Marseille,
ville frontière entre l'Europe et l'Orient, grand port de commerce
et de voyageurs, mosaïque de communautés venues du monde
entier, creuset unique de cultures qui préfigure la France
du XXIème siècle. Lieux communs mille fois repris, entre
mythe et réalité, rêve et cauchemar, qui dans
un même mouvement, révèlent et dissimulent.
Depuis 13 ans, Jean-Louis Comolli et Michel Samson scrutent la vie
politique de la cité phocéenne et de sa région,
sans jamais perdre de vue les réalités sociales et culturelles
avec lesquelles elle s'articule. Entamée avec les Municipales
en 1989 (Marseille de Père en fils 1&2), leur
chronique compte aujourd'hui 7 films tournés à l'occasion
des plus importantes échéances électorales locales.
13 ans et 7 films qui permettent de mesurer les transformations du
champ politique local, les formes que revêt la crise de la représentation
politique et ceux qui les filment; les jeux d'interférences
qui en résultent; la surdétermination de chacun des
épisodes par l'oeuvre dans laquelle ils s'inscrivent.
Confronter les deux premiers films et les deux derniers, 1989 et 2001,
tel est l’enjeu de ce coffret-rétrospective. Comment
ces deux moments se composent-ils, s’opposent-ils ? Quelles
logiques profondes cette confrontation fait-elle apercevoir ? Comment
le documentaire politique a-t-il pris la mesure de ces changements
?
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| Ce
qui différencie ces 7 documentaires des nombreux reportages télévisés
sur le milieu politique, c'est le rapport que Jean-Louis Comolli et
Michel Samson ont à la politique.
En terme de cinéma, c'est la relation de celui qui filme à
celui qui est filmé. Comment filmer un homme politique sans tomber
dans le piège de lui tendre simplement un micro ou une caméra
et devenir le réceptacle de son discours bien huilé ?
Le journaliste Michel Samson, omniprésent à l'image, ne
se contente pas de poser des questions mais cherche à discuter,
d'égal à égal, modifiant la relation habituelle
entre journaliste et politique. Car c'est bien là l'ambition
de cette série, que de restaurer quelque chose d'un cinéma
citoyen et démocratique en privilégiant le dialogue au
discours. Certains résistent comme Jean-Claude Gaudin, maire
UMP de Marseille ou Jean-Noël Guérini du Parti Socialiste.
Ils tentent de s'accaparer l'image en s'adressant face caméra
à un électeur fictif, mais cette attitude maniérée
et manipulatrice agit contre eux dans un tel film. Ils sont pris en
flagrant délit de langue de bois. C'est là que l'on peut
mesurer l'efficacité du dispositif des deux auteurs.
Lorsque Jean-Louis Comolli arrive à Marseille en 1989 pour filmer
la population immigrée et les communautés religieuses
de la ville (maghrébins, italiens, arméniens), il ne sait
pas encore qu'un autre film va petit à petit s'imposer à
lui, celui de la bataille politique qui anime la cité phocéenne
pour l'élection du nouveau maire. Il fait alors appel à
un spécialiste de la vie politique française pour le seconder,
Michel Samson, journaliste au quotidien Libération.
Après 33 ans de règne, Gaston Deferre s'est éteint
et laisse Marseille orpheline. C'est la mort du père, l'heure
de la succession et du difficile héritage. Un point zéro
idéal pour le commencement d'une série qui va suivre les
différentes mutations politiques de la ville et de la région
PACA: de la montée du Front national (La campagne de Provence)
à la division du parti socialiste (Marseille en Mars);
de la conquête de Marseille par Bernard Tapie (Marseille contre
Marseille) au flirt malsain entre la droite et l'extrême-droite
(La question des alliances); de l'émergence d'acteurs
politiques issus de l'immigration (Nos deux marseillaises)
à leur difficile représentativité (Rêves
de France à Marseille).
La qualité de cette série est d'aller au-delà d'un
vaste journal de bord des évènements politiques de Marseille.
Le binôme Comolli-Samson interroge la politique dans son essence,
sa raison d'être: de l'image politique, le sens des mots à
la définition des partis, la victoire des idées. Dans
Coup de mistral, le second volet de Marseille de père
en fils, Michel Samson s'interroge: "Est-ce en jouant sur
l'image d'une ville qu'on change son image ? Comment faire passer ses
idées au-delà de l'image d'un parti ?". La campagne
de Provence montre comment un langage communément de droite
peut aussi être un vocabulaire de gauche, quand par exemple, le
terme d'identité est repris au compte des Verts et que l'écologie
devient aussi le cheval de bataille du Front National. Ou quand c'est
Giscard qui entend substituer le "droit du sang" au "droit
du sol". Au cours d'une séquence dans un stade de foot,
les fumigènes des supporters semblent alors paraphraser le brouillard
du discours politique.
Dans Marseille en Mars, le médecin Jean-François
Mattéi (devenu ministre de la Santé du premier gouvernement
Raffarin) résume dans une analyse tout à fait pertinente,
la confusion de la situation politique d'aujourd'hui (nous sommes alors
en 1993): "Je crois que nous traversons une crise parce que
nous vivons une mutation politique. On est à la fin d'un siècle
qui aura été un siècle de dupe. D'abord, il n'aura
duré que 70 ans, il a commencé en 1917 avec la révolution
soviétique, l'avènement du communisme, il s'est arrêté
avec la chute du mur de Berlin, l'explosion de l'empire soviétique
et pendant ces 70 ans, on nous a fait vivre le débat politique
sous forme d'affrontement brutal entre deux idéologies: le collectivisme
et le capitalisme. Et tout d'un coup, on vient de s'apercevoir que le
collectivisme n'était pas capable d'organiser une société
à la mesure de l'homme et dans le même temps, la campagne
des présidentielles aux États-Unis vient de révéler
qu'un pays capitaliste pouvait laisser 37 millions d'américains
sur le bas côté de la route, vivant au-dessous du seuil
de pauvreté et n'accédant même pas aux soins médicaux
essentiels. Ca veut dire que les grandes références politiques
ont fait la preuve de leur impuissance. Et quand vous n'avez plus vos
références politiques, vous êtes perdu !".
Il est agréable et presque inédit de voir une caméra
se faufiler dans les coulisses de tous les meeting, qu'ils soient de
gauche ou de droite. Du Parti socialiste au RPR, de l'UDF au Parti communiste,
des Verts au Front national, Comolli et Samson ont leurs entrées
partout. Leur regard n'est pas neutre pour autant. Quand ils filment
les discours de l'extrême-droite, la caméra se fait plus
inquisitrice, elle dévisage les partisans assis dans la salle,
et les élus sont filmés bord cadre, comme dans l'attente
de leur chute prochaine.
Au fur et à mesure des épisodes, la mise en scène
évolue, s'affine. Samson a pris cette habitude d'engager son
interlocuteur dans une marche circulaire lorsqu'ils discutent. C'est
aussi le défi de cette série que de mettre en mouvance
le corps politique, au propre comme au figuré.
Laurent Devanne
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"Maintenant
que c'est fait, je peux m'étonner de ce que, 13 ans durant, Samson
et moi ayons filmé les batailles électorales à
Marseille et dans la région. Il
faut croire très fort en l'importance de la dimension politique
de nos vies "ensemble" pour filmer aussi longtemps ceux qu'on
désigne (non sans mépris) comme
"les politiciens". Sans doute. J'y crois toujours, je crois
toujours que la parole publique dans son lien avec le corps qui l'énonce,
les débats, les discussions, l'analyse des conflits et des rapports
de force, le raisonnement, la logique, la pensée, la résolution
dans l'engagement, l'affirmation du point de vue sont les outils - politiques
- qui nous sont plus que jamais nécessaires. Pour le dire d'un
mot: filmer les responsables politiques à Marseille, c'était
affirmer la chose politique (la chose publique: république) comme
digne d'attention et essentiellement humaine, je veux dire: à
notre portée; c'était aussi s'opposer à sa destruction
en cours à la télévision depuis 15 ans. Je n'exclus
pas que notre série (7 films) en ait à la longue sauvé
quelque petite part."
Jean-Louis Comolli (in Voir et pouvoir, éditions Verdier,
2004)
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