| First
Contact
n’est pas un de ces films anthropologiques "cartes postales"
dont la télévision nous inonde et qui contribue à
créer une insensibilité au genre documentaire. Premier
volet de la mythique "Trilogie des Papous" comptant Joe
Leahy’s Neighbours en 1989 et Black Harvest en 1992
(remportant chacun le Grand Prix du Festival du Réel à
Paris), First Contact ressemble à ce que serait un film
tourné par des extra-terrestres qui viendraient visiter la planète
Terre. Stupéfaits devant notre condition primitive, ils désireraient
naturellement rapporter des souvenirs de vacances de cette rencontre
du troisième type à leurs familles restées à
la maison.
First Contact nous apprend à quel point la civilisation
est une notion relative… Le tout premier film du couple Robin
Anderson/Bob Connolly -que l’on connaît aussi pour l’irrésistible
Rats in the Ranks qui observait, de l’intérieur,
les turpitudes électorales du conseil municipal d’une banlieue
de Sydney- est l’occasion de revenir sur les expéditions
australiennes à la recherche d’or en Papouasie Nouvelle-Guinée,
vers 1930. C’est alors la crise économique en Australie
et les aventuriers sont prêts à tout pour trouver de l’or,
seule valeur sûre après le krach boursier de 1929. La Papouasie
Nouvelle-Guinée est un Eldorado inhospitalier mais inconnu des
Australiens voisins. Parallèlement, l’Australie, pouvoir
colonisateur, prend la décision d’introduire la civilisation
dans cette île… Comme le déclame ironiquement, en
ouverture, le narrateur contemporain de First Contact : «
Le long de la côte, les missionnaires s’employaient à
sauver les âmes, tandis que les planteurs mettaient les corps,
de chair et d’os, au travail. (…) Travail censé apporter
à l’indigène de quoi secouer les chaînes de
la barbarie et de quoi le faire progresser le long du sentier qui le
mène à la civilisation ». Malheureusement, ces quelques
phrases reflètent trop parfaitement l’attitude des colons
australiens à l’égard des indigènes Papous
au début du XIXème siècle. Rien de nouveau dans
tout cela d’ailleurs, nos livres d’histoire sont pleins
de ces récits de colonisateurs plus barbares que les "barbares"
qu’ils sont censés civiliser. L’intérêt
de First Contact réside ailleurs que dans cette dénonciation
facile. La clé de lecture de la science-fiction évoquée
en introduction n’est pas innocente : on transplante souvent,
dans la science fiction, des problèmes sociaux contemporains
dans un futur étrangement familier. Les auteurs de First
Contact traitent donc d’une époque précise
grâce à des archives et à des témoignages,
mais le spectateur est invité à réfléchir
sur toutes les colonisations, toutes les invasions - y compris celles
que des hordes de touristes mènent aujourd’hui dans les
pays du Tiers-monde… C’est à un véritable
voyage dans le temps et dans l’âme humaine auquel nous sommes
conviés.
Les trois frères Leahy, Mick, Daniel et James, décident
d’explorer l’intérieur de l’île de Papouasie
Nouvelle-Guinée qu’ils croient vierge et de la piller impunément.
Comme dans Le Monde Perdu, ils découvrent près
d’un million d’habitants vivant dans des vallées
séparées les unes des autres : surtout, ces indigènes
n’ont jamais rencontré l’homme blanc et sont restés
à l’âge quasi-préhistorique. Vie tribale,
sans notion de travail salarié, d’agriculture raisonnée,
d’industrie, d’argent… Les trois chercheurs d’or
sont accueillis comme des êtres divins « venant de par-delà
les nuages sur des oiseaux géants ». Trois Australiens
et leurs « boys » mènent à la baguette des
tribus entières ; celles-ci les prennent pour leurs ancêtres,
revenus d’entre les morts pour récupérer les restes
de leurs cadavres jetés, après crémation, dans
les rivières alentour. La vérité est que ces trois
frères détruisent les lits des rivières à
la recherche d’un or qu’ils ne partagent évidemment
pas avec les « bons sauvages ». Les populations locales
les aident en échange d’un salaire symbolique : des haches,
du tissu ou des coquillages. Un des frères survivants avoue fièrement
à la caméra, cinquante ans après les faits, qu’ils
payaient un mois entier de labeur d’un seul coquillage ! Les Papous
considéraient alors que la richesse d’un homme s’évaluait
au nombre de coquillages qu’il pouvait arborer autour du cou…
Mais les trois géants blancs auront du mal à se faire
passer longtemps pour des dieux… Des indigènes qui les
observaient en cachette (et qui nous restituent leurs souvenirs, cinquante
ans après les faits) se ruent un jour sur les excréments
de l’un d’entre eux et réalisent que ces divinités
ont des crottes qui sentent comme les leurs ! Ces hommes blancs tuent
aussi sans raison : fusils contre flèches, le combat est inégal.
Leurs ancêtres ne pouvaient se laisser aller à une telle
lâcheté… Et les envahisseurs finissent de tomber
de leur piédestal vacillant lorsque les Papous réalisent
qu’ils ont aussi des pulsions sexuelles et « achètent
» les plus belles femmes pour leur bon plaisir…
Il est difficilement compréhensible au spectateur que les Papous
ne reprochent rien aux Leahy aujourd’hui : ni leurs maltraitances,
ni le vol de leur Eden, ni la naissance de métis qu’ils
ne reconnaîtront pas, ni le viol de la terre et des âmes.
Les témoins indigènes de l’époque appellent
toujours le leader des Leahy « Maître Mick » et se
remémorent même, le sourire aux lèvres, les agissements
des Leahy. Sans vouloir y voir l’horreur et la négation
de la civilisation. Comme des parents qui riraient des bêtises
de leurs enfants en fait ! First Contact s’amuse d’ailleurs
à renverser la situation et exposer les Papous comme des sages
qui regardent les colons comme des enfants gâtés qui apprennent
à devenir des êtres sensés. C’est peut être
le signe de la civilisation, finalement, qu’ils ont plus en partage
que les blancs : savoir pardonner. Evidemment les partisans du colonialisme
avanceront qu’ils vénèrent encore leurs supérieurs…
Mais comment penser cela quand le film nie la hiérarchie des
civilisations et lui préfère l’intelligence ?
Sans réaliser un véritable travail ethnologique -tel celui
d’un Claude Lévi-Strauss qui, à la même période,
étudiait des sociétés dites «primitives»
indiennes en Amazonie (lire son fameux Tristes Tropiques)-,
les frères Leahy, en plus de leurs pacotilles pour le troc et
de leurs armes pour inspirer la terreur, avaient une caméra de
cinéma et des appareils photographiques. Ils filmèrent
donc ces populations avant qu’elles ne soient souillées
et contaminées par la civilisation européenne. On peut
se demander pourquoi ils acceptaient de laisser des traces de leurs
méfaits, tout comme ces officiers nazis qui filmaient à
la dérobée leurs camps d’extermination … Néanmoins,
ces images apparaissent comme un témoignage d’un autre
temps qui fait froid dans le dos quand on les met en parallèle
avec celles des mêmes personnes, filmées cinquante ans
plus tard. Les Papous sont restés tout aussi dignes mais ont
adopté les oripeaux de l’homme blanc ; ils en arrivent
même à donner l’impression de se moquer d’eux-mêmes
lorsque les documentaristes décident de projeter en public les
films tournés par les frères Leahy. Ils ne se reconnaissent
plus : l’écran de cinéma n’est donc pas le
miroir, la trace éternelle de nous-même dont nous avions
rêvé ?
A cette question essentielle, First Contact ne prétend
pas répondre, tant la question est plus importante que la réponse.
Nachiketas Wignesan
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