)))  AGNUS DEI
         de lucia CEDRON

 

  • Drame - 2007 - 1H23 - Argentine
  • Sortie à la Vente en DVD le 07 mai 2009
  • Éditions MK2
SYNOPSIS
En 2002, en pleine crise économique argentine, Arturo, un vétérinaire de 77 ans est enlevé à Buenos Aires. Guillermina, sa petite-fille de 30 ans, est contactée par les ravisseurs. Pour faire face à la situation et obtenir la libération de son grand-père, elle fait appel à sa mère Teresa, fille d'Arturo. Celle-ci vit toujours en France depuis son exil avec sa fillette en 1978, après la mort de son mari, opposant à la dictature.
Ce retour en Argentine pèse à Teresa en constante contradiction avec sa terre natale. Alors que mère et fille cherchent l'argent nécessaire au paiement de la rançon, des faits tragiques survenus dans le passé trouvent, peu à peu, un écho dans le présent.

POINT DE VUE

L'argument d’Agnus Dei, quand on le lit vite, fait très Hollywood – ou du moins très cinéma (l’histoire d’un enlèvement dont on imagine déjà la mise en scène, les rebondissements et le potentiel dramatique). C’est pourtant une autre voie qu’a choisie Lucia Cedron, une voie détournée : la diversion. La vie qui continue. Et si la tension de l’intrigue semble s’estomper au fil du quotidien, c’est aussi pour pointer vers le non-dit et l’hors-cadre.


L’enlèvement en lui-même est à peine filmé. La voiture s’arrête, on comprend tout juste ce qui se passe : la scène restera informative. Etonnant, de refuser ainsi délibérément la scène d’action, le balai de poursuites et de coups de feu, pourtant constitutifs d’une mythologie cinématographique pas forcément indigne. Les mauvaises langues diront que le contre-pied systématique aux canons du genre aliène tout autant que les canons eux-mêmes, mais ce serait ignorer la cohérence de ce procédé dans l’économie du film.

Parce que, justement, il n’y a pas eu le détail de l’enlèvement, qui aurait immanquablement conduit à une forme de dramatisation, la douleur de la petite-fille du captif, et singulièrement de sa fille, reste toujours un peu sourde. Pas de crise de larme, pas de démonstration sanglotante, tout demeure contenu dans une forme de latence. Teresa, la mère de Guillermina (c’est elle, la petite fille que contactent les ravisseurs), serait presque souriante. Elle en veut à son père, on ne sait d’abord pas trop pourquoi. Tout ça pour dire qu’on en sait un minimum et que le départ même de l’histoire, à savoir l’enlèvement, garde tout le long du film une aura de mystère.


Cette ignorance originelle est aussi celle du miroir en énigme qui nous montre, côte à côte avec le rapt, l’histoire d’une fillette, de ses parents et de son grand-père. Cette intrigue parallèle nous parle, du point de vue de l’enfant, de la dissidence et de la répression dans l’Argentine de Pinochet. On devine vite que cette seconde histoire est un flashback mettant en scène les mêmes personnages du temps de l’enfance de Guillermina. Le passage d’un temps à l’autre ne fait que renforcer l’impression de mystère. On passe dans l’ancien temps comme on change de salle, parfois dans une même séquence, et c’est l’impression d’une maison hantée par le passé que donne cette demeure, lieu principal des deux actions.


Tout le mérite de Lucia Cedron, dans la mise en scène de Agnus Dei, est d’être parvenu à donner une profondeur à ces deux intrigues et, du même coup, une signification spirituelle à l’enlèvement en lui-même. Car ces deux histoires sont des vases communicants où le passé donne au présent, où le présent se donne au passé. Pour une fois, le latin de messe n’est pas utilisé à la légère et le titre Agnus Dei éclaire un des sens de ce film. Quel point de départ plus évangélique, en effet, que cette situation où il faut rassembler les conditions nécessaires à un rachat ? En même temps qu’elles ont leur signification littérale, les questions d’argent amènent les personnages à un travail de révélation. Toute la réussite de ce film tient à cette conversion de l’échange sonnant et trébuchant en échange sacrificiel. Et au moins autant que l’argent, c’est la confession du père qui permet son retour dans le monde des vivants. En ce sens, le thème de l’agneau, présent symboliquement dans plusieurs scènes du film (jusque dans la peluche, présent offert à Guillermina), a toute sa place. Dans le film de Lucia Cedron, l’agneau de Dieu est moins messie que bouc émissaire.


C’est dans cette perspective de rachat d’un péché originel que s’éclaire le sens du mystère et du non-dit, dans Agnus Dei. Il s’agit, à travers ces deux histoires qui se répondent, d’explorer l’origine, ce qui constitue toute situation présente. Au fond, le montage inexpliqué des deux intrigues et le choix de la voie détournée ne font qu’expliciter l’opacité du péché, et la difficulté qu’il peut y avoir à faire lumière sur les fautes qui font notre vie. C’est surtout dans ce sens qu’il faut voir l’aspect très politique du film de Lucia Cedron :ils en sont là, les argentins qui étaient enfants dans les années soixante-dix. Que doivent-ils faire de cette enfance ? Qu’est-ce qu’un pays fait des blessures de son passé ?



Timothée Gérardin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
FICHE TECHNIQUE

 

  • LE FILM

Sélection Officielle – Festival de Rotterdam 2008
Festival de Sundance 20
07 - NHK Award 2007
Réalisation : Lucia Cedron
Scénario : Lucia Cedron, Santiago Giralt
Compositeur
: Sebastian Escofet
Directeur De La Photographie : Guillermo Nieto
Ingénieurs Du Son : Guido Berenblum, Jean-guy Veran, Victor Tendler
Monteur : Rosario Suarez

Avec : Mercedes Morán et Jorge Marrale ...


  • FICHE TECHNIQUE
    DVD 9 - Pal - Zone 2 - Tous Publics - Couleurs
    Durée du film : 83’- Durée du DVD : 90’-
    Format image :1.77- Format vidéo : 16/9- Format audio : VO stéréo
    Langue : Espagnol - Menus et sous-titres : Français
ENTRETIEN AVEC LUCIA CEDRON

L’écriture de votre long-métrage s’est faite en parallèle avec la découverte des films de votre père...
Absolument. Il y a quelques années, je suis revenue vivre en Argentine, alors que j’avais grandi en France. Au même moment, j’ai été invitée au festival de cinéma indépendant de Buenos Aires pour présenter mon premier court métrage. Et c’est pendant ce festival qu’a eu lieu la rétrospective des films de mon père, retrouvés trente ans après leur réalisation. Tout d’un coup, je me suis vue partager l’affiche avec mon père décédé vingt-cinq ans plus tôt. C’était une sensation étrange. Et un cadeau très émouvant.

Reprendre le flambeau vous a alors semblé évident ?
Non, j’essayais toujours de me défiler. J’avais peut-être du mal à résoudre mon complexe d’oedipe. Tuer un père, c’est déjà compliqué ; mais pour tuer un père mort, il faut se lever de bonne heure. Lorsque l’idée d’Agnus dei est apparue, j’ai pris peur. Mon père était mort dans des circonstances troubles, mon grand-père avait été kidnappé au même moment... Je me demandais s’il était nécessaire de raviver ces blessures. Cette histoire était tellement complexe, tellement difficile, je me disais que ce serait l’oeuvre d’une vie ! Puis je me suis aperçue que c’était exactement l’inverse. En Argentine, on dit “opera prima” pour un premier long-métrage, mais, pour moi, Agnus Dei est mon “opera zero”, un terreau sur lequel, j’espère, d’autres films pousseront.

“Agnus dei” englobe tout un pan de l’histoire contemporaine argentine. Pour quelqu’un qui a surtout vécu en France, ce n’était pas trop difficile à assumer ?
J’ai un demi-frère plus âgé qui est resté en Argentine. Paradoxalement, j’ai beaucoup plus étudié que lui l’histoire de notre pays. En France, j’étais à l’abri parce que j’étais loin, alors que lui était très exposé, et pour le protéger, sa mère a pensé à juste titre qu’il devait en savoir le moins possible. L’histoire et la politique m’ont de toute façon toujours beaucoup intéressée. J’ai vécu au Brésil à l’âge de 15 ans, à l’époque des premières élections démocratiques. Je me souviens que je manifestais dans la rue, en militant pour Lula. La société dans laquelle on vit m’a toujours importée d’une façon ou d’une autre. Du coup, parler de l’histoire argentine n’a pas été un souci. J’avais lu beaucoup de livres et j’avais même entrepris un mémoire de maîtrise sur les témoignages politiques des années 70 en Amérique du sud.

Pour vous, le cinéma a d’abord vocation politique ?
La plupart de mes cinéastes préférés, Ozu, Kurosawa, Tarkovski ou Herzog, ne sont pas forcément considérés comme politiques. Mais un film tel que Z de Costa Gavras m’a fait comprendre que l’on pouvait utiliser l’outil audiovisuel au service des idées. Par ailleurs, je pense que Agnus dei est davantage un film intimiste que politique.

Les va-et-vient entre le passé et le présent se sont imposés d’emblée ?
Oui. Selon moi, tout ce qui se passe aujourd’hui en Argentine est le produit des choses qu’on n’a pas fini de résoudre dans le passé.

Pourquoi avoir situé la partie la plus contemporaine du film en 2002 ?
La grande crise économique argentine est survenue le 20 décembre 2001. Les banques étaient fermées, la moitié avait fait faillite et les autres étaient bloquées. On ne pouvait plus fabriquer d’argent, ou en emprunter. Du coup, les gens se sont retrouvés le bec dans l’eau. Beaucoup de kidnappings ont eu lieu cette année-là. C’est également en 2002 qu’a eu lieu la réouverture des procès de la junte militaire. Des tas de gens ont été convoqués pour témoigner.

Dans le film, tout ce qui est lié à l’Histoire argentine est authentique. “Agnus dei“ : pourquoi ce titre très judéo-chrétien ?
“Agnus dei”, l’agneau de dieu qui ôte les péchés du monde, c’est la rédemption, la vie après la mort, l’absolution, la possibilité de renaissance et de vie. Tout cela est très présent dans le film et c‘est sa problématique essentielle. À travers notamment la chanson que chante Guillermina : “il était une fois un monde à l’envers où les agneaux étaient méchants, et les loups gentils”. Les apparences sont trompeuses ; selon les points de vue, les événements diffèrent.

A ce propos, le film commence sur Guillermina, la petite-fille, puis bascule sur Teresa, la fille, et Arturo, le grand-père. Il était nécessaire pour vous d’aborder cette histoire à travers trois regards différents, voire divergents ?
Agnus dei évoque la partialité des faits, des choses que l’on interprète et que l’on suppose. L’histoire est racontée du point de vue de la mère et de la fille, à l’exception de deux scènes avec le grand-père. Mais c’était important pour moi de voir Arturo pleurer, afin que l’on ressente son humanité. Il sait que dans l’acte même de sauver la vie de sa fille, il la perd également à jamais. Tout au long de ce film, j’ai appris à aimer mes personnages, à essayer de les comprendre dans leurs difficultés. Agnus dei est fondé sur cette posture idéologique : il faut se mettre, ne serait-ce que cinq minutes, à la place de l’autre. Seuls les personnages du militaire et du policier n’ont pas trouvé un avocat en moi.

A quel point le film est-il autobiographique ?
Comme dit ma mère : les faits sont pure fiction, mais les dialogues sont littéraux. Je n’ai pas voulu faire un documentaire sur ce qui s’est passé. Mes petites histoires à moi peuvent se régler sur un divan de psychiatre. Mais je m’en suis servie pour en faire une synthèse et partager quelques idées avec les gens. Par exemple, je suis convaincue qu’on ne peut rien faire avec les morts, mais qu’avec les vivants, tout est possible. Pour revenir à votre question, je dis sou- vent en plaisantant que je suis la fille de Roméo et Juliette. Ma famille, c’est un peu les Montaigu et les Capulet argentins. Mon grand-père maternel était un économiste de centre droite, maire de la ville de Buenos Aires sous un gouvernement militaire. Et mon père un militant d’extrême gauche, révolutionnaire, cinéaste soutenant le péronisme. Je crois que mon film est un récit à l’eau de rose comparé à l’ampleur des faits réels !

On parle, depuis quelques années déjà, d’une Nouvelle vague argentine. C’est une réalité ou un mythe français ?
Une réalité. Je suis très heureuse de faire partie de cette génération de cinéastes. J’ai plein d’amis réalisateurs avec lesquels je partage des idées de façon très généreuse. Nous avons souvent en commun certains monteurs, chefs opérateurs, acteurs etc... Quand vous sentez que les choses bougent autour de vous, c’est très motivant, l’émulation est palpable, même s’il est toujours difficile de trouver de l’agent pour boucler nos budgets. Par ailleurs, contrairement à la Nouvelle Vague française ou aux films Dogme, nous n’avons pas une esthétique commune, nos films sont très différents les uns des autres. Et cette variété est une vraie richesse.

(Extrait du dossier de presse)

                                                                           ° ° ° ° °