tentant de se réinsérer dans une société ouvrière en pleine déliquescence, l'ancien braqueur prisonnier, comme les autres, d'une suffocante existence chûtera inexorablement...

Lors d'une discussion au bar, les camarades évoquent des rêves naïfs, à la manière de gamins : gagner au loto, ou aller à Las Vegas en voiture... Le vieux joueur de cartes précisera dès lors que «c'est pas parce qu'on rêve qu'il ne faut pas être raisonnable». Cette réplique traduit bien là toute une culture du labeur et de l'humilité auxquels les ouvriers et leurs familles se sont accoutumés.
Alors dès le billet de loto acheté, ils fantasment tous éveillés, comme si jouer c'était déjà un peu gagner. Mais le ticket est perdant, et le seul rêve tangible et maussade qui leur reste est de continuer à jouer au loto.

La bande sonore laisse planer une menace ambiante, à la manière d'un écho strident mais étouffé qui laisse présager un trouble sur le point d'éclater. Un autre thème musical au rythme saccadé, audible lorsque le métrage bascule dans la partie thriller, présente une sonorité aiguisée évoquant un coup porté sur l'acier. À l'instar de la succession des décisions et actions, la résonance est d'autant plus effective du fait que les personnages eux-mêmes préparent littéralement un « coup » sur l'acierie.

À la scène du braquage fantasmé et narré par Marc à Robert, ce dernier pour justifier leur éventuelle opération et convaincre Marc, répond en l'emmenant devant l'usine en démantèlement afin de lui présenter noblement son univers déliquescent. Son laïus est un passage émouvant qui à lui seul résume toute la détresse et le désoeuvrement ouvrier. Considérant que l'usine est un peu comme une famille, Robert, «orphelin», soutient que le braquage fera en sorte de leur donner quelque chose qu'ils méritent, le fruit de leur sueur et qui leur revient après toutes ses années de « vie commune »...

"La raison du plus faible" trouve dès ce moment son essence et sa justification pour les personnages : concentré de désabusement et de revanche, d'excitation à réaliser quelque chose que les autres n'osent pas et finir par croire qu'ils sont courageux, voire s'en sortir grandi...
Patrick, cultive sobrement son lopin de jardin mais au fond de lui la fierté a ses germes férocement enracinés. La scène tendue où il refuse fermement d'accepter un scooter neuf offert par son beau-père est un sursaut de dignité et d'orgueil. Ce geste fera ressurgir la honte chez Patrick qui éprouve suffisamment de frustration se sentant incapable de subvenir aux besoins de son foyer. Lorsque les deux quinquagénaires exubérants finiront par trahir le secret du braquage, il voudra en être, pour à nouveau ne pas être exclu, arrêter de subir et refouler la honte.

La tendresse côtoie toutefois la drôlerie lorsque tous poussent à vive allure le chariot de Jean-Pierre où est juché le fils de Patrick à la sortie de l'école ou encore lors du repas où tous réunis en une grande famille chantent, se détendent, démontrant une simple et pure solidarité. Egalement quand Robert affublé de perruque, fausse moustache et lunettes noires répète son numéro de bandit face à un Jean-Pierre amusé. Puis à l'arrivée de Patrick, ils font semblant de se tirer dessus comme des enfants en une vision innocente du western, et Robert simulera même sa mort avant de se relèver pour attaquer à nouveau, comme si ils allaient participer à un jeu, accomplir une partie de gendarmes et de voleurs. De la même manière, ils envisagent le braquage presque ludiquement, tel un baroud d'honneur à leur intégrité.

Le tableau s'assombrit au moment où le pistolet véritablement chargé par Jean-Pierre acquiert sa réelle qualité d'arme, d'outil prêt pour tuer. Et la signification de toute cette mécanique mise en marche passe par le symbolisme de cette arme posée lentement sur la table...

A l'issue de la révolte, Marc jette l'argent par les fenêtres à la manière d'un gangster romantique lorsque la police a encerclé l'immeuble. Il apparaît alors comme un parangon de Robin des Bois pour les gens d'en bas, distribuant l'argent du braquage qui se répand en virevoltant sur le quartier, de la même manière que l'usine a pu s'immiscer dans la vie des ouvriers. Ainsi lors de ce geste scellant de manière dérisoire la tragédie inéluctable, le personnage n'opére qu'un juste retour des choses.
Dans le dernier plan, l'hélicoptère qui survole la ville permet de conclure sur une vision distanciée des événements, éloignant le spectateur du drame. Cette fin n'est pas sans rappeller la fin de «La balade sauvage» de Terrence Malick où un homme s'active dans son travail à proximité de l'endroit où le couple criminel a été arrêté, signifiant malgré tout que la vie se poursuit, indifférente, pour la plupart des gens inconscients des événements qui se sont déroulés...

Le réalisateur ne fait absolument pas ici une apologie de l'action violente, et le récit se mue en une ode désespérée à une forme de libre arbitre qui offre à l'individu la possibilité de se sentir moins étranger au monde qui l'environne...

Ce métrage d'une intense sobriété, mélangeant naïve drôlerie et mélancolie, est à la fois une chronique sociale doublé d'un sombre polar. Un film partisan dépeignant une communauté forte, qui n'accentue pas cependant un sordide misérabilisme, mais fait la part belle aux franches amitiés et à une solidarité chaleureuse. Un véritable élan de révolte face à la dissolution des idéaux...

Christophe Girard

 


 
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Sortie en salles le 19 Juillet 2006
    Présenté à la Sélection Officielle du Festival de Cannes en 2006

    Scénario & réalisation
    : Lucas Belvaux
    Avec:
    Eric Caravaca : Patrick
    Natacha Régnier : Carole
    Lucas Belvaux : Marc
    Patrick Descamps : Jean-Pierre
    Claude Semal : Robert
    Elie Belvaux : Steve
    Gilbert Melki : le ferrailleur
    Théo Hebrans: Le Vieux Joueur de Cartes
    Philippe Anciaux : Le Commissaire Magis
    Renaud Rutten : Arsène
    Luc Thomas : Le Gendarme
    Christian Crahay : Le Père de Carole

    Image : Pierre Milon.
    Décors : Frédérique Belvaux.
    Son : Henri Morelle, Béatrice Wick, Gérard Rousseau.
    Costumes : Nathalie Raoul.
    Montage : Ludo Troch.
    Producteurs : Patrick Sobelman, Diana Elbaum.
    Musique originale : Riccardo Del Fra
    Distributeur : Diaphana
    Editeur DVD : Diaphana Edition Vidéo


  •  LE DVD
    DVD 9 - PAL - Zone 2 - couleurs
    Durée du film : 111'
    Image & Son :
    Ecran: 16/9 compatible 4/3
    Format : 2:35
    Son: Dolby SRD et Dolby Digital 5.1
    Langue:
    Français.



  • BONUS (65')



    * Intra-Muros, making of de Benoît Dervaux (50mn)
    Making-of réalisé par Benoît Dervaux – images de plateau, entretien avec le réalisateur
    qui nous confie qu'il considère avoir réalisé son film le plus personnel, ayant comme cadre
    sa région d'origine, et présentant le genre de personnages qu'il a connu. CG




    * Repérages,
    photographies commentées par Lucas Belvaux (15mn)
    A partir d'une image satellite de la ville de Liège et de photographies préparatoires prises
    par le réalisateur lui-même, une ballade sur les lieux du tournage, commentée par
    Lucas Belvaux, qui revient longuement sur son désir de filmer sa ville. CG




    * Bandes-annonces


INTERVIEW DE LUCAS BELVAUX
    La Raison du plus faible (2005) succède directement à la Trilogie, est-ce que le personnage du braqueur réinséré dans la vie sociale se situe en écho avec celui qu’il y avait dans Cavale notamment ?
    Dans sa solitude et dans sa dimension armée, oui. Également dans le fait que je l’interprète. Maintenant, autant l’autre était dans une logique déterminée et sans interruption –c’est-à-dire qu’il s’est battu, il est allé en prison, il s’est évadé, il reprend la lutte et ne s’arrêtera jamais– autant celui-ci a décidé qu’il arrêtait, que c’était sans issue... que ça ne lui convenait pas ou plus. On ne sait pas pourquoi il s’arrête, mais il n’a plus envie de cette vie-là, il n’a plus envie de la violence. Il a vraiment envie de se réinsérer.

    Le film est-il inspiré d’un fait-divers ?
    Oui et non. Je suis allé faire un débat dans un cinéma à Liège, situé dans un quartier au milieu de tours (il y a cinq barres d’un côté, quatre barres de l’autre) juste en face d’une tour, que l’on voit dans le film, qui ressemble à un totem et où s’est terminé un fait-divers assez célèbre en Belgique. Une fois encerclé par la police, le type a décidé de jeter le butin à la foule, les billets volaient partout, les gens les attrapaient et partaient. Certains ont été rattrapés, mais la police n’a bien sur pas pu retrouver tout l’argent volé. Donc certains se sont, non pas enrichis, mais ont récupéré un peu d’argent du larcin. Et puis le type s’est fait tuer. Cette fin m’intéressait visuellement, car tout ce quartier est extrêmement cinégénique. En revanche les personnages, en tant que truands –il s’agissait de grand banditisme– m’intéressaient moins, leurs motivations notamment. J’ai donc gardé le décor, le quartier, quelques éléments dans le mode opératoire (prise d’otages et braquage) et je les ai mixés avec un autre projet que j’avais, que je voulais tourner à Marseille et qui rejoignait un peu cette histoire de gens qui tout à coup décidaient de faire un hold-up. Avec ces deux envies de scénario, j’ai fait cette histoire-là.

    L’idée principale, c’est quand même de parler de gens que l’on dit «laissés-pour-compte», par le chômage, la crise économique ?
    C’est une espèce de constat. Moi, j’ai peur que l’on bascule dans ce genre de violence de fait-divers. J’ai l’impression que l’on tend vers une société moins solidaire où, tout à coup, ce qui construit une société démocratique est en train de disparaître au nom d’autres valeurs, bizarres. On va de plus en plus vers le «démerdez-vous !», «vous n’avez qu’à vous prendre en main !» et en même temps, sans donner les moyens aux gens de se prendre en main et de s’organiser. Je crains que l’on aille vers une société, où finalement il y aura une sorte de tolérance, enfin pas vraiment de tolérance, mais d’acceptation d’un monde où les plus fragiles seront obligés de se débrouiller eux-mêmes. Petit à petit, les gens qui dérapent, qui ne savent plus comment faire, ne croiront plus en la démocratie, ils renonceront à l’idée de revendication, d’action commune pour aller vers une économie parallèle, souterraine, pas forcément le braquage, il peut s’agir de deals, de détournements de fond, des affaires quoi ! Des trucs tombés du camion...

    Dans le même temps, vous choisissez de montrer des gens qui, étant au chômage et dans une situation économique, personnelle, extrêmement précaire –c’est d’ailleurs dans le titre du film, ne recourent pas ou que très peu à un langage qui serait le langage politique ou syndical ?
    Justement parce qu’ils l’ont connu et en ont vécu l’échec. Les deux personnages les plus âgés, deux anciens métallos, sont des gens qui ont été syndiqués, qui ont lutté et finalement ça n’a rien donné. Pendant une bonne centaine d’années, de génération en génération, les conditions matérielles s’amélioraient. Le boulot restait dur mais, par la lutte collective, les gens ont réussi à imposer des avancées majeures, la sécurité sociale, les congés payés, gagner un peu plus et ils pouvaient espérer, en tout cas pour les enfants, une vie quotidienne meilleure... Et ça s’est passé comme ça pendant disons 5, 6, 7 générations. Et puis maintenant on voit les grands-parents manifester dans les rues, non pas pour eux -parce qu’ils savent qu’ils auront une retraite acceptable pour la plupart jusqu’à la fin de leurs jours- mais pour leurs enfants et petits-enfants. Non seulement ça sera dur quand ils seront vieux, mais ça va aussi être dur dès maintenant. On rentre sur le marché du travail -travail précaire souvent- de plus en plus tard et les carrières vont être de plus en plus courtes, avec une couverture sociale moindre. Leurs enfants et petits-enfants ne peuvent pas espérer une vie aussi bien que la leur alors que jusque-là, ça a toujours été l’inverse. C’est pour cela, je pense, qu’il y a aussi une désaffection syndicale : plus personne n’ose faire grève parce qu’on a peur de torpiller sa propre entreprise, et au bout du compte ça ne change rien, les usines se délocalisent et ferment quand même.

    Mais qu’est-ce qui explique, sans faire de psycho-biographie, votre engagement ? Avez-vous été un militant ?
    Je n’ai jamais milité. Mais là, c’est probablement mon film le plus personnel parce que je parle de gens que certes, je n’ai pas connus (je n’ai pas connu de mecs qui ont fait des casses), mais je me souviens d’un de mes grands-pères, de ma grand-mère... Ce grand-père était sidérurgiste-métallurgiste comme tous ses frères et beaux-frères. C’était une famille de métallos depuis les années 20. J’ai beaucoup pensé à eux, à ce qu’ils ont vécu, à ce qu’ils m’ont raconté, à leurs conditions de travail et justement à cette idée que, si pour eux c’était dur, s’ils ont beaucoup milité et lutté, ça serait moins dur ensuite pour les générations suivantes. Ils se sont beaucoup battus, se sont retrouvés au chômage pour avoir fait grève... On refusait de leur donner du travail dans leur ville parce qu’ils avaient fait la grève du 1er mai ! Ils se retrouvaient donc avec trois heures de trajet le matin pour aller travailler en France, et trois heures de trajet le soir en plus de leurs dix heures de boulot. Ils ne dormaient plus, ils partaient à vélo, puis prenaient un train et finissaient à pied. Ça durait deux ou trois ans, une punition pour l’exemple, pour leur casser toute envie de lutter à nouveau. C’étaient des vies épouvantables et cependant, ils savaient que l’année d’après ce serait un peu mieux, et l’année suivante encore un peu plus et que leurs enfants ne vivraient pas ça. Et effectivement ça a été le cas. Mais maintenant, les gens ne peuvent plus se dire cela, ils ne peuvent que se dire «on me fait bosser comme une brute, on me fait faire des heures supplémentaires, etc. mais ça sera pour me mettre de toute façon au chômage dans un an, deux ans, voire trois, au moment où, tout à coup, l’actionnaire jugera qu’il vaut mieux faire travailler les gens en Roumanie». Si les gens ne réagissent pas politiquement ou syndicalement, moi j’ai peur que ça coince, peur du développement d’une société où il y aura effectivement ceux qui pourront se protéger d’un côté et la jungle de l’autre.

    Vous dites que c’est votre film le plus personnel ? Plus que Parfois trop d’amour (1991) ?
    Oui, encore que Parfois trop d’amour (1991) est aussi très personnel. Mais c’est plus un regard sur des gens... Ça ne m’impliquait pas ou peu directement. Je n’ai jamais raconté ma vie dans mes films.

    Mais alors c’est quoi «la raison du plus faible» ?
    C’est la raison de se redresser, de se mettre debout, de dire qu’on existe, de crier.

    Le film noir est un bon moyen pour raconter ça ? Parce qu’il y a des codes classiques au sens fort du terme qui permettent de raconter par exemple un passage à l’acte.
    Oui. Le film noir a l’intérêt de parler à tout le monde. Il y a du suspens, de l’action, des rebondissements. C’est un mélange de divertissements, de spectacles... et puis on peut à travers ça raconter des personnages dans ce qu’ils ont de plus noir, de plus inquiet, de plus fragile. En fait, le genre est un leurre, où le discours se greffe sur l’action.

    Evidemment on se dit aussi que le film travaillerait sur la question du fantasme ou du rêve. Non pas de la folie des grandeurs, mais le rêve le plus simple, banal, de pouvoir s’acheter une mobylette... Et puis après, il y a aussi le rêve de l’action héroïque.
    Ce n’est pas tellement le rêve de pouvoir s’acheter une mobylette mais le constat que l’on ne peut même plus s’acheter une mobylette. La mobylette est tout à coup le révélateur du fait qu’on ne peut même plus rêver. Finalement le rêve qui leur reste, c’est le Loto... c’est assez déprimant.

    Du coup, une fois que l’action se met en marche dans l’idée d’aller faire un casse, c’est aussi une étape de rêve. Sauf que là où votre film est très fort, c’est qu’il n’héroïse pas la chose. Il n’y a pas d’angélisme là-dessus, il y a ce plan du revolver quand il est chargé, cadré plein écran sur la table qui devient très sombre. Tout d’un coup, là, on n’est plus dans le rêve : il va falloir passer à l’acte. Vous le montrez en l’expliquant mais sans en faire quelque chose de poétique ou d’extraordinaire. Ça va aller jusqu’au bout mais avec la crainte...

    C’est mon côté moraliste. Je n’ai pas envie de pousser au crime non plus. Je peux comprendre la chose, le fait... mais je ne pense pas que ce soit la solution. Et Marc, le personnage que je joue, est le premier à les mettre en garde, il ne les pousse pas là-dedans. Dans cette histoire de hold-up, il y a une exaltation : tout à coup, le rêve devient possible. Ils fantasment sur le hold-up comme ils fantasment sur la grille de Loto : c’est exactement la même mécanique. Avant ce plan, il y a toute une séquence où ils s’amusent avec les armes ; elles deviennent des jouets, eux des gamins. Ils jouent au western, au polar, ils se mettent des postiches, se roulent par terre, mais aucun ne sait comment ça marche, une arme. Et quand celui qui sait met des balles dans le pistolet, l’arme et le pose sur la table : là l’objet devient concret, ça devient quelque chose avec lequel on tue quelqu’un.

    Mais, là où vous intervenez, c’est que vous décidez que l’on va aller vers le pire. C’est là que le cinéma et la fiction interdisent le happy end ?
    Non, c’était une étape difficile dans le scénario : à ce moment-là, je pouvais encore décider de les faire gagner au Loto (!) ou de les faire partir dans une autre direction... Mais, je ne sais pas, c’était contre ma nature, contre le projet initial en tout cas. Et puis, le monde est trop dur ; tel que c’était parti, je ne vois pas d’où pouvait venir le happy end. Il aurait forcément fallu une pirouette pour y arriver...

    Donc, ce serait les personnages qui vous disent ce qui doit se passer ?
    Oui, en général après une trentaine de pages, ça devient difficile de leur imposer un comportement.

    Mais alors, ce braqueur réinséré qui, par sa figure, va déclencher malgré lui la mise en branle du casse et du film noir, il n’était pas «sauvable» ?
    Ce qui va se passer est à la fois à cause de lui... et malgré lui. C’est à son corps défendant. C’est par sa seule présence, par son passé, qu’il a provoqué l’envie. C’est son histoire qui leur donne l’idée et, peut-être pas le courage, mais l’audace d’y aller. S’il l’a fait, c’est que c’est possible. Lui qui ne voulait plus, si il y va, c’est à son corps défendant. À un moment, il les met en garde ; il dit : «si vous le faites dans ces conditions-là, c’est sans moi, j’arrête». Il y a ce qu’il est prêt à accepter et ce qu’il n’est pas prêt à accepter. L’inacceptable, c’est de mouiller un type marié, père d’un gamin de dix ans. Il connaît les risques, les conséquences, il les a vécus. Mais pour Patrick, le personnage joué par Eric Caravaca, celui à qui on refuse de faire partie de l’équipe, c’est une exclusion supplémentaire, ultime, inacceptable. À ce moment-là, mon personnage ne veut plus. D’une part ce sont des amateurs, ils ne savent pas où ils mettent les pieds, et d’autre part, cette exaltation générale lui fait peur aussi. Donc là, il se retire de l’affaire...

    ... sauf que c’est trop tard...
    ... c’est trop tard et en plus il va provoquer leur chute.

    Est-ce que votre film parle aussi du manque de courage, au sens : comment retrouver du courage ? Eux, au fond, trouvent une forme de courage... Le fait de franchir cette ligne les fait exister à nouveau.
    Eux, ils le vivent comme ça. C’est une question de dignité : «Dressons-nous ! On ne fait plus rien, on n’est arrivé à rien, au moins sauvons-nous individuellement». Mais ça reste un acte individuel et pas très brillant. Et départi de toute question politique, il ne s’agit pas de changer le monde. C’est pour eux, même si cet argent qu’ils récupèrent est le fruit de leur sueur, c’est leur usine qu’on casse. Donc quelque part c’est une «réappropriation», ils considèrent que c’est leur chair.

    A la fin, le personnage de Marc endosse les fautes en acceptant de mourir sur ce toit d’immeuble et en distribuant le pain du larcin sur la population de la ville. Il y a quelque chose des grandes figures du péplum : ce personnage qui les rend à la vie et produit presque un miracle. Il a, en quelque sorte, trouvé un statut de héros...
    Oui, mais qu’il se donne. C’est là justement où il n’est pas christique. Lui le vit peut-être comme ça, mais il ne change rien, il n’endosse même pas leurs crimes puisque les autres vont payer aussi. Finalement, il s’agit d’un acte de désespoir, pas d’une rédemption.

    Quitte à mourir, mourons debout...
    ...debout et mis en scène. C’est vrai que dans l’imagerie, il y a quelque chose de sacrificiel, mais l’acte ne change rien. Il leur dit : «chargez-moi, de toute façon je ne serai plus là pour vous contredire, et c’est ce que tout le monde croira». C’est vain, dans la mesure où les autres partent quand même en prison et que l’un d’entre eux se retrouve entre la vie et la mort. On aurait pu se dire qu’il prenait tout sur lui, il a cette volonté-là, mais il ne sauve personne.

    Comment travaillez-vous la mise en scène ? Ce que j’appellerais, moi, au sens positif, une forme de rugosité. Il n’y a pas d’affèterie, ce sont des cadres très francs. Une mise en scène qui est frontale et qui rejoint ce qu’on peut aimer dans le grand cinéma américain, c’est-à-dire qui croit au premier degré de son histoire.
    Parce que je crois à l’histoire. Le cadre, je le fais pour raconter l’histoire au plus près. Je ne conçois pas le cadre dans un but esthétique; je le fais pour raconter quelque chose de précis et définir un espace dans lequel les personnages bougent, avec des interactions entre eux et, en général j’essaie de raconter une chose à la fois dans les plans. Un plan, une chose, un sens. J’évite les 2ème, 3ème, 4ème degrés.

    Mais est-ce que vous vous dites que la forme de votre film doit être en adéquation, c’est-à-dire au fond si vous racontez une histoire de gens qui ne se sentent plus dignes, il ne faut pas que, dans votre filmage, ils apparaissent ridicules ?
    Oui, ils peuvent être légers, naïfs, se tromper comme tout le monde mais je ne ferai pas rire d’eux. On peut rire avec eux, mais pas d’eux. Maintenant, c’est anecdotique mais pendant longtemps je me suis demandé si le scope n’était pas un format trop luxueux pour l’histoire... Et puis je me suis dit : «pourquoi ils ne mériteraient pas ça !» Ils ont droit au scope.
    Pour les décors c’est la même chose. À aucun moment on est au-dessus de ce que peuvent avoir les gens dont on parle. Leur dignité est aussi dans leur intérieur. Même si ce n’est pas riche, c’est propre et bien tenu. Le film se passe à Liège et les gens qui vivent dans les quartiers où on a tourné sont sociologiquement ce que sont les personnages. Donc, pas de trucs minables ou kitsch. Tout est juste et en même temps, on essaie de ne pas faire une espèce de réalisme du napperon.

    Ce qui est aussi très important, c’est que les métiers que font les gens sont crédibles...
    On a tourné dans une usine d’embouteillage de bière, dans une laverie et les chaînes n’ont pas été arrêtées parce qu’il y avait un tournage. Rien n’a été bloqué, c’est nous qui sommes rentrés dans la chaîne et on en était tributaire. Si tout à coup il y avait une panne, on ne tournait pas pendant une demi-heure. Il y a des gens dans des hôtels en Belgique qui ont dormi dans des draps repassés par Natacha Régnier !

    Autre chose très importante au niveau de la crédibilité, c’est le casse... il y a des codes à respecter parait-il... Lesquels ?
    Je ne sais pas comment font les autres, mais moi j’essaie d’imaginer comment je ferais. Et là aussi je lis beaucoup, la presse, des romans, des récits... Et puis on prépare un casse comme un film : des repérages, des répétitions... Un film ça se prépare comme un mauvais coup. On essaye de se projeter : tout d’un coup, si je faisais un casse, quelles seraient les difficultés, si untel faisait ceci ou cela, j’essaie d’imaginer ce que cela peut être que l’attente, la peur...

    Concernant les personnages, il y a quand même un moment d’ironie dans le film, c’est que vous filmez les patrons comme si c’étaient de grands mafieux...

    C’est vrai. Mais là, c’est aussi quelque chose de très spécifique. Ce sont des ferrailleurs qui exercent à un très haut niveau ! Ils démontent des usines, des sites qui font plusieurs hectares, où il y a des centaines de milliers de tonnes d’acier. Pendant le tournage, le cours de l’acier est tellement monté que le moindre wagon de chemin de fer en train de rouiller dans un coin repartait en fonderie, y compris là où on tournait. Tout repart, même les rails de chemin de fer de voies désaffectées.... Dans le Nord, il y a eu un gang qui volait les plaques d’égout la nuit...
    L’autre spécificité de ces pratiques, c’est que tout se négocie en liquide ! J’imagine qu’il n’y a donc pas que l’acier qui est recyclé.

    Dernier mot sur le casting qui est assez étonnant et dont, à part Eric Caravaca et Natacha Régnier, on ne connaît pas la plupart. Et bien sûr vous-même qui avez décidé de vous distribuer...
    J’avais pris du plaisir à jouer dans la Trilogie, donc voilà ! Maintenant je m’écris les rôles qu’on ne me propose pas. Sinon, c’est vrai, hormis Eric, Natacha et la participation de Gilbert Melki, il y a beaucoup d’acteurs belges qu’on ne connaît pas en France.

    Oui, il y a des accents. Ce serait long à développer mais vous tenez aux voix, aux accents...
    Oui, c’était important, même s’ils n’ont pas tous l’accent de Liège. De toute façon, même à Liège, tout le monde n’a pas l’accent de Liège qui est extrêmement particulier. Le seul qui l’a vraiment, c’est le vieux joueur de cartes qui s’appelle Théo Hébrans et qui est un acteur dialectal : il ne joue que des pièces en wallon. Il en a joué près de 900 et il continue à en jouer une par semaine. Ce sont tous des acteurs extravagants. Patrick Descamps, qui joue le type en fauteuil roulant, jouait déjà dans la Trilogie (le rôle de Jaquillat). Il fait beaucoup de théâtre, met en scène et dirige un théâtre, c’est vraiment un acteur formidable, comme Claude Semal qui interprète Robert. Lui aussi joue essentiellement au théâtre. Il écrit beaucoup, des spectacles, des chansons mais aussi des chroniques dans la presse, des livres.
    Et puis il y a Eric Caravaca et Natacha Régnier, belge elle aussi, qui sont de grands acteurs. En plus, Eric ressemblait à un copain auquel j’ai pensé en écrivant le rôle et il y avait une espèce de concordance physique qui me plaisait. Quant à Natacha, je l’avais rencontré sur le film de Chantal Akerman dans lequel nous jouions l’un et l’autre et j’avais été très admiratif de son travail et de l’espèce de légèreté et de loufoquerie assumée et extrêmement fine qu’elle peut avoir. Tous deux peuvent faire énormément de choses et ils sont en plus très agréables sur un plateau. Je suis très attaché au fait d’avoir une bonne ambiance sur un tournage, avec des gens qui sont contents d’être là et agréables avec leurs camarades.


    Propos recueillis par Marc Voinchet, journaliste à France Culture.
    (éléments du dossier de presse)
 
BIO-FILMO DE LUCAS BELVAUX (sources: CinemaPassion)


BIO
D'origine belge et de parents professeurs, Lucas Belvaux est né le 4 novembre 1961 à Namur. Totalement autodidacte, il écume les castings à l'adolescence, bien décidé à devenir acteur. C'est Yves Boisset qui le remarque le premier, et lui offre le rôle d'un jeune homme solitaire dans une école militaire, à l'affiche d'Allons z'enfants. Belvaux enchaîne sur un petit rôle dans La truite de Joseph Losey, puis apparaît dans quelques films, toujours, au début des années 80, avant de décrocher un rôle plus important (un facteur soupçonné de meurtre) dans Poulet au vinaigre de Chabrol. Le cinéma d'auteur offre alors une place de choix au jeune acteur blond, qui joue successivement sous la caméra de Jacques Rivette (Hurlevent) et surtout d'Olivier Assayas (Désordre), qui révèle toute une génération de comédiens tels que Simon de la Brosse, Laurence Côte, Rémi Martin, Ann-Gisel Glass ou Wadeck Stanczak. Belvaux incarne, dans ce film noir et torturé, un des membres d'un groupe de rock.

La suite est plus aléatoire : si Chabrol fait à nouveau appel à lui pour Madame Bovary, dans lequel il est Léon Dupuis, clerc de notaire avec lequel Emma entretient une liaison, à ce moment-là, force est de constater que Lucas Belvaux a d'autres idées en tête : il s'apprête à mettre en scène son premier film, le très intimiste road-movie Parfois trop d'amour, virée de trois personnes dans les paysages désolés du Nord de la France. En 1997, le comédien renouvelle l'expérience de la mise en scène avec une œuvre plus ambitieuse, Pour rire !, dans lequel il met face à face Jean-Pierre Léaud et Ornella Muti pour un vaudeville sophistiqué dans lequel le mari trompé se lie d'amitié avec l'amant de sa femme... Le succès est au rendez-vous, et Belvaux réapparaît encore une fois devant la caméra grâce à son ami Hervé Le Roux, qui lui avait déjà offert un des rôles principaux du délirant Grand bonheur, et qui, cette fois, lui propose le rôle clin d'œil d'un chanteur d'opéra, en préambule et conclusion de On appelle ça... le printemps.

2002 est une année importante pour le réalisateur (lequel se fait alors quasiment invisible au cinéma, malgré quelques rôles récents dans des téléfilms) qui voit aboutir un projet ambitieux sur lequel il travaillait depuis une dizaine d'années. C'est la trilogie Un couple épatant, Cavale et Après la vie, ou comment faire exister six personnages (dont l'un, un terroriste en cavale, est joué par ses soins) en les faisant passer successivement du second au premier plan en fonction des films. Menant aujourd’hui résolument de front sa carrière de comédien (on le voit à l’affiche du film choral Joyeux Noël de Christian Carion ou bientôt dans Pars vite et reviens tard ! de Régis Wargnier) et de réalisateur, même si cette dernière est tout de même plus présente, il défend cette année les couleurs de la Belgique au Festival de Cannes avec le drame La raison du plus faible où il portera, une fois n’est pas coutume, cette double casquette qui semble décidément lui aller à merveille.

FILMO ACTEUR
1981 - Allons z'enfants (Yves Boisset)
1982 - La truite (Losey)
1983 - La mort de Mario Ricci (Goretta)
1984 - Ronde de nuit (Missiaen)
1984 - La femme publique (Zulawski)
1985 - Poulet au vinaigre (Claude Chabrol)
1985 - Hurlevent (Rivette)
1985 - La baston (Missiaen)
1986 - Désordre (Assayas)
1989 - L'air de rien (Jimenez)
1990 - Trois années (Cazeneuve)
1991 - Madame Bovary (Claude Chabrol)
1993 - Grand bonheur (Le Roux)
2000 - On appelle ça le printemps (Le Roux)
2002 - Un couple épatant (Lucas Belvaux)
2002 - Cavale (Lucas Belvaux)
2002 - Après la vie (Lucas Belvaux)
2003 - Demain on déménage (Akerman)
2004 - Joyeux Noël (Carion)
2006 - La Raison du plus faible (Lucas Belvaux)
2006 - Pars vite et reviens tard ! (Wargnier)

FILMO RÉALISATEUR
1992 - Parfois trop d'amour
1997 - Pour rire !
2002 - Un couple épatant
2002 - Cavale
2002 - Après la vie
2004 - Nature contre nature (TV)
2006 - La raison du plus faible


                               

                                     
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L I R E   A U S S I   D U   M Ê M E   A U T E U R