La
peinture fut et resta jusqu'à la fin de sa vie la grande passion
de Henri Cartier-Bresson. Avant de devenir l'immense photographe que
l'on connaît aujourd'hui, HCB se passionne pour les surréalistes
et étudie la peinture chez André Lhote. Il fera de la
photographie en peintre, avec ce soucis permanent de la géométrie,
ce don exceptionnel de pouvoir saisir le réel en 1/125ème
de seconde (c'est la vitesse qu'il employait le plus souvent) avec
la justesse de la règle du triangle d'or. "C'est le
tir qui me plaît. Voir et sentir et c'est l'oeil surpris qui
décide. Je n'ai pas de message à délivrer"
dira-t-il tout au long de sa vie, ne démordant pas d'une façon
de regarder le monde qui sera aussi sa ligne de conduite, sa morale
absolue. Peu de temps avant la mort de Cartier-Bresson, Caroline Thiénot
Barbey réalisa un film essentiel, Une journée dans
l'atelier d'Henri Cartier-Bresson, qui met en perspective son
amour pour la peinture. On voit le vieil homme à la casquette
face à la fraîche nudité d'une jeune femme noire,
évoquant son abandon de la photographie pour le dessin: "Je
préfère dessiner, ça va plus loin tout de même",
dit-il simplement.
L'édition de ce coffret est l'occasion de mieux cerner cet
homme rare et multiple qui chercha sans cesse à se dérober
au monde du show-business, refusant longtemps d'être filmé
ou photographié de face (dans le même esprit que le cinéaste
Chris. Marker) non par coquetterie, on s'en doute, mais pour mieux
se fondre parmi la foule une fois muni de son Leica. Un document exceptionnel
des années 70 (L'aventure moderne, réalisé
par Roger Kahane) nous montre le chasseur d'images en chasse dans
les rues de Paris, la démarche féline, l'oeil à
l'affût. HCB se laisse apprivoiser le temps d'une interview
et explique sa recherche: "Mettre sur la même ligne,
l'oeil, l'esprit et le coeur". Quarante ans plus tard, il
dira la même chose à Heinz Bütler dans un agréable
document, Henri Cartier-Bresson, biographie d'un regard,
dans lequel, du haut de ses 95 ans il contemple son oeuvre.
Matisse, Faulkner, Giacometti, Mauriac, Balthus, Mademoiselle Chanel,
Truman Capote, Les Curie, Bonnard, l'Abbé Pierre, la rencontre
avec Ghandi quelques jours avant sa mort, les premiers mois de la
République Populaire de Chine, l'Indépendance de l'Indonésie,
l'URSS au sortir de la guerre froide, Henri Cartier-Bresson est omniprésent,
auprès des grands hommes, au coeur des grands évènements,
il radiographie le 20ème siècle et en offre un témoignage
précieux, à hauteur d'homme, pour les livres d'histoire.
Mais ce que l'on connaît moins ou même pas du tout, c'est
son travail de cinéaste et son intérêt pour le
cinéma. Second assistant-réalisateur de Jean Renoir
sur Une Partie de Campagne (1936), puis assistant-réalisateur
avec Jaques Becker et André Zvoboda sur La Règle
du Jeu de Jean Renoir (1939), Cartier-Bresson fera ses premières
armes de cinéaste au cours de la guerre d'Espagne en réalisant
un reportage sur les hôpitaux de l’Espagne Républicaine,
avec Victoire de la Vie (1937), et un second pour le Secours
Rouge, intitulé L’Espagne Vivra (1938). HCB
est à nouveau partout, avec les paysans et les femmes à
l'arrière, et à l'avant avec les brancardiers sur la
ligne de feu. Réalisés dans un but pédagogique
et informatif, ces documents témoignent de l'engagement humanitaire
du photographe. Deux autres films tout aussi rares et inédits,
commandés par CBS News, Impressions de Californie
et Southern Exposures, plus libres dans le ton, dans l'esprit
des films de William Klein (un autre photographe !) lui offrent l'opportunité
de tirer le portrait de l'Amérique des années 70, entre
manifestations pacifiques et émancipation des Noirs. Ses images
animées n'également pas ses images fixes mais on y trouve
la même droiture humaniste. En 1991, pour Amnesty International,
il consacre un court-métrage à la mémoire de
Mamadou Bâ, un jeune berger assassiné par des gardes
nationaux de Mauritanie. Les multiples clichés sur l'enfance
qu'il réalisa à travers le monde au cours de sa vie
servent d'un seul coup la cause de cette jeunesse sacrifiée.
HCB tend les images au Président mauritanien dans un plaidoyer
pour la préservation de la "magie de l'enfance".
Et dans la même attitude, lorsqu'en 1945, il filme (dans Le
retour) les corps squelettiques des prisonniers de guerre ou
cet homme amputé de ses deux jambes à qui l'on remet
des prothèses neuves, espère-t-il que ses images pourront
empêcher de nouvelles horreurs ?
Supervisé par Serge Toubiana, actuel directeur de la Cinémathèque
Française, ce coffret constitue donc un merveilleux portrait
à multiples facettes de celui qui fut un véritable architecte
de l'oeil, que ce soit avec une caméra, un appareil photo ou
un pinceau.
Laurent
Devanne