Autant
le premier long métrage de Diane Bertrand, Un samedi sur
la terre (1996) était un film d'espace, de ciels et de
champs, autant le suivant est un film d'intérieur, un repli
sur soi. Marin, liquide, pluvieux, dégoulinant de sueur, L'annulaire
est un film physique, sensuel, sur le corps et le désir. Porté
par la gracieuse Olga Kurylenko et l'obscur Marc Barbé, L'annulaire
est une fable à la lisière du fantastique, entre Cendrillon
et la Belle et la Bête (un rôle qui colle à la
peau de Marc Barbé depuis Sombre de Grandrieux), une
sorte de jeu d'attraction voire même de vampirisation entre
un homme et une femme.
Guidée par le hasard ou peut-être par une destinée
invisible (à l'image de cet air de flûte qui l'amène
au laboratoire), Iris se retrouve employée secrétaire
dans une vieille demeure aux services d'un étrange chimiste.
Au sein de ce mystérieuse bâtisse, on pratique la naturalisation
des objets. Des champignons, quelques petits ossements d'un moineau
de Java ou même un air de musique sur une partition, tout peut
être immortalisé sous forme de spécimen. Derrière
les murs, au fond des couloirs, sur les étagères, s'entassent
les flacons qui renferment quelque chose comme toute la douleur des
hommes. Les clients qui sollicitent ce service particulier viennent
ici se débarasser d'un poids, d'une blessure intérieure.
C'est en cela que le film glisse lentement vers une ambiance de conte
philosophique. Inspiré d'un roman du japonais Yoko Ogawa, L'annulaire
trouve avec Diane Bertrand sa dimension universelle; la cinéaste
arrête le temps et modifie l'espace de cette demeure pour créer
un univers à la lisière du réel et du surnaturel,
les personnages que l'on croise au détour d'un couloir (les
vieilles dames des chambres 203 et 302, l'enfant des escaliers) existent-ils
vraiment ? Et finalement le personnage d'Iris elle-même n'est-elle
pas l'incarnation du désir de ce professeur ?
On peut être, par moments, lassés par l'esthétique
un peu trop lisse et surfaite qui tend à aseptiser le film,
mais au final, Diane Bertrand réussit son pari. Jamais
elle ne délivre une voie de secours au spectateur, une explication
qui réduirait à néant le secret de l'intrigue;
son film reste clos sur lui-même; dans la lignée d'un
cinéma fantastique français à la Tourneur, usant
de peu d'effets, d'une musique envoûtante (merci à Beth
Gibbons), d'éclairages semi-expressionnistes, d'un décor
bloqué sur les années 50, Diane Bertrand crée
des personnages de conte moderne,
qui nous ressemblent et qui ressemblent à nos fantasmes
et font de L'annulaire une
jolie parabole sur l'amour, le don et l'abandon de soi.
Laurent Devanne