Le
cinéma a fourni foison de « films réflexifs »,
c’est-à-dire des films qui parlent d’eux-mêmes
- plus exactement, de films se déroulant dans le monde du cinéma
ou parlant de cinéma. Souvent jouissives, ces œuvres à
part s’avèrent même parfois être de véritables
chefs d’œuvre fascinants… Citons sans ordre de préférence
La Nuit américaine (François Truffaut-1973),
Ed Wood (Tim Burton-1994), Sunset Boulevard (Boulevard
du crépuscule-Billy Wilder-1950), The Bad and the Beautiful
(Les Ensorcelés-Vincente Minnelli-1952), The Cameraman(1)
(Buster Keaton & Sedgwick-1928) , Le Mépris (Jean-Luc
Godard-1963) ou Salaam Cinema (Mohsen Makhmalbaf-1995) . Ces
films ont le pouvoir de nous plonger dans un entre-deux-mondes, entre
fiction et réalité, à la fois dans les coulisses,
sur scène et dans le fauteuil confortable du spectateur…
Pourquoi y a-t-il en comparaison si peu de films (bons ou mauvais) sur
la télévision, qui est pourtant tellement populaire ?
Sur la force, les dérives ou l’omniprésence du medium,
nous pouvons relever avec difficultés Le Prix du Danger
(Yves Boisset-1983), Truman Show (Peter Weir-1998), Videodrome
(David Cronenberg-1983) ainsi que Network (Main basse sur
la télévison-Sidney Lumet-1976). Chaque fois, ces
films politisent le discours comme si la télévision était
un medium qui, par essence, ne peut inspirer de belles œuvres.
La télévision n’y est vue que comme l’éternel
« quatrième pouvoir », ou au mieux une lucarne déformante
sur notre société.
Le deuxième film de George Clooney en tant que réalisateur
ne fait pas exception à cette habitude. Quel est le sujet de
Good night and Good Luck ? Une œuvre historique reflétant
les premiers temps de la télévision américaine,
et en particulier les pionniers du journalisme TV en la personne d’Edward
R. Murrow, présentateur en chef du JT de CBS ? Un hommage aux
journalistes qui contribuèrent, grâce à leurs enquêtes
journalistiques, à la chute du sénateur Joseph McCarthy,
et par la même occasion donnèrent leurs premières
lettres de noblesse au journalisme TV ? Un hommage de Clooney fils à
son père qui fut présentateur de JT (« anchorman
») et qui avait pour modèle de déontologie et d’éthique
Ed Murrow ? Un film sur la censure morale et politique ? Un film sur
le pouvoir manipulateur de la télévision ? Une métaphore/dénonciation
de la politique américaine actuelle et de certaines chaînes
de TV qui lui servent de lance-missiles ? Une mise en parallèle
de la « chasse aux sorcières » de McCarthy avec le
« Patriot Act » de Bush ?
C’est la multiplicité de portes entr’ouvertes qui
gêne, tout comme une mise en scène classieuse, certes,
mais qui perd encore plus le spectateur. Notons l’utilisation
facile d’un noir et blanc contrasté par les lourdes volutes
de fumées pour parler de l’émergence de la télévision,
comme si les gens vivaient sans couleurs à l’époque.
Les séquences sont séparées les unes des autres
(comme pour les unifier artificiellement) par l’intervention d’une
chanteuse de jazz. Mais les paroles des chansons, une fois décryptées,
ne font pas sens…
Reste un document qui ne sera pas trahi par la volonté de trop
bien faire de Clooney, sur les interventions véridiques de McCarthy.
Sans doute les seuls moments saisissants d’un film classique,
plein de bonne volonté, mais en aucun cas cinématographique.
Nachiketas Wignesan
(1) Article sur l’œuvre de Buster Keaton
(ici)
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Dans les années cinquante, deux événements majeurs
apparemment sans lien entre eux vont se donner un rendez-vous historique,
pour nous offrir un spectaculaire exemple de courage. D'un côté:
le journalisme télévisé, une discipline toute jeune
dont Edward R. Murrow est un modèle d'inventivité et d'intégrité.
De l'autre: Joseph McCarthy, un politicien extrémiste qui, pour
accaparer toujours plus de pouvoir, n'hésite pas à jouer
sur les peurs de ses concitoyens en lançant une chasse aux sorcières.
Face aux excès, il faudra tout l'engagement de Murrow pour affronter
le pouvoir et révéler au grand public son véritable
visage.
Informer quel qu'en soit le prix
Pour George Clooney, coscénariste et réalisateur de GOOD
NIGHT, AND GOOD LUCK., l'histoire de Murrow est emblématique
et méritait d'être racontée. Clooney a toujours
été proche de ce personnage, d'abord parce que dans sa
propre famille - son père a été présentateur
de télévision pendant plus de trente ans - Murrow a toujours
été présenté comme un modèle de ce
que doit être un journaliste d'investigation. Depuis des années,
George Clooney cherchait à raconter cette histoire d'une manière
ou d'une autre. Il a d'abord envisagé un téléfilm,
puis une émission commémorative, mais rien ne put aboutir,
ce qui fut rétrospectivement une chance.
En fin de compte, Clooney et Grant Heslov - coscénariste, producteur
et interprète de Don Hewitt - décidèrent que le
sujet serait mieux valorisé dans un film. Pour eux, le cœur
du sujet reposait sur la période des années cinquante,
la chasse aux sorcières, et les affrontements entre Murrow et
McCarthy. Le courage d'un journaliste face à un intouchable du
pouvoir était en soi un fantastique sujet, surtout si l'histoire
était rigoureusement authentique.
La politique du pire
Dans les années cinquante, la guerre froide battait son plein.
Pour l'Amérique, l'ennemi désigné était
l'URSS et ses alliés. Le communisme était pointé
comme une doctrine dangereuse, par opposition au libéralisme
prôné par les États-Unis. Dans ce climat, le sénateur
du Wisconsin, Joseph McCarthy, développa une théorie selon
laquelle tous ceux qui, aux États-Unis, avaient des liens ou
même seulement des sympathies pour le parti communiste devenaient
suspects d'être antiaméricains. Àce titre, ils devenaient
dangereux et devaient être écartés de tous les postes
stratégiques ou sensibles. McCarthy décréta sa
propre liste de postes stratégiques, qui entre autres, englobait
les préparatrices de repas dans les crèches, susceptibles
d'empoisonner les petits Américains...
Obsédé par les « infiltrations » communistes
au sein des instances officielles américaines, McCarthy lança
une véritable chasse aux sorcières. De 1950 à 1954,
Joseph McCarthy dirigea la toute-puissante Commission des affaires anti-américaines.
Enquêtes arbitraires, dénonciations et condamnations installèrent
un climat de suspicion dans tout le pays. En 1953, un pilote de l'armée,
Milo Radulovich, fut renvoyé au prétexte qu'il représentait
un risque pour la sécurité de la nation. Déclaré
coupable sans procès, on lui demanda en plus de dénoncer
son père et sa sœur comme sympathisants communistes, ce
qu'il refusa. Ce fut ce cas qui révolta Edward R. Murrow, alors
présentateur d'une émission d'actualités sur CBS,
«See It Now», et le décida à réagir.
Le maccarthysme provoquera de nombreuses évictions et mises à
l'écart, souvent infamantes, dont celles de Philip Jessup, ambassadeur
à l'ONU, du général Marshall, de Robert Oppenheimer,
renvoyé de la Commission de l'énergie atomique, mais aussi
de plus de 200 personnalités de Hollywood dont Charlie Chaplin,
qui s'exilera en Europe en 1952.
Au total, ce seront plus de 11 500 révocations ou renvois qui
seront pratiqués, auxquels on doit ajouter plus de 12000 démissions.
L'affrontement télévisé entre Murrow et McCarthy
marquera un sévère coup à sa politique, et il sera
finalement censuré et blâmé par le sénat
le 2 décembre 1954 par 67 voix contre 22. Il mourra trois ans
plus tard d'une cirrhose.
Un duel pour la vérité
George Clooney explique : « Il n'était pas question pour
moi de faire un film à la gloire de Murrow. Faire cela aurait
tout simplement diminué la portée de ce qu'il a accompli.
Pour rendre justice à ce qu'il avait osé, il suffisait
de traduire la réalité le plus fidèlement possible.
Je voulais restituer le contexte et montrer l'importance de son action,
contre le pouvoir et même contre sa hiérarchie. Son action
a aussi prouvé de façon spectaculaire que la télévision
peut faire basculer les opinions, et c'est là un point essentiel
à mes yeux. La manipulation des masses est possible par ce média,
on s'en rend compte tous les jours mais cette fois-là, elle a
été un vecteur de vérité. C'est l'un des
rares cas, sûrement le plus emblématique, où la
télévision a réussi à renverser l'opinion
des gens face à une politique de manipulation. »
Offrant un remarquable écho aux propos de Clooney, Dan Rather,
présentateur légendaire qui, comme Murrow, officiait sur
CBS, a déclaré au mois de juin qu'il fallait prendre garde
à l'indépendance des médias, que les politiques
cherchaient de plus en plus à contrôler...
George Clooney reprend : « Edward R. Murrow n'était pas
un idéaliste. C'était un homme honnête qui faisait
son travail d'information sans compromis. Il croyait à sa fonction,
à sa mission. Les agissements de McCarthy l'ont poussé
à réagir et il n'a pas lâché le morceau.
Alors que la direction de CBS a fait pression pour qu'il ne s'attaque
pas à McCarthy, Murrow, soutenu par ses proches et par son producteur,
a tenu bon. Il était tellement convaincu de la nécessité
de révéler les pratiques douteuses du sénateur
qu'il a lui-même pris en charge la baisse des recettes publicitaires
que ce sujet dangereux engendrait autour de son émission. Au
final, il aura tout assumé avec son équipe.
Après son fameux duel avec McCarthy, même si les opinions
ont changé et que l'histoire lui a finalement donné raison,
Murrow a quand même vu son émission reléguée
à une heure de moins grande écoute. Il a payé le
prix fort pour son engagement. Aujourd'hui, seuls quelques journalistes
se souviennent encore de son nom, et je trouve cela injuste parce que
sans lui, nous aurions tous certainement subi McCarthy beaucoup plus
longtemps. Par les temps qui courent, c'est plus que jamais le moment
de s'en souvenir...»
Informer désinformer
George Clooney confie : « Aujourd'hui, malgré la multiplication
des médias et des moyens d'information, nous sommes beaucoup
moins bien informés qu'il y a seulement quinze ans. Trop souvent,
l'information est devenue un business, il n'est plus question de faire
savoir, mais de vendre. Et puis les gens ne lisent plus, ils n'écoutent
plus. On les noie avec une telle masse d'informations qu'il est devenu
impossible de faire le tri. Comment faire la différence entre
la pub, la propagande, la manipulation et l'information? Il y a tellement
de canaux différents que chacun choisit celui qui lui ressemble,
sans aller écouter ailleurs d'autres avis qui pourraient le faire
réfléchir et peut-être évoluer. On ne cherche
plus le moyen de s'informer dans les médias, mais le moyen de
conforter ce que nous croyons déjà. C'est une situation
critique. »
George Clooney se souvient : « Il est impossible de nier l'héritage
journalistique de Murrow. Mon père s'en est inspiré, et
il nous l'a transmis à ma sœur et à moi. Avec ce
genre d'individu, il était possible d'apprendre, de découvrir,
y compris ce qui n'était pas facile à entendre. Murrow
constituait une vraie source d'information. Mon père aussi, à
sa façon. J'ai grandi dans le sud des États-Unis et nous
étions souvent à des dîners où les gens ne
savaient rien ni de la condition des Noirs ni de celle des Mexicains.
Mon père ne se privait jamais de les éclairer. Avec ma
sœur, nous avions pris l'habitude de manger le plus vite possible
parce qu'en général, mon père disait ce qu'il avait
à dire, se levait et nous partions ! Nous n'avons pu finir notre
repas normalement qu'une seule fois ! J'étais fier que mon père
soit celui qui l'ouvrait quand tout le monde voulait qu'on la ferme.
C'est assez sain! »
Incarner pour raconter
Lors des premiers développements du projet, George Clooney songea
naturellement à incarner lui-même Edward R. Murrow, mais
ses fonctions de scénariste et de réalisateur sur un film
au budget limité lui demandaient déjà beaucoup
d'énergie... La rencontre avec David Strathairn acheva de le
convaincre.
George Clooney : « Nous savions que David était un grand
comédien, mais il nous a quand même surpris. Àla
seconde où il était dans la peau de Murrow, il se transformait
littéralement, il devenait comme habité par son esprit.
Mon expérience de comédien m'a conduit à en côtoyer
beaucoup, et je peux vous dire que je n'ai jamais vu quelqu'un donner
une telle intensité à son rôle. » (...) «
Murrow avait souvent l'allure de quelqu'un qui porte tout le poids du
monde sur ses épaules, et David Strathairn incarne cela à
la perfection. Il a saisi l'essence du personnage. »
David Strathairn : « Pouvoir jouer quelqu'un comme Murrow est
une opportunité extraordinaire. Ce qu'il y a de plus frappant
en étudiant sa personnalité, c'est qu'il n'a jamais eu
la volonté ou l'impression d'agir de façon héroïque
ou même très courageuse. Il s'est contenté de faire
ce qu'il croyait en son âme et conscience, sans jamais renoncer.
Avec son producteur, Fred Friendly, Murrow formait un tandem très
soudé et très complémentaire. Je trouve que George
Clooney et Grant Heslov sont un peu comme eux ! Rien ne les arrête
et ils savent motiver leur équipe. Par moments, sur le film,
nous étions un peu comme dans la salle de rédaction de
CBS ! »
Le parallèle va d'ailleurs encore plus loin, puisque pour faire
le film, George Clooney a lui-même été obligé
de gager une partie de sa fortune afin de boucler le financement....
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