Quelques notes alertes de Schumann, le pas
vif et déterminé d’une jeune femme sur un chemin
de campagne, le second film de Jérôme Bonnell (auteur
du Chignon d’Olga) avance au rythme de Fanny. Gaffeuse,
joueuse et désespérément seule, Fanny (admirablement
incarnée par Nathalie Boutefeu) est une enfant enfermée
dans un corps d’adulte. Mais cette enfance qu’elle traîne
du haut de ses trente ans, c’est aussi sa maladie. Une voix
intérieure lui parle sans cesse et la rend étrangère
au monde. Etrangère aux autres qui ne la comprennent pas, pas
même son frère, pourtant attentionné et paternel
mais qui supporte difficilement ses sautes d’humeur et son asociabilité.
On pourrait penser à de l’autisme mais la maladie de
Fanny n’est pas nommée et c’est tant mieux, car
cela parle aussi de solitude, maladie universelle.
Rien de tel que de grands extérieurs, une nature omniprésente
(la forêt qui l'attire irrémédiablement), des
couleurs primaires chatoyantes et gaies pour mieux exprimer ce sentiment
d’enfermement intérieur. Bonnell filme amoureusement
Fanny (normal, c'est aussi sa compagne dans la vie), avec douceur,
légèreté, pudeur et sans fard mais aussi beaucoup
d’humour car Fanny est un personnage à la lisière
du burlesque et il n’y a rien d’étonnant à
ce que le film bascule vers sa moitié dans le cinéma
muet. Lorsque Fanny rencontre Oskar, c’est une histoire d'amour
sans paroles qui commence. Après avoir fait le deuil de son
père, elle semble prête à s’ouvrir, à
se donner, à affronter sa sexualité et à quitter
enfin le monde de l’enfance.
Laurent Devanne
|





|
|
| DU
COURT AU LONG
Au départ, “Les yeux clairs” était un court
métrage d'à peine vingt pages que j'avais écrit
pour Nathalie Boutefeu et Marc Citti, juste après le tournage
du “Chignon d'Olga”, avec le désir de le tourner
très vite, pour très peu d'argent. La structure était
exactement la même que celle du film fini aujourd'hui : une première
partie en France dans la maison du frère, puis le voyage et une
seconde partie en Allemagne. Mais comme Nathalie était enceinte,
il fallait attendre au moins un an pour lui confier ce rôle. Je
me suis donc mis à retravailler d'arrachepied sur un vieux scénario
de long-métrage “Le bonheur des uns” qui, pensais-je
à l'époque, allait être mon second film.
Mais parallèlement, je ne pouvais m'empêcher de rêvasser
aux “Yeux clairs”. De temps à autres, j'écrivais
trois phrases. Petit à petit, des scènes s'ajoutaient.
Et Nathalie, qui avait lu les vingt pages de départ, me poussait
à développer. Quelques mois après, j'ai abandonné
“Le bonheur des uns”, sans doute par trop de travail et
donc perte de désir, j'ai repris mon petit scénario et
l'ai retravaillé: de 20 pages, je suis passé à
une cinquantaine.
UN FILM SUR LA DIFFERENCE ?
Sans doute. Quelque chose m'a échappé car au début
j'avais l'impression d'écrire l'histoire d'un personnage seul,
rejeté, mal regardé, et en définitive, j'ai le
sentiment que c'est un personnage, malade certes, mais qui s'isole volontairement
et qui, au fond, est bien plus fort que les autres, du moins plus fort
que son frère et sa belle-soeur. En tout cas, c'est ma propre
interprétation. Personne n'est obligé d'être d'accord.
LE PERSONNAGE PRINCIPAL... UNE PROJECTION ? UN DOUBLE ?
On voudrait faire autrement qu'on ne pourrait pas, je crois. Cela se
passe toujours un peu inconsciemment. Comme sur “Le chignon d'Olga”
où ça s'est révélé tellement flagrant
que je me suis pris ça en pleine figure, je l'ai même vécu
avec une forme de violence. Là, avec un peu plus d'expérience,
je l'ai ressenti plus tôt : cette histoire destinée à
Nathalie est évidemment pleine de moi. Et en choisissant un personnage
féminin, je me suis senti à la fois plus à l'abri
et plus libre, il m'était plus aisé de glisser des choses
intimes. Je suis attaché à l'inconscient : quand on fait
un film, on passe forcément beaucoup de temps à penser
et à réfléchir, mais je trouve qu'une grande partie
du résultat nous échappe complètement. Et c'est
évidemment cette partie-là qui en raconte le plus sur
soi. Ça m'intéresse et ça me surprend. J'espère
que cela sera comme ça à chaque film.
LA THÉMATIQUE DU CONTE DE FÉES...
Je me suis aperçu en écrivant le scénario que beaucoup
d'éléments de cette histoire pouvaient s'apparenter à
des éléments de conte de fées : un héros
un peu bête ou un peu laid, mis à l'écart, qui embellit
à la fin de l'histoire - comme le vilain petit canard ou la grenouille
métamorphosée en prince - la violence intra-familiale,
la marâtre (ici, il s'agit de la belle-soeur), la fuite, le voyage,
la rencontre d'un personnage qui, pour remercier d'une aide, offre un
objet (il s'agit là de la chaise jaune) qui se révèlera
utile au cours de l'aventure, la forêt, la rencontre amoureuse,
la transformation par l'amour... Mais bizarrement, ce n'était
pas une intention de départ… Quand je m'en suis rendu compte,
j'ai choisi de développer ces idées…D'autre part,
l'Allemagne que je montre dans la seconde partie du film n'a rien de
réaliste. C'est une Allemagne vide, désincarnée,
qui ressemble plus à l'Allemagne de Grimm qu'à l'Allemagne
d'aujourd'hui… Juste un Allemand et personne d'autre. Pendant
le montage, j'ai spontanément et, petit à petit, coupé
toutes les scènes où Fanny y rencontrait d'autres personnes.
LA PATHOLOGIE DE FANNY
J'ai choisi de ne pas la nommer. Ce qui me touchait et m'intéressait
était de la traiter avant tout comme l'expression d'une blessure.
ÊTRE FIDELE AUX COMÉDIENS...
Je suis bien sûr tout aussi curieux de rencontrer des acteurs
que je ne connais pas. Mais il est passionnant de poursuivre une route
avec certains, en explorant à chaque fois des terrains nouveaux...
Je pense à Nathalie et Marc, à ces personnages tous très
différents qu'ils ont joué dans mes films et c'est quelque
chose de très émouvant pour moi. Et de précieux.
C'est très intime de filmer quelqu'un au fil des années,
on finit par très bien connaître l'acteur ou l'actrice
- ou devrais-je dire la personne ?… Et de façon paradoxale,
Marc et Nathalie me surprennent constamment. Je pense qu'il nous reste
beaucoup de films à faire ensemble.
|
DU
COURT AU LONG...
C'est vrai que j'ai poussé Jérôme à développer
ce qui était à l'origine un projet de court métrage...
Je trouvais le scénario tellement beau et tellement intéressant...
J'étais emballée. Pourquoi traiter un sujet aussi riche
en cinq minutes et le condamner à la diffusion en festival ? Au
bout d'un moment, il y en a marre de faire des choses formidables mais
confidentielles...
Et que personne ne voit. Du coup, le film s'est baptisé le '5 minutes'
(rires). J'aimais la situation de cette fille absolument asociale et pas
aimée, pas regardée, pas vue... c'est surtout cela qui m'a
touchée... Comment la rencontre avec quelqu'un va lui donner vie...
Et mutuellement d'ailleurs, comment ils vont se donner vie l'un l'autre.
C'est un film qui, du coup, nous pousse aussi à voir, c'est trop
rare au cinéma...
Cette fois-ci, je ne suis pas du tout intervenue sur l'écriture,
la construction ou sur le personnage. J'ai laissé Jérôme
écrire et imaginer. D'abord parce que je crois qu'il ne souhaitait
pas et surtout parce que je sentais qu'il avait de quoi faire...
APPROCHE DE FANNY
Je ne 'vois' pas les personnages. Je sais que je vais essayer d'être
ce qu'ils sont. Mais je n'ai aucune idée préconçue.
Il y a un peu de schizophrénie chez elle, de dédoublement.
Elle est un peu trouillarde et en même temps farouche... Je crois
qu'il en existe beaucoup comme elle. Qui ont du mal à s'intégrer,
qui ne peuvent pas se faire à tout cela...
Dès le départ, il n'y avait aucun postulat... Nous voulions
rester dans l'humain, comment elle a vécu auparavant, pourquoi
ils habitent là... Des choses de base, imaginaires, à partir
desquels nous avons construit le personnage. Mais pas tant que cela. J'ai
l'impression que c'est un rôle qui s'est construit par imprégnation.
Jérôme m'a fait lire quelques contes comme Hans-mon-hérisson
des frères Grimm... D'ailleurs, quelqu'un m'a fait remarquer que
dans la séquence des chaises, j'avais moi-même l'air d'un
hérisson. C'est tout à fait juste et pourtant, je ne m'en
étais pas rendu compte... On fait des choses et on se rend compte
qu'elles y sont au delà de la conscience que l'on en avait...
JÉRÔME
Comment je vois notre relation ? (Rires) Mais pour la vie. C'est drôle,
son premier court métrage s'intitulait “Fidèle”.
Je crois que cela nous résume parfaitement. C'est une relation
inespérée sur le travail, sur la complicité au sens
fort du terme. Ce que l'on connaît l'un de l'autre sans se l'être
dit. La confiance qui nous unit. Ça a été immédiat
dès la première rencontre. Ce n'est pas une blague mais
je me suis dit qu'il était la personne que j'attendais pour faire
du cinéma. Et je ne crois pas m'être trompée. Il y
avait d'emblée une affinité, une compréhension.
Nous sommes très stimulés l'un par l'autre. J'ai l'impression
qu'il porte toutes mes casseroles (rires) et moi les siennes. On se les
partage. Mais sans drame. Avec émotion mais sans pathos.
°°°°°
Site
officiel du film
°°°°°
|