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J'AI TRÈS MAL AU TRAVAIL de Jean-Michel CARRÉ |
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| POINT DE VUE | ||||
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Jean
Michel Carré soumet son film au rythme insoutenable qu’il
dénonce dans le travail. À trop vouloir démont(r)er
le processus de déshumanisation dans lequel est engagée
l’entreprise, il en oublie ses victimes. Une image sale, un peu grise ouvre le film. L’immersion dans l’univers du travail débute par une sortie du métro aux heures de pointe. Suivent une salle d’usine, des embouteillages. Une musique rythmée se fait entendre, l’image est accélérée. C’est gagné, la séquence est anxiogène. L’anonymat, la foule, les visages inquiets, le stress sont ainsi parfaitement suggérés. Et pour cause, on connaît ces images par cœur. Usées, rabâchées tant et si bien qu’elles sont devenues images-emblèmes, abondamment employées comme « plans-prétextes » dans la plupart des journaux télévisés et autres reportages visant à nous (dé)montrer que le monde du travail est décidément impitoyable. Déjà le bas blesse, et il fera encore plus mal au film lorsque au fil de son déroulement se confirme cette prééminence du reportage sur le documentaire. On ne peut pourtant pas reprocher à Jean Michel Carré son absence de point de vue. Le titre l’annonce d’emblée : en s’incorporant le travail comme on fait de la santé une condition du bonheur, quand ça va mal, il se déclare sous forme de maladie. Il ne travaille que pour son propre profit, niant la part d’humain dans l’homme. Auparavant, le travail déformait le corps, qui devait se plier à l’urgence de la tâche et au rythme effréné qu’il imposait sans raison. Le règne de la machine et de la division du travail s’incarnait dans le taylorisme des temps modernes. C’était le corps de Charlot maltraité, ployé, inséré dans la machine industrielle. À présent, il est entré dans la chair et dans nos têtes, provoquant une recrudescence des maladies psychiques, aussi courantes que les pathologies physiques. On a mal au travail comme on souffre d’une partie de son corps, d’un virus ou d’un cancer. Les perversions sont nombreuses, et égrenées ici par un bataillon de sociologues, chercheurs...venus témoigner, installés dans un cadre des plus sommaires : le culte de la performance s’accompagne d’un dopage psychologique aux conséquences désastreuses sur la santé mentale. La dite « déshumanisation de l’entreprise » (à supposer qu’elle ait déjà eu quelque chose d’humain...) entamée compense maintenant en faisant entrer les travailleurs dans un rapport presque amoureux avec elle. Les nouvelles méthodes de management s’introduisent de plus de plus dans la sphère privée. Les séminaires de motivation ne font que raviver, sous couvert d’entretien de l’esprit d’équipe, une concurrence acharnée, voire déloyale entre salariés d’une même entreprise. Les technologies dites « de l’instantanéité » (Internet, portable...) génèrent un stress désormais exploité sans pitié de façon à maintenir une pression constante sur les employés. Le réquisitoire est sans appel, le problème n’étant pas là. Il se situe plutôt dans le fait que Carré n’accorde à l’image qu’une valeur de confirmation. L’illustration suit invariablement chaque bribe d’entretien sans tarder. Hallucinantes images que celles des employés de Dassault empiétant sur leur temps libre pour préparer ensemble une comédie musicale à la gloire de leur entreprise, déguisés en bons petits soldats. Non moins malsain, le « séminaire sportif » (le « concept », explique la journaliste du reportage) où l’on peut contempler vingt salariés d’une même entreprise informatique se vautrer et courir dans le sable, au nom de l’entreprise et d’une consolidation de liens qui se veulent à présent fraternels. Mais déjà, la suite des propos s’enchaîne, sans laisser de répit au spectateur. Qui plus est, la démonstration se fait pressante. Une voix off anxiogène et l’utilisation de cartons à la manière des « fumer tue » achèvent de donner à cette accumulation de chefs d’accusation contre le travail un côté réquisitoire peu subtil. On aimerait entendre plus longuement Maguy Lazizel ancienne employée de Moulinex. Avec sa voix enrouée, son emballement et son souffle court, elle parle autrement de la souffrance au travail qu’elle a vécue pendant de longues décennies, mais aussi de cet inquiétant plaisir qu’il lui procurait, du désir de reconnaissance à cet amour du travail bien fait. Le montage trop rapide donne l’impression qu’on lui coupe la parole qu’elle n’a eue que rarement l’occasion de prendre. Il semble se plier à la cadence infernale du travail à la chaîne dont on nous montre avec empressement quelques images fugitives. Les lambeaux d’entretiens défilent à toute vitesse, embrassant les sujets dont chacun ferait très bien l’objet d’un film entier. Insérés ça et là, des images de pubs, de sketches ou de films alourdissent l’ensemble. Les images semblent plaquées sur une démonstration qui se voulait implacable. Brice de Nice côtoie l’ancienne ouvrière Moulinex qui dit sa souffrance, Bernard Tapie dans une pub dans années 80 surgit derrière les paroles d’un dirigeant d’entreprise. La tonalité sarcastique de ces inserts tombe à plat, après cet étourdissant déf ilé éclair d’intellectuels. Leurs propos gagnent pourtant à être entendus dans leur intégralité : les bonus du DVD sont les bienvenus. Laura Le Gall |
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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