|
||||
|
||||
|
||||
| POINT DE VUE |
||||
| José
Benazeraf alias JB, Don José ou Bena pour
les intimes, est un cas à part dans le cinéma français
: solitaire, tantôt ignoré, tantôt idolâtré. Réalisateur de films sexy dans les années 60 admiré des cahiers du cinéma ; je-m’en-foutiste hautain et mercantile tournant des pornos à la chaîne dans les années 80 ; cinéastes d'avant-garde exigeant, auteur d'une poignée de chef d'œuvres incontestables ; cinéaste marxiste, et grande gueule toujours prête à faire le coup de poing contre la censure. Ce sont tous ces aspects que restituent les deux précieux coffrets édités par K-Films. Enfin les films de Benazeraf bénéficient d'un écrin à leur mesure et sortent de l'ornière des VHS copiées et échangées entre passionnés. Le premier coffret couvre la période "sexy" des années 60. Le cri de la chair La naissance du film sexy est d'abord européenne, s'effectuant sous les auspices d'un chef d'œuvre et d'un film qui, bien que médiocre, est devenu un phénomène culturel. À savoir Monika (1952) de Bergman, sorti sous le titre racoleur de Monika et le désir qui popularise les mœurs "libres" des filles du nord et pose l'équation simple de la plage et du nu. Vient ensuite Et Dieu créa la femme (1956) de Vadim qui crée un mythe du XXe siècle. Bardot, jeune fille de son époque, ringardise définitivement les actrices d'avant-guerre (Michelle Morgan, Danielle Darrieux, etc.) et les stars comme Martine Carole qui semblent soudain accuser leur âge. Vadim ouvre la voie à la Nouvelle vague, moins par son talent qu'en captant l'air du temps. Benazeraf, comme de nombreux cinéastes de par le monde, s'engouffre dans la voie ouverte par Bergman et Vadim et signe en 1961 L'éternité pour nous (alias Le cri de la chair). Il ne s'agit plus d'un succédané de l'existentialisme à la Vadim mais d'un film noir et excessif nourri par le jazz et les romans de James Cain. Exit la femme enfant bardotienne, les héroïnes de Bena sont des créatures fatales et brûlantes. Le noir et blanc assombri, les ciels nuageux, sont également à mille lieux du Saint-Tropez acidulé de Vadim. Ce noir et blanc qui modèle la peau des actrices les dote d'une chair sombre, prête à engloutir les mâles. Ainsi le héros, pianiste raté, magnifiquement interprété par Michel Lemoine, version "dark" de Gérard Philippe. Noire est la couleur Benazeraf persiste dans le polar avec Le Concerto de la peur (1961). Un texte, en ouverture du film, assure le peu d'estime du réalisateur pour le monde des truands qu'il juge inconsistants, immatures. Nous sommes loin de la fascination d'un Jean-Pierre Melville, même si les deux auteurs se rejoignent dans leurs visées métaphysiques. On retrouve Michel Lemoine mais aussi un jeune Jean-Pierre Kalfon, pas encore embarqué pour ses aventures lysergiques, mais déjà doté d’une voix profonde et hypnotique. L'histoire de Nora, jeune laborantine entraîné dans le monde des gangsters est fortement teintée d'insolite, sinon de fantastique. Les figures sont hiératiques, leur diction est lente, atone. Nous sommes dans un univers somnambulique où l'on croise des personnages hallucinés tels ce dealer aveugle et trompettiste, improvisant jour et nuit devant sa cheminée. Mais cette inquiétante étrangeté, surprenante dans un toujours très cartésien cinéma français, ne serait pas si déplacé dans le film noir américain souvent à la frontière du fantastique. Des scènes violentes comme la mort de Kalfon n'ont rien à envier aux moments les plus stylisés des séries B mythiques de Joseph H. Lewis. Avec L'enfer sur la plage (1965), Benazeraf reprend les éléments de L'éternité pour nous. Encore une fois l'intrigue policière se déroule sur la Côte d'azur, mais celle-ci passe au second plan par rapport à l'ambiance et à la musique de Chet Baker. Cette dilution de l'intrigue sera une constante chez Bena qui la radicalisera dans ses films pornographiques. Car les griefs que l'on fait d'habitude au cinéma porno (pas d'histoire, personnages creux, répétition des situations) sont totalement assumés par le cinéaste. En 1965, cette narration volontairement assourdie, ces personnages oisifs, cette propension à la contemplation avaient pu faire dire à certains que Benazeraf était l'Antonioni de Pigalle. Voyages au bout de la nuit C'est une nouvelle fois Chet Baker qui signe la musique de La Nuit la plus longue (1964). Il s'agit d'une intrigante histoire d'enlèvement où une bande de truand séquestre dans une maison isolée la fille d'un riche industriel. Benazeraf reprend cette trame classique de film noir pour dresser un véritable théâtre de l'absurde où les révolvers relèvent de la pure convention. Dans ce huis-clos, la violence, le désir et la passion vont circuler alors que l'intrigue policière n'est une fois de plus qu'un prétexte. Ce qui intéresse Benazeraf est l'énergie de la passion qui vient agiter ses poupées de chair et les pousse vers le néant. Comme toujours, la femme est ontologiquement fatale et en enlevant la jeune fille, les gangsters font entrer la destruction dans leur communauté. La nuit la plus longue, comme toute l'œuvre de Benazeraf, décrit la lutte de l'existence humaine avec le néant. On repense à la phrase de Montherlant ouvrant Le concerto de la peur : "Le chaos c'est la vie, la nuit c'est ce qu'il y a avant et après la vie." Bientôt, et nous aurons l'occasion d'en reparler à propos du 2e coffret des œuvres de Don José, ce chaos va s'insinuer à l'intérieur même de la structure des films. Entre Godard, les collages situationnistes et les cut-up de Burroughs, JB offre aux années 70 ces œuvres incandescentes que sont Le Désirable et le Sublime, JB1 et Anthologie des scènes interdites. Avec ces films d'une liberté sans égal, le cinéaste explose les frontières entre les genres, entre le cinéma de Pigalle et celui du Quartier Latin, entre les images admises et la pornographie. / Stéphane du Mesnildot |
L'ENFER
SUR LA PLAGE
LA
NUIT LA PLUS LONGUE
|
|||
| LES FILMS | ||||
|
||||