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| POINT DE VUE |
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Il
est fort regrettable que le nom de Jean-Claude Brisseau n’apparaisse
désormais sous la plume des folliculaires, toujours prompts à
s’ériger en juge et en redresseur de tort, que lorsqu’il
s’agit de le mêler à de sordides faits divers. Au
diable la canaille journalistique ! Trompetons-le bien fort en guise
d’introduction : Brisseau est sans doute l’un des plus grands
cinéastes français encore en activité et les quatre
beaux films édités en coffret chez Blaq Out viennent à
point nommé pour nous rappeler cette évidence. C’est d’autant plus vrai que les films présentés ne sont pas les plus connus du cinéaste. On ne trouvera ici ni De bruit et de fureur, l’œuvre (magistrale) qui le fit connaître, ni Noce blanche, son plus gros succès public, ni le dernier « diptyque » qui fit couler tant d’encre (Choses secrètes, les anges exterminateurs). Par contre, le cinéphile aura le plaisir de revoir son premier film « professionnel » (La vie comme ça), le très sous-estimé Les savates du bon dieu et ces deux petits chefs-d’œuvre singuliers que sont Céline et L’ange noir. Revoir ces quatre titres à la suite permettra également de juger l’incroyable cohérence d’une œuvre habitée par les mêmes thèmes, les mêmes obsessions. Et de constater que le « style Brisseau » n’a rien perdu de sa puissance au fil des années. Plaisir donc de se replonger dans une œuvre toujours sur le fil du rasoir, qui n’hésite ni à mêler les genres et les registres (à ce titre, les savates du bon dieu, faux film noir mâtiné de drame passionnel, est exemplaire), ni à friser le ridicule (les scènes de lévitation de Céline, les plages bucoliques des savates du bon dieu, la partouze de l’ange noir…) pour toujours l’éviter grâce à une absolue croyance dans le pouvoir du cinéma. Nous y reviendrons. Mais avant cela, il semble nécessaire de distinguer La vie comme ça dont le style et le propos s’opposent, en apparence, aux trois films présentés par ailleurs. La vie comme ça. Loin du soin apporté au cadre et à la photographie comme des envolées oniriques et fantastiques de ses films suivants, La vie comme ça apparaît aujourd’hui comme le film le plus fruste de Brisseau, un essai tourné sur le vif dont le propos et la puissance documentaire n’ont pas pris une ride. L’anecdote est connue : professeur de français dans un collège de banlieue parisienne, Brisseau tournait en dilettante des films Super-8 avec sa famille et ses proches. Un jour, il présente le résultat d’un de ses essais dans un festival où il est remarqué par Eric Rohmer qui le produira par la suite. À voir La vie comme ça, tourné pour l’INA à la fin des années 70, le spectateur a le sentiment, effectivement, de voir un film de Rohmer délocalisé en Seine-saint-Denis. D’ailleurs, les principales actrices du film (Lisa Hérédia, Marie Rivière, Rosette et Pascale Ogier) deviendront par la suite des fidèles du cinéma de Rohmer. Agnès (Lisa Hérédia) abandonne le lycée et trouve une place comme employée de bureau. Elle décide alors de quitter la maison familiale et de s’installer en HLM à Bagnolet avec son amie Florence (Marie Rivière)… Au premier abord, La vie comme ça est un précieux témoignage sociologique. Bien avant que les médias fassent leurs gorges chaudes du « problème des banlieues », Brisseau dresse le constat implacable des conséquences tragiques engendrées par une urbanisation effectuée en dépit du bon sens. Dans ce tableau qu’il dresse de la vie quotidienne dans les cités HLM de Bagnolet, c’est l’ennui qui suinte par tous les pores. Ennui d’un lieu où il n’y a rien (ni cinémas, ni possibilités de sortir, de s’instruire ou de se divertir), ennui qui pousse au désespoir les habitants jusqu’au suicide (« il va bientôt falloir sortir avec un parapluie » dit avec un humour très macabre un quidam qui vient d’assister à une défenestration !) ou à la folie (ce jeune homme qui hurle aux habitants de se réveiller, qu’il ne veut pas mourir…). Le grain mal dégrossi de la pellicule (le film a été tourné en 16 mm) renforce l’impression de prise sur le vif d’un quotidien sordide où règnent la violence (déjà Brisseau montrait les assassinats dans les caves d’immeubles pour quelques misérables dizaines de francs !) et un sentiment d’étouffement. Parallèlement, le cinéaste décrit avec une rare acuité le quotidien de la vie de bureau et plus particulièrement les pratiques honteuses du « placard doré » et du harcèlement moral. Lorsqu’elle décide de prendre la défense d’une collègue harcelée par son patron ; Agnès se fait évincer de son poste pour être placée dans un « placard » et assommée par les insultes, les vexations quotidiennes et les calomnies. Trente ans plus tard, la justesse du constat (sur la nature du pouvoir sur les lieux de travail) n’a rien perdu de sa puissance ! Décrit de cette manière, La vie comme ça pourrait apparaître comme un film « naturaliste ». Or il n’en est rien. Brisseau se définit lui-même comme un « réaliste » mais il refuse, à juste titre, l’étiquette « naturaliste » et « matérialiste ». Bien sûr, il n’y a pas encore ici les échappées oniriques que nous retrouverons dans De bruit et de fureur, par exemple, mais l’accumulation des scènes tragiques (suicides, assassinats en pleine rue…) entraînent le film du côté de la fiction (même si tous les éléments sont vrais, la réalité est stylisée et « dramatisée »). De la même manière, Brisseau recourt à des procédés qui rompent la continuité du récit et créent une distanciation (ces « interviews » face caméra de certains personnages du film). Le réalisme du film (que j’eus du mal à admettre lorsque je l’ai découvert pour la première fois alors qu’il me paraît aujourd’hui presque en deçà de la réalité) se dévoile dans le cadre d’une fiction en quoi le cinéaste a toujours placé sa croyance. Puissance de la fiction. La croyance est sans doute le maître mot pour caractériser l’essence du cinéma de Brisseau. Croyance en la toute-puissance de la fiction, en la capacité que possède le cinéma d’incarner des figures et de saisir une réalité au-delà du sensible. Que l’on observe les deux personnages principaux de Céline et des Savates du bon dieu. Ce sont au départ des « coquilles vides » : Céline vient de perdre son identité (elle apprend que son père défunt n’était pas son vrai père), sa fortune (sa famille adoptive est richissime) et son fiancé. Difficile d’oublier cette scène où l’on voit Isabelle Pasco (merveilleuse actrice !) pleurer de désespoir devant un groupe d’enfants hilares : le Bresson de Mouchette n’est pas loin. Même chose pour Fred (Stanislas Merhar), le jeune mécano presque analphabète des Savates du bon dieu : sa femme Elodie qu’il idolâtre part sans crier gare pour refaire sa vie avec un type plein de fric. Voilà donc deux personnages à la dérive, aux confins du suicide (Céline) ou de la folie (Fred) que la fiction va prendre en charge pour leur offrir une véritable identité. D’un côté, Céline est recueillie par une infirmière qui va lui redonner goût à la vie ; de l’autre, Fred part en cavale accompagné par Sandrine (Raphaëlle Godin), autre ange protecteur qui va veiller sur lui. Ces deux femmes qui se dévouent pour eux n’hésitent pas à les malmener avant de les éduquer : d’un côté, la méditation pour Céline, de l’autre, la poésie pour Fred. C’est sans doute cette croyance que le cinéaste affiche en la possibilité d’éduquer les individus, de les polir pour leur permettre de s’extraire des contingences du monde matériel et de leurs milieux sociaux qui a fait (et fera) ricaner les cyniques. C’est d’autant plus facile que Brisseau marche toujours sur la corde raide, n’hésitant pas à introduire des éléments fantastiques, mystiques (les « miracles » de Céline) ou naïfs (l’amour fou dans les savates du bon dieu) qui pourraient paraître ridicules sans cette incroyable générosité dont le cinéaste fait preuve lorsqu’il accompagne ses personnages jusqu’au bout de leur destin. Le personnage de Stéphane (Sylvie Vartan) dans L’ange noir est également un mystère (le cinéma de Brisseau tourne, de toutes les manières possibles, autour du mystère de la Femme) et le spectateur est intrigué dès le début du film, lorsqu’elle abat froidement un homme qu’on devinera par la suite être son amant. Là encore, par le biais du film de genre (un polar à l’ancienne avec femme fatale, gangster au grand cœur et jeune enquêteur transi d’amour), il s’agit de donner une épaisseur à un personnage, de lui offrir une véritable identité à travers la puissance de la fiction. Chez Brisseau, la fiction se nourrit également d’un imaginaire cinématographique assez prégnant sans être sclérosant. Céline invoque les fantômes de Cocteau et de Dreyer, Les savates du bon dieu ose un culotté mélange des genres où le film noir à la Nicholas Ray croise le drame passionnel le plus touchant sans pour autant négliger la comédie bouffonne (prise en charge par le désopilant personnage du « fils de roi » africain). Face à L’ange noir, on songe aux grands films noirs américains classiques (voir les apparitions hiératiques de Sylvie Vartan en robe du soir en haut de grands escaliers) ou encore à Hitchcock (ce magnifique travelling avant sur le chignon blond de l’actrice). Toutes ces références procèdent encore de cette croyance indéfectible dont fait preuve le cinéaste vis-à-vis de la fiction et qui lui permet de rendre hommage à ce qu’il a aimé tout en imprimant son style unique aux genres qu’il aborde… « La révolte et la générosité ». Fiction, recours au merveilleux, au fantastique : si le cinéma de Brisseau peut se caractériser de cette manière, il n’en reste pas moins ancré dans la réalité contemporaine. Je n’insiste pas plus sur La vie comme ça mais pas un film tourné sur les banlieues par la suite n’aura cette puissance et cette lucidité, si ce n’est… De bruit et de fureur. Quant à ces autres films, c’est par la manière dont ils décortiquent les rapports sociaux qu’ils peuvent être qualifiés de « réalistes ». De ce point de vue, L’ange noir est symptomatique. Voilà un film de « genre », totalement stylisé, qui parvient à offrir un point de vue assez fin sur les rapports entre classes sociales. Stéphane, on l’apprendra au cours du film, a des origines modestes mais va profiter de sa beauté, de son pouvoir de fascination (comme plus tard, les deux héroïnes de Choses secrètes) pour atteindre le haut de l’échelle sociale. Chez Brisseau, le sexe et la beauté sont affaires de pouvoir et il se plaît à montrer l’incroyable puissance de fascination que peut exercer la beauté féminine sur les hommes (le film est d’ailleurs construit comme un écrin à Sylvie Vartan, magnifiée à chaque plan). D’une certaine manière, Elodie (la sublime Coralie Revel) la femme de Fred dans Les savates du bon dieu pourrait être un double jeune du personnage de Stéphane : comme elle, son destin est d’abord lié à un gangster révolté contre la société (le gangster bien-aimé de L’ange noir évoque furieusement Mesrine jusque dans ses liens avec les patrons d’Artmédia !) qu’elle laissera tomber pour s’élever socialement. Sans didactisme, Brisseau montre la violence des rapports sociaux (voir la manière dont Céline est abandonnée de tous lorsqu’elle réalise qu’elle est une fille adoptive) et d’un ordre social injuste. Il ne s’agit jamais pour le cinéaste de « dénoncer » cet ordre social mais il sert toujours d’arrière-plan à l’élaboration de ses récits. Par contre, ses personnages sont tous des révoltés contre cet ordre : cela va d’Agnès dans La vie comme ça qui devient représentante du personnel pour s’insurger contre l’injustice dont est victime l’une de ses collègues aux redistributions sauvages des richesses opérées par Fred dans Les savates du bon dieu, grand film libertaire où la révolte individuelle est au diapason d’un malaise collectif (voir la sidérante séquence où les habitants d’un quartier prennent parti pour les brigands fugitifs et font fuir la police en jetant par les fenêtres des télévisions ou des machines à laver). La révolte de Céline passe par un rejet total de toute vie matérielle (les phénomènes mystiques que décrit Brisseau n’ont rien de sulpiciens) tandis que celle de Stéphane dans L’ange noir éclate à la fin du film lorsqu’elle crache son mépris à la face d’une société qu’elle a infiltrée sans vraiment s’y intégrer. Eloge du Beau. Croyance, révolte, générosité, violence, mystère : ce sont les premiers termes qui viennent à l’esprit pour désigner le cinéma de Brisseau sans pour autant épuiser sa singularité et sa beauté. Et il faut redire à quel point ses films sont beaux. Si l’on excepte La vie comme ça, dont la force ne vient ni de la photographie, ni du travail sur la lumière ; Céline est une pure splendeur plastique où Brisseau filme avec un lyrisme sans pareil la nature, les paysages, les ciels… L’ange noir, par la perfection de son cadre, le soin apporté à la lumière est également un film totalement fascinant. Quant aux Savates du bon dieu, là encore on pourra constater l’attention que prête le cinéaste à la photographie et aux lumières pour magnifier tout ce qui se trouve devant sa caméra : le corps des actrices, les paysages du Lubéron, la beauté des sentiments que le film met en jeu… Ce travail sur la forme n’est jamais esthétisant ou gratuit. Chaque cadrage est pensé et répond à une nécessité dans les limites de la fiction (dramatisation, émotion…) au même titre que l’utilisation de la musique (celle de Delerue utilisée dans Céline est particulièrement belle) ou l’intrusion d’un élément fantastique. Au final, cela donne des films uniques ; lyriques et tendus, violents et élégiaques : en un mot, indispensables… Vincent Roussel |
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